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Exploration du parcours d’un anarchiste hétérodoxe

vendredi 30 octobre 2015, par Pierre Sommermeyer

Freddy Gomez
Conversations avec Guillaume Goutte
Éclats d’anarchie, passage de mémoire
Rue des Cascades, Paris, 2015, 496 pages

Pour un fils d’exilés, lire les mémoires d’un autre fils d’exilés fait toujours apparaître des similitudes. Dans ce gros livre rouge brique, Freddy Gomez nous raconte, à travers une discussion avec Guillaume Goutte, ce que fut sa vie parmi les réfugiés politiques espagnols.

Le fait d’être né dans une famille anarchiste lui a évité, dit-il, de se « perdre dans les méandres du labyrinthe marxiste-léniniste ». Ce fut aussi mon cas, même si ma famille n’était pas anarchiste mais marxiste férocement antistalinienne, communiste de conseil. Mais la différence essentielle entre nos deux milieux résidait dans le pays d’origine. Chez Freddy, l’Espagne est présente de façon permanente, comme un écran de cinéma terni sur lequel se projette la vie de tous les jours, rendant inoubliable le passé transmuté en un avenir désiré inlassablement. Pour mes parents, leur pays, l’Allemagne, avait disparu dans le temps, dans l’horreur. Il n’y avait ni retour possible ni même envisageable. Cette différence m’a longtemps rendu incompréhensible l’attachement quasi fétichiste qu’avaient les anarchistes espagnols pour le retour à Barcelone ou à Madrid. C’est ma rencontre avec Freddy qui m’a fait comprendre que l’on peut porter un regard critique sur cette attitude sans pour autant démériter de l’anarchie.

Freddy nous raconte sa vie au lycée. Sa première militance au sein d’un comité d’action lycéen juste avant et après Mai 68. Ce joli mois fut le moment où « la boussole ne marque plus aucune direction ». Il reprend à ce propos ce mot de Walter Benjamin : « C’est le moment où l’on voit les gens tirer sur les horloges. » C’est aussi au moment de ce qu’il appelle le « jusant » de Mai 68 qu’il fait la connaissance de la bête immonde de la réaction, qui défile alors sur les Champs-Élysées. C’est aussi le moment où il prend contact avec l’anarchisme organisé français.

La redistribution des cartes au sein de ce courant après Mai 68 l’amène à regarder tout cela à travers l’héritage de son enfance, c’est-à-dire avec un certain recul. Hétérodoxe, il se méfiait déjà de toute tentative de réorganisation du mouvement, convaincu qu’il était de l’importance de la dimension plurielle de l’anarchisme.

Sorti de l’activisme lycéen par son entrée à l’université puis le passage par l’enseignement, une matinée lui suffit pour comprendre que ce n’était pas son affaire. Il devient alors correcteur. Ayant fait l’apprentissage de la violence stalinienne au sein d’une imprimerie, Freddy Gomez s’engage dans la frange hétérodoxe de l’anarchisme espagnol du moment, dans lequel son père est lui-même impliqué à travers le journal Frente Libertario. Ce qui correspondait, de fait, à la fin de la CNT en exil, incapable de voir que les temps avaient changé. C’est dans ce périodique que Freddy va faire ses armes de publiciste. Sa connaissance des nouveaux groupes en Espagne l’amena à collaborer aux Cuadernos de Ruedo Iberico. Il va ainsi suivre le renouveau libertaire en Espagne après la mort de Franco en décembre 1975.

Observateur averti, Freddy évoque la reconstruction de la CNT en Espagne et son effondrement. Il faut lire ces pages. Il nous raconte à la première personne, sans fioritures, comment les choses se sont passées. Sur cette terre où tout avait semblé possible, la question aujourd’hui fondamentale de l’organisation allait se poser en termes concrets... et échouer. Anarcho-syndicalisme, anarchisme, mouvement social, Freddy nous fournit là des pages incontournables pour qui se pose ces questions.

C’est donc pendant les années du reflux que Freddy va se mettre au travail, celui de correcteur, alors qu’il évoque son inclinaison pour le slogan situationniste « Ne travaillez jamais » qui allait à contre-courant des militants anarcho-syndicalistes pour qui le travail était « l’expression d’une fierté ouvrière assumée ». L’éthique du travail, dit-il, était pour eux comme une forme de reconnaissance, « c’était comme cela, on n’y pouvait rien ». Le fonctionnement du Syndicat des correcteurs, si connu au sein des anarchistes, est longuement présenté dans ce livre. C’est pour le lecteur l’occasion de faire connaissance avec un syndicat profondément libertaire.

Comme il se doit, ce livre se termine par une réflexion sur la pensée de Freddy Gomez aujourd’hui. Pendant des années il a publié un bulletin de critique bibliographique appelé À contretemps, qui plongeait ses racines dans ce vieux terreau espagnol. Ce faisant, ce bulletin donnait à lire une histoire de la révolution espagnole démythologisée. C’est terminé, mais on peut lire en ligne la totalité des numéros parus (acontretemps.org).

Une fois le livre fermé, j’ai été frappé par l’importance apportée par Freddy à la question de la violence, politique évidemment, qu’elle soit individuelle, de groupuscule ou de masse, derrière laquelle il perçoit le fantôme du pouvoir. Je ne peux qu’attendre que cette interrogation continue, et cette fois dans Odradek. « C’est une sorte de fil rouge que l’oubli ne cesse d’investir [...] qui peut servir à tisser de nouvelles révoltes. »

Freddy va donc continuer à nous intéresser, à nous interpeller, à nous irriter. Nous en avons bien besoin. Merci à lui.

Pierre Sommermeyer
Le Monde libertaire nº 1777
du 4 au 11 juin 2015.

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