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Dans l’isthme de Tehuantepec, au Mexique,
Santa Cruz Guuze Benda (des pêcheurs)
ou Santa Cruz Eólicu ?

mardi 7 janvier 2014, par Asamblea de Pueblos del Istmo

Le 14 décembre, à l’aube, à Juchitán, commune binnizá [1] de l’isthme de Tehuantepec, les pétards convient les fidèles à accompagner la Santa Cruz Guuze Benda ou Sainte Croix des Pêcheurs tout au long de son parcours annuel : immuable depuis des centaines d’années, il débute dans la Septième Section, quartier sud de Juchitán, pour atteindre les rives de la Lagune supérieure. Dans une pièce de la maison du mayordomo, la croix attend, ornée de colliers de guie chaachi ou fleurs de mai. Il est six heures du matin lorsque la procession s’ébranle au son des prières et de la musique d’une banda locale. Cette année, le quartier s’est polarisé autour d’un conflit social concernant l’installation du champ d’éoliennes Bii Hioxho (Vent vieux) sur deux mille hectares de terres communales, sans aucune consultation préalable du peuple binnizá. Ces terres furent décrétées terres communales par la résolution présidentielle de 1964, mais, depuis 1978, la ville de Juchitán n’a plus d’autorités régissant les terres communales suite à l’enlèvement du professeur Víctor Pineda Henestrosa, alias Víctor Yodo, dont la disparition fut orchestrée par l’État mexicain et par les caciques locaux liés au PRI. À l’heure actuelle, en 2013, les caciques appartiennent toujours au PRI, tandis que les nouveaux caciques de la COCEI [2], ex-présidents municipaux et leaders autoproclamés de cette même COCEI, contrôlent les gens à qui ils concèdent des terrains et des licences de mototaxi.

Les pèlerins rejoignent la procession au fur et à mesure de la progression de la croix dans les rues. À la sortie de l’agglomération, le premier arrêt a lieu dans le rancho de Francisco López Chente, dit Chicu Chente, un personnage controversé qui a loué des terres communales en sa possession pour y installer des éoliennes. Il est aussi lié au recrutement et à l’organisation d’un groupe de tueurs à gages au service de l’entreprise Constructoral et de Gas Natural Fenosa. Le groupe de pèlerins se divise : très peu nombreux sont ceux qui pénètrent dans le rancho où López Chente et sa famille accueillent la croix ; la majorité d’entre eux décident de poursuivre leur chemin jusqu’à l’arrêt suivant ou attendent la croix sur la route, à l’extérieur du rancho.

Plus de mille personnes, muxe’s , femmes et hommes binnizá de tous âges, cheminent sur la route qui relie Juchitán à Unión Hidalgo, et peuvent ainsi se rendre compte du mauvais état de celle-ci. En effet, tous les jours, des centaines de camions y transportent des milliers de tonnes de ciment et de gravier, ils les déversent sur les terres agricoles où l’on semait naguère le maïs xuba huini (zapalote chico en espagnol). Les terres sont devenues à présent d’usage industriel depuis que des permis de changement d’affectation ont été accordés par des ex-président municipaux, tels Leopoldo De Gyves, Mariano Santana (de la COCEI), Daniel Gurrión et Héctor Matus (du PRI), sans que les paysans et le peuple en général n’aient été consultés. L’état de la route compromet la sécurité des automobilistes et des voyageurs qui passent par-là tous les jours. Malheureusement personne n’a jamais dénoncé ces changements d’affectation.

Cette année, certains des visiteurs venus de l’étranger ou d’autres parties du pays participaient pour la première fois à un pèlerinage, ils ont voulu en garder des images. L’un d’entre eux, qui prenait des photos à la hauteur de l’arrêt de Guadalupe, est pris à partie par un travailleur de l’entreprise éolienne qui lui demande : « Qui photographies-tu ? Comment t’appelles-tu ? » Le jeune étranger lui répond : « Je prends juste des photos du paysage et je vous prie d’enlever vos mains de mon épaule. » L’arrêt de Guadalupe est l’une des entrées au champ d’éoliennes Bii Hioxho, par où transitent quotidiennement des centaines de camions transportant des matériaux.

La procession passe devant l’entrée du chemin communal qui conduit au site sacré de Guela Be’ñe’ (Estero Lagarto, en espagnol, ou estuaire du Lézard), désormais entouré d’un grillage Cyclone et fermé par une grille. Des policiers de la PABIC [3], fortement armés, le visage masqué pour certains, y gardent les bureaux de l’entreprise Constructoral et en interdisent le passage aux comuneros, paysans, pêcheurs ou pèlerins. Plusieurs policiers prennent des photos. D’autres distribuent de l’eau, que les gens n’acceptent pas. On entend les gens s’interroger : « ¿Nana xhi guluu caabe luu nisa ? Qu’est-ce qu’ils ont bien pu mettre dans l’eau ? » Beaucoup préfèrent passer leur chemin.

Plus loin, le cortège s’arrête dans le luxueux rancho de Mariano Santana, ex-président municipal de la gauche institutionnelle vendeuse de patrie que l’on appelle COCEI. Alors qu’il était président municipal, c’est lui qui a signé le changement d’affectation du sol agricole en sol industriel pour les terres communales de Juchitán, sans consulter ni les paysans ni le peuple en général. Les terres accaparées par lui ont été enlevées aux comuneros pour être louées à Gas Natural Fenosa. Mariano Santana a aussi installé chez lui un jardin zoologique privé, où des singes et des coyotes sont enfermés sans l’autorisation de la Profepa [4], il y a aussi d’autres animaux qui n’étaient pas directement visibles. Ils vivent tous dans des conditions qui mettent leur vie en péril.

Le pèlerinage de la Santa Cruz Guuze Benda se termine sur les bords de la Lagune supérieure, où les fidèles poursuivent leur adoration pendant deux jours au milieu des prières, de la musique et de la danse, célébrant aussi une rencontre avec la mer et la terre qui les nourrissent. Les enfants jouent dans la mer. Un jeune dit en plaisantant que, si cette année on a célébré la Santa Cruz Guuze Benda, l’an prochain ce sera la Santa Cruz Eólicu. C’est sa façon de manifester son désaccord quant à l’imposition des « moulins à vent » sur les terres communales de Juchitán. Les enfants s’avancent loin dans les eaux de la lagune, dont on peut constater la faible profondeur ; c’est ainsi qu’une femme binnizá d’une soixantaine d’années demande à son mari si l’an prochain on ne verra pas des éoliennes installées dans les eaux de la Lagune supérieure. Ce qui est vrai, c’est qu’à moins de cinq cents mètres de la lagune, des aérogénérateurs surplombent avec convoitise notre mer, source de vie pour les peuples binnizá et ikoojt.

Muxe’s, femmes et hommes binnizá de tous âges, nous avons traversé nos terres communales. Lors de ce parcours de reconnaissance, chacun a pu se faire une idée personnelle de ce qu’il voyait. Le partage est cependant nécessaire pour que se réveille le peuple digne et rebelle de Juchitán, qui, organisé et unifié, a su faire face à diverses invasions et tentatives de domination au cours de l’histoire. C’est à nous maintenant de défendre le présent pour les générations futures de Binnizá.

Source et traduction :
Asamblea de Pueblos del Istmo

Notes

[1Binnizá est le nom que se donnent les Zapotèques de l’Isthme dans leur langue et qui signifie « celles et ceux qui viennent des nuages » (note de “la voie du jaguar”).

[2La Coalición Obrera, Campesina, Estudiantil del Istmo (Coalition ouvrière, paysanne et étudiante de l’Isthme), née dans les années 1980, sert aujourd’hui les intérêts politique et économique dominants (note de “la voie du jaguar”).

[3La Policía Auxiliar Bancaria Industrial y Comercial (Police auxiliaire bancaire, industrielle et commerciale) dépend du gouvernement de l’État d’Oaxaca (note de “la voie du jaguar”).

[4La Procuraduría Federal de Protección al Ambiente est un organisme fédéral jouant le rôle d’un ministère de l’Environnement (note de “la voie du jaguar”).

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