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Abahlali baseMjondolo et la lutte populaire pour le droit à la ville à Durban, Afrique du Sud

samedi 19 mai 2012, par Richard Pithouse

« Si leur cause est si bonne, pourquoi ne se communiquent-ils pas avec nous et ne permettent-ils pas que la raison et l’équité, fondation des lois justes, nous jugent tous, nous autant qu’eux-mêmes ? »
Gerrard Winstanley (1609-1676)

L’apartheid confondait la modernité avec un urbanisme spécifiquement blanc. Cette paranoïa raciale a été la source d’une énorme hostilité des Blancs contre la présence des Noirs dans les villes. Bien entendu, autant l’élite que les secteurs populaires qui luttaient contre l’apartheid ont mis au centre de leur politique la demande d’un droit égal à la vie urbaine.

Dans certaines parties de quelques villes, et surtout à Durban, les occupations de terres, particulièrement au cours de la fin des années 1970 et dans les années 1980, ont produit une rupture décisive avec la racialisation de l’espace. Au cours de ses dernières années, le régime de l’apartheid a réalisé diverses concessions en réponse à l’agitation populaire pour le droit à la ville. Celles-ci vont de réformes légales jusqu’à des indemnisations, au travers desquelles la présence autonome mais précaire dans les villes a été remplacée par une place subordonnée mais formelle dans celles-ci, et un certain degré de reconnaissance de la part de l’État envers les occupations de terrains urbains.

À la fin de l’apartheid, la Constitution a garanti le droit au logement et des lois ont été adoptées pour protéger les occupants illégaux contre les expulsions arbitraires et empêcher toute expulsion qui laisserait les gens sans domicile. Une politique de logement a été mise en place sur la base d’un engagement vis-à-vis des modèles de la Banque mondiale, où le gouvernement attribue par le biais d’entreprises privées une subvention fixe au logement — par foyer —, les entrepreneurs privés devant générer des profits en construisant dans les limites de la subvention.

Alors que peu de temps avait passé depuis les mobilisations de masse contre l’apartheid dans les années 1980 — dirigées par des organisations populaires qui possédaient un degré considérable d’autonomie vis-à-vis de tout contrôle centralisé de parti, et qui souvent étaient directement confrontées à la question urbaine —, autant l’État que ses ONG alliées se sont mobilisées très rapidement pour réduire la question politique du droit à la ville à une question technique sur la construction de logements. La réduction d’un ample débat politique à une simple discussion d’ordre technique, qui considérait la planification urbaine comme une tâche de l’État et des ONG, et ainsi mesurer le succès en termes d’« unités livrées », est devenue largement dominante dans la société civile. Un grand nombre de maisons ont été construites, mais généralement elles étaient très petites, de très mauvaise qualité et situées dans des ghettos périphériques.

En outre, les projets habitationnels ont été régulièrement capturés par les élites politiques locales et, à tous les niveaux entre l’attribution de contrats de construction et la subvention de maisons individuelles, ils ont été utilisés pour soutenir les intérêts politiques et personnels de ces élites. Les structures des partis locaux ont souvent agi cruellement, faisant parfois appel à la violence.

Dix ans après l’apartheid, les planificateurs progressistes alliés à l’État démocratique ont reconnu les lacunes du système de subventions et en 2004 ont adopté une nouvelle politique appelée « Ouvrir de nouveaux chemins » (Breaking New Ground). Cette politique a signifié un « changement » depuis « le conflit et l’abandon » à l’intégration des établissements humains « dans une structure urbaine plus ample pour surmonter l’exclusion spatiale, sociale et économique » via « une approche progressive et par étape sur le terrain ». Toutefois, la politique n’a pas obtenu de réel soutien politique et n’a donc pas été mise en œuvre. L’État a plutôt opté pour un revanchisme sans trêve, reprenant le langage de l’apartheid de « démolition des bidonvilles ». Les shacks (cabanes) sont désormais perçus comme des établissements humains précaires à éradiquer des villes au lieu d’être considérés comme des communautés qui doivent être pleinement intégrées dans les villes.

Une fois de plus, les shacks sont perçus comme une menace pour les aspirations de modernité de l’élite. Trois stratégies principales sont déployées pour éliminer les shacks. La première consiste à couper ou limiter les services tels que l’eau, l’électricité, l’enlèvement des déchets, entre autres, jusqu’à ce que les conditions de vie dans ces lieux mettent la vie des habitants en danger. La seconde est l’utilisation de diverses formes de surveillance et de violence de l’État, afin d’éviter l’expansion de ces zones de peuplement ou de nouvelles occupations de terrain. La troisième est la destruction des établissements humains déjà existants. Chaque fois que ceux-ci sont détruits, certains résidents sont relogés dans des maisons qui leurs sont assignées, souvent situées à la périphérie, tandis que d’autres sont contraints de vivre dans les shacks construits par l’État, connus sous le nom de camps de transit. D’autres sont laissés sans domicile.

Les actions de l’État envers les habitants des shacks ont été systématiquement illégales voire criminelles. Mahendra Chetty, directeur du Centre de recours légaux de Durban (Durban Office of the Legal Resources Centre) atteste que :

« Les autorités municipales, de manière régulière et cohérente, ont agi en violant la loi de manière flagrante. À propos des expulsions, un thème récurrent est la simple inhumanité avec laquelle elles sont menées à bien. Elles sont conduites de manière extrêmement autoritaire et arrogante contre les personnes les plus vulnérables de notre société — les femmes noires pauvres, les personnes âgées et les chômeurs. »

Un défi populaire contre le retour de la ségrégation dans les villes, cette fois sur la base de la classe sociale, a commencé à émerger avec l’apparition de certains mouvements sociaux importants à partir de 2001. Depuis 2004, les villes sud-africaines ont été le théâtre de milliers de révoltes, en grande partie, mais pas toujours, organisées depuis les shacks. Dans un premier temps, leur tactique a été d’organiser des barrages routiers et des grèves du vote. Malgré l’augmentation rapide de la répression qui s’est traduite par des arrestations et une violence policière régulières — violence qui a parfois eu des conséquences fatales —, ces manifestations se sont toutefois intensifiées.

Une des demandes clé a été que les gens soient en mesure de décider où ils aimeraient vivre. Parfois, cela s’est généralisé en une demande collective pour le droit à la ville. Dans de nombreux cas, les manifestants ont exigé qu’on les laisse dans leurs shacks situés dans le centre plutôt que d’être relogés dans de nouveaux projets de logements à la périphérie des villes, montrant que le thème du logement n’est pas réductible à un logement formel donné par l’État. Une deuxième demande fondamentale a été le droit de codéterminer le « développement », ce qui comprend à la fois une demande de reconnaissance de la planification urbaine populaire, ce qui s’est passé en reconnaissant officiellement, par exemple, les anciennes occupations de terres, et une demande qu’à l’avenir la planification, telle que la construction de maisons ou la fourniture de services, doive être menée conjointement par les communautés et par l’État.

À Durban, un mouvement organisé d’habitants de shacks est né de l’ébullition générale. En mars 2005, les résidents de Kennedy Road ont bloqué une route, de la même manière que d’autres routes avaient été bloquées dans tout le pays en 2004. Kennedy Road appartient à la proche banlieue de la ville et a été classée comme zone à éradiquer. Dans les mois qui suivirent le blocus de la route, il y eut des discussions intenses avec les gens de douze bidonvilles voisins, tous situés dans le centre suburbain. En octobre de la même année, le mouvement des habitants de shacks Abahlali baseMjondolo (AbM) s’est formé pour créer une politique des pauvres, par et pour les pauvres.

Le mouvement n’a pas été fondé par une ONG ou une organisation politique, et ne se finance pas non plus par des donations. Il s’agissait, dans le sens développé par Marcelo Lopes de Souza, d’un projet politique autonome, qui s’est emparé du langage traditionnel de la dignité des individus, le remaniant sous une forme cosmopolite appropriée à la vie urbaine. Dès le début, le mouvement dégageait un sentiment de chaleur et de préoccupation pour l’autre typique d’une congrégation, une culture politique lente, profondément démocratique et délibérative et une impressionnante diversité en termes d’ethnies, de races et de nationalités. Dès lors, la relation entre le mouvement et l’État est passée de la répression directe à un engagement productif mais prudent, puis de nouveau à une répression encore plus violente de la part du gouvernement. Depuis le premier blocus routier en mars 2005, jusqu’en septembre 2007, lorsqu’une manifestation légale et pacifique vers la mairie fut violemment attaquée par la police, l’État refusa d’accepter AbM comme une organisation légitime.

D’un certain point de vue, les bidonvilles qui s’étaient collectivement affiliés au mouvement furent considérés par la police comme des territoires dissidents et, dans certains cas, ils furent occupés militairement quand la tension était trop grande. Les manifestations d’AbM furent interdites de manière illégale puis attaquées lorsque ses membres essayaient de défier les interdictions. Quelques membres connus du mouvement ont été expulsés de leur travail et il y eut plus de 200 arrestations et toutes sortes d’autres répressions policières, y compris l’utilisation de la violence policière pour empêcher physiquement que le mouvement accepte des invitations à la radio et à la télévision pour participer à des débats politiques. Au cours de cette période de répression, le mouvement fut victime d’une virulente campagne de diffamation de la part du gouvernement, qui en grande partie l’accusait de mener une conspiration politique organisée par un agent blanc appartenant à un gouvernement étranger chargé de déstabiliser le pays.

Malgré les difficultés rencontrées par le mouvement d’octobre 2005 jusqu’à septembre 2007, de nombreuses avancées ont été réalisées. Le mouvement a créé l’Université Abahlali baseMjondolo et, lors des débats de cette université, le mouvement a résolu de protéger son autonomie en refusant les partis politiques. Il a été décidé de ne dialoguer avec les ONG seulement si elles étaient prêtes à travailler avec le mouvement sur la base de la réciprocité. De plus, des liens utiles se sont établis avec différentes églises. Le slogan clé de ce qui a été baptisé la « profonde motivation politique » du mouvement est devenu « Parle avec nous, pas pour nous ». Selon le président du mouvement, S’bu Zikode :

« Le moment est venu que les pauvres du monde entier se définissent eux-mêmes, avant que quelqu’un d’autre ne les définisse, avant que quelqu’un d’autre ne pense pour eux, et agisse pour eux. Ne permets pas que d’autres te définissent. Je fais un appel aux intellectuels et aux ONG pour qu’ils nous donnent l’opportunité d’avoir une plate-forme pour notre propre créativité, pour appuyer nos propres politiques. Notre politique n’est pas une politique qui provient d’institutions de l’enseignement supérieur. Elle provient de nos vies et de nos expériences. Nous demandons aux intellectuels et aux ONG de travailler avec nous pour créer un espace où nous pouvons penser et débattre ensemble. Nous ne voulons pas qu’ils pensent et parlent pour nous. Nous ne sommes pas prêts à écouter qui que ce soit sur le ton de l’ordre. Ni le gouvernement ni les ONG, personne. Nous sommes prêts à parler à qui que ce soit. »

Pendant cette période, le mouvement a continué de croître et a été en mesure d’atteindre sans intermédiaire les plates-formes publiques de l’élite. En termes pratiques, AbM a réussi à : se préparer pour résister avec succès aux expulsions dans tous les établissements humains où ils avaient de l’influence ; construire et défendre de nouveaux shacks ; entreprendre ouvertement et défendre avec succès l’expansion des établissements de shacks ; gagner l’accès à divers services publics sans adhérer à aucun parti, mettre en place des crèches et divers projets de soutien mutuel ; connecter en toute sécurité (illégalement) des milliers de personnes à l’électricité et pour beaucoup aussi à l’eau ; s’opposer vigoureusement à l’oppression policière ; démocratiser la gouvernance d’un certain nombre d’établissements humains pour gagner un durable accès direct à l’expression dans les médias populaires ; défendre leur droit à la dissidence contre les élites des partis locaux ; s’opposer à la retenue des prestations sociales comme forme de punition pour être dissident ; et se battre pour le développement d’une lutte exemplaire pour la terre et le logement dans les villages et les villes.

AbM a été en mesure de convoquer des réunions et lancer des campagnes dans lesquelles les ONG, les universitaires et les avocats prêts à travailler avec un mouvement de base sur le principe du respect mutuel et sur le terrain où le mouvement est fort, plutôt que, comme c’est plus typique, sur la base d’un prétendu droit de diriger, étaient les bienvenus pour travailler avec le mouvement. La première campagne développée de cette manière fut contre la loi sur les bidonvilles (Slums Act). Cette loi a d’abord été proposée puis adoptée dans la province du KwaZulu-Natal en 2007 et était destinée à être reproduite dans d’autres provinces.

La loi, essentiellement, criminalise l’occupation illégale des terres, la résistance aux expulsions et toute forme d’organisation des habitants des shacks qui occuperaient des terres illicitement et qui recueilleraient de l’argent via des cotisations d’adhésion. Le processus de résistance à la Loi sur les bidonvilles inclus des manifestations massives, des débats publics et une bataille légale pour que la loi soit déclarée inconstitutionnelle.

Peu à peu, il a été clair que le mouvement était entré dans une deuxième phase, après l’attaque contre la manifestation de septembre 2007. Des évêques locaux avaient été témoins de cette attaque qu’ils avaient fortement condamnée. Des organisations internationales de droits humains l’ont également dénoncée. Peu après, les répressions policières illégales cessèrent, l’État reconnu AbM comme le représentant légitime de quatorze établissements humains à Durban et les négociations avec les autorités municipales commencèrent. Au début, il y eut des tentatives explicites de persuader AbM de transformer son discours politique en un discours sur le développement. Cela fut refusé. Pendant un moment le mouvement se trouva dans une impasse, mais une fois qu’AbM eut obtenu le droit de rester politique à l’intérieur et en dehors des négociations, celles-ci purent se poursuivre.

En mai 2008, des immigrants africains ont été attaqués et chassés des bidonvilles à travers tout le pays dans une vague de pogroms xénophobes. AbM prit la décision de leur offrir refuge et de défendre tous les étrangers. Le mouvement a été en mesure d’assurer qu’aucun bidonville affilié à AbM ne soit attaqué et d’arrêter deux attaques en cours dans deux établissements humains non affiliés. En février 2009, AbM et la municipalité de Durban ont annoncé un accord qui engageait les deux parties à participer à la rénovation in situ de trois bidonvilles, y compris Kennedy Road, et la fourniture de certains services de base à quatorze bidonvilles. Cela a conduit à un certain nombre d’importantes victoires, y compris une rupture décisive avec la logique spatiale de l’apartheid (les bidonvilles qui seraient rénovés se situent dans la partie suburbaine mais à l’intérieur de la ville), ce qui constitue une reconnaissance du fait que les établissements humains ont besoin d’un accès décent aux services et que le développement peut être un processus collaboratif entre les communautés et l’État.

Cependant, en septembre 2009, des dirigeants d’AbM ont été attaqués dans le bidonville de Kennedy Road par une foule armée qui criaient des slogans ethniques. La police a refusé de venir en aide à AbM et n’est finalement intervenue que pour désarmer la résistance spontanée à la foule armée. Des personnes sont mortes lors de la tentative de défense contre la foule et les maisons de plus de trente dirigeants d’AbM ont été détruites et pillées après que des dirigeants locaux du parti au pouvoir eurent pris le contrôle du bidonville. Les dirigeants du parti, dans la ville comme dans toute la province, ont attaqué le mouvement en des termes extrêmement forts les jours suivant l’attaque, les condamnant pour avoir exigé du gouvernement qu’il déclare inconstitutionnelle la loi sur les bidonvilles et en accusant le mouvement d’être « anti-développement ». Des déclarations ont été faites à des agents de police, à des fonctionnaires ainsi qu’à des journalistes que des ONG étrangères finançaient le mouvement pour stopper le développement et qu’ainsi les Africains restent pauvres et que les ONG maintiennent leur accès aux donneurs de fonds.

Trois semaines après les attaques, AbM a réussi à ce que la Cour constitutionnelle déclare inconstitutionnelle la loi sur les bidonvilles. Ce fut une remarquable victoire. Cependant, des sympathisants du parti au pouvoir ont ouvertement menacé de mort les dirigeants du mouvement, dans un contexte d’intense hostilité envers le mouvement de la part de dirigeants locaux du parti et de policiers, ainsi que la conduite manifestement illégale d’un magistrat local envers le mouvement. Cette attaque soutenue par l’État contre le mouvement se déroule en pleine évolution générale vers une politique ethnique autoritaire, et l’avenir du mouvement, et, en fait, de toute affirmation populaire du droit à la ville en Afrique du Sud, est tout à fait incertain.

11 septembre 2011.
Richard Pithouse

Source : Thinking Africa.

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