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Dans l’isthme de Tehuantepec
Récit d’un voyage mexicain (III)

samedi 29 mars 2014, par Georges Lapierre

À San Mateo, qui nomme le président municipal et son cabinet selon les us et coutumes, le président actuel, El Chico, manipulé en sous-main par des personnages puissants, a réussi à imposer et à faire élire ses candidats. À San Dionisio, qui élit ses représentants par le biais des partis politiques, le PRI s’est divisé en deux : un candidat s’est présenté au nom de ce parti, l’autre candidat et les dissidents ont rejoint le PSD (Parti social-démocrate) et prétendent s’opposer aux éoliennes (alors que le candidat à la présidence est employé d’un cacique de la région qui, lui, a loué des terrains aux constructeurs d’éoliennes) ; il aurait remporté les élections mais il y a embrouille, on doit recompter les voix et les électeurs se prennent la tête pour tomber dans le piège d’une opposition fictive. Dans ce jeu de dupes, les opposants les plus conscients, une quarantaine de personnes, n’ont pas participé aux élections et continuent à occuper la mairie.

L’ami a trouvé un garagiste à côté de chez lui, ils ont remorqué la voiture jusqu’à l’emplacement qui tient lieu de garage ; je n’ai pas saisi la relation qui lie les trois jeunes mécanos et le propriétaire, qui n’est pas garagiste, mais qui semble avoir pris sous son aile protectrice les trois jeunes. Le lendemain, elle est prête, nous l’essayons, catastrophe ! Le moteur fait un bruit épouvantable et la voiture avance par secousses ; est-ce le carburateur qui est encrassé ou les bougies ? Je n’y connais rien. Le copain est désespéré : « Ils m’ont roulé, ils ont changé des pièces ! » En prenant de la vitesse, cela semble aller un peu mieux et le copain décide de demander conseil à son garagiste, le petit râblé ; las, nous arrivions quand le moteur se met à chauffer terriblement, une durite a éclaté. Le garagiste n’est pas chez lui, il est à l’église. Demain, 14 décembre, a lieu le grand pèlerinage des pêcheurs et nous n’avons pas besoin de la voiture, nous allons faire la route à pied comme tout le monde, quinze kilomètres sous un soleil assassin.

À 5 heures du matin, nous nous rendons à la maison du majordome qui a la charge de la croix et qui devra, avec les membres de sa famille, recevoir les pèlerins, leur offrir le café accompagné d’une tranche de brioche, payer les musiciens et, plus généralement, s’occuper de l’organisation du pèlerinage. Du monde déjà dans la rue, qui attend le départ de la croix. Nous achetons trois colliers de fleurs et nous entrons dans la maison du majordome. Dans le patio se trouvent des musiciens et c’est au son d’une musique allègre que nous pénétrons dans une pièce illuminée par de nombreux cierges et par des bougies disséminées un peu partout dans des petits verres. La pièce est encombrée de personnes qui vont et viennent, certaines psalmodiant des prières ; tout au fond se trouvent deux croix, la coutume est de mettre des colliers de fleurs au « cou » des croix, ce que nous faisons, puis avec notre tasse de café et notre morceau de brioche, nous allons dans la rue attendre avec les autres la sortie des croix. Nous n’attendons pas longtemps, les croix, portées par un homme et une femme (le majordome et sa femme ?), précédées par les musiciens, sortent de la maison. Nous nous joignons au cortège. Nous nous engageons dans le labyrinthe des rues du quartier des pêcheurs pour nous arrêter dans une autre maison. Les croix sont portées dans une pièce où une jeune femme chante des litanies sans fin, accompagnée parfois par le public. Les hôtes nous offrent des tamales et nous repartons pour nous arrêter dans une autre maison, cette fois dans une colonia qui jouxte le quartier des pêcheurs. Le jour se lève quand nous reprenons notre marche dans les rues de Juchitán en direction de l’hôpital et de la prison qui se trouvent à la sortie de la ville. Le cortège, comme un fleuve tranquille, se gonfle au fur et à mesure de son avancée et c’est une foule imposante de plusieurs milliers de personnes qui sort de la ville en direction d’Unión Hidalgo. Les musiciens sont partis et les porteurs de croix sont vite dépassés par les gens, hommes, femmes, muxes, enfants, petits et grands, vieillards, les pousse-landau avec bébés que l’on s’efforce de protéger d’un soleil déjà trop vigoureux, tous marchent d’un bon pas. Ne restent derrière, autour des croix, que les plus fervents.

Je retrouve dans la foule un copain de Vocal [1] que j’avais connu en 2006 sur les barricades lors de la « commune » d’Oaxaca et je me permets une plaisanterie : « Nous devons être bien en manque pour venir à une manifestation à caractère religieux ! » Nous rions, et puis je me dis que le religieux retrouve ici tout son sens : l’esprit qui relie les gens, qui veut que nous soyons ensemble, que nous nous rencontrions sur une barricade ou, en ce jour particulier et festif, que nous fêtions ce plaisir d’être ensemble, nos retrouvailles en ce jour singulier. Finalement, nous pouvons bien nous passer des médiateurs, des prêtres et autres officiants et honorer nous-mêmes ce jour de gloire. Ce que nous sommes en train de faire. La levée des croix, la « pérégrination » de la croix des pêcheurs n’est que le rappel d’une mémoire originelle, l’instant du commencement, l’origine de la fête, et ce commencement, ce commencement de l’humain, remonte à la nuit des temps, comme toute origine. Le lieu sacré vers lequel nous nous dirigeons et où se trouve une petite chapelle est un au-delà, il est au-delà de l’occupation espagnole et catholique, au-delà des seigneuries et des religions mésoaméricaines, c’est un lieu originel quand il n’y avait pas encore de prêtres, d’intermédiaires entre l’homme et sa pensée.

Nous faisons halte dans un premier ranch au bord de la route, on nous offre dans une arrière-cour un caldo de res [2], un verre d’atole [3] au lait et des tortillas, puis, le temps d’admirer les vaches qui ruminent dans un enclos, nous repartons. Nous passons devant l’entrée du champ d’aérogénérateurs en construction de Bii Hioxho, les hommes de garde forment un rang, qui se voudrait dissuasif, devant l’entrée, comme s’ils pouvaient nous arrêter, mais la foule poursuit son chemin, assez indifférente. En tant qu’étranger ayant connu la déliquescence d’une vie sociale de voisinage, des coutumes et traditions, la perte irréparable d’une mémoire collective reconduisant année après année les occasions de rencontres et de fêtes, je suis toujours étonné par l’inattention d’une culture aux dangers qui la guettent et la menacent. C’est la légèreté de l’être ; à partir du moment où une culture, c’est-à-dire un art d’être ensemble, existe, elle reste présente à elle-même ; elle est ; rien, semble-t-il, ne peut l’altérer. C’est d’une manière sournoise que les forces de décomposition s’insinuent en elle, et elle s’effondre alors brusquement comme une poutre rongée par les termites. On peut bien chercher à la reconstituer, le cœur n’y est plus.

Nous quittons la route pour emprunter un chemin de terre et de sable qui va longer pendant un moment le parc Bii Hioxho à droite, zone dénudée où se dressent les aérogénérateurs. Des gardes armés vont nous suivre dans un 4 × 4 sur une route parallèle de l’autre côté de la clôture de fils de fer barbelés qui entoure le parc. À gauche s’étend le monte avec parfois des arbres assez hauts apportant une ombre bienfaisante sur notre chemin. Nous faisons halte dans un ranch appartenant à un député, vaste étendue ombragée où nous avons pu nous reposer un bref instant du feu solaire tout-puissant et nous restaurer. Ces haltes sont les bienvenues et elles arrivent au bon moment pour faire en sorte que ce chemin des croix ne devienne pas un chemin de croix. Dans le dernier ranch, nous attendons les croix, qui ont pris du retard car elles se sont arrêtées en chemin à des points précis pour quelques oraisons. Elles arrivent enfin et sont reçues par l’hôtesse qui, pour l’occasion, a revêtu ses plus beaux atours traditionnels. Ensuite, la voie s’est libérée de la présence oppressante de la modernité industrielle pour vagabonder en liberté à travers un bosquet assez lâche, fait d’arbres rabougris et dispersés par plaques sur une vaste étendue. Il est 14 heures quand nous touchons enfin à notre but, la foule des premiers arrivés s’y presse entre les rangées de marchands ambulants de fruits confits, d’eau et de refrescos. Les familles de pêcheurs, les associations de la Septième Section de Juchitán, dont la Radio Totopo et l’Assemblée des peuples, y ont leur emplacement, on y cuisine, dans d’immenses chaudrons et au feu de bois, des bouillons de bœuf, des soupes de poisson, des barbacoas [4] de chèvre ou de mouton que l’on offre avec plaisir à tous ceux qui se présentent. Il y a des jeux pour les enfants, comme des trampolines, et un orchestre se prépare pour le bal de cette nuit ; c’est un immense pique-nique ou, en mexicain, día de campo, qui va durer deux jours et nous finirions par oublier le prétexte religieux de cette vaste réunion publique si la religion chrétienne et son goût pour le martyr et la rédemption ne se rappelaient à nous à l’entrée de la petite chapelle où, par vagues successives, entrent des femmes à genoux dans un grand déploiement de mouvements autour d’elles, scène quelque peu surréaliste qui aurait sa place dans un film de Luis Buñuel.

La lagune est toute proche, l’eau y est si peu profonde que les gens qui s’y aventurent semblent marcher sur l’eau comme des christs qui se seraient échappés de leur croix.

Nous retournons à Juchitán entassés dans une redila [5] qui assure le transport jusqu’à la ville et je vais arrêter ici cette relation d’un périple dans l’Isthme. Et la voiture, me direz-vous ? Finalement le copain l’a ramenée, plainte à l’appui, au mécano qui l’avait remise sur roues. Il a réparé la durite et branché le ventilateur (qui ne fonctionnait plus) et il nous a rappelé qu’elle n’avait plus de puissance et qu’il faudrait calibrer les cylindres, travail coûteux que mon ami ne peut se permettre. Aussi la voiture a-t-elle repris sagement sa place devant chez lui, sans doute pour longtemps.

Georges Lapierre
Le Monde libertaire n° 1729
23-28 janvier 2014

Notes

[1Les compañeras et compañeros de Voces Oaxaqueñas Construyendo Autonomía y Libertad (Voix d’Oaxaca construisant l’autonomie et la liberté, Vocal), réseau libertaire créé en 2007, se sont dispersé·e·s à partir de 2012, mais restent actives et actifs dans les luttes et les projets autonomes de l’Oaxaca (note de “la voie du jaguar”).

[2Bouillon de bœuf (note de “la voie du jaguar”).

[3Boisson chaude à base de différentes farines, d’eau et d’aromates (note de “la voie du jaguar”).

[4Mode précolombien de préparation et cuisson de la viande (note de “la voie du jaguar”).

[5Bétaillère (note de “la voie du jaguar”).

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