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Fin d’année en terre zapatiste

De passage par les cafetales zapatistes

mercredi 25 janvier 2012, par Vero et Patxi

Se retrouver au Chiapas, c’est comme un rêve qui devient réalité. Prendre en plein cœur des couleurs, des paysages qui n’existaient que dans nos nuits d’insomnie. Partir dans un bus brinquebalant pour Oventik, Caracol de la Junta de Buen Gobierno, le conseil des zapatistes. Petit matin blême qui hésite entre brume et pluie. Le froid est mordant. Les montagnes ne sont que des silhouettes qui défilent. Au détour d’un virage, le caracol. Un simple panneau « Para todos todo. Nada para nosotros. Municipio Autónomo Rebelde Zapatista ». Zapata sur les murales. Tout en armes et en sourire. Des femmes avec un fusil fleuri par une rose. De l’autre côté du portail, un garde avec un passe-montagne. Comme un film. Déjà vu et revu et pourtant, il suffit de traverser la route. Pour se retrouver de plain-pied dans la réalité. Il est 9 heures. La journée commence à peine...

Se présenter. Attendre. Deux jeunes masqués arrivent pour nous poser des questions selon une fiche bien précise. C’est assez laborieux. Ils nous font répéter. Ils ont du mal à suivre les questions de la fiche. On sent bien que c’est une des premières fois qu’ils assument ce rôle. Ici, tout le monde passe par tous les rôles ; l’apprentissage de la démocratie horizontale. Un jour, on est à la barrière. Un autre au conseil interne. Pour nous, c’est l’apprentissage de l’attente. Le temps se fait élastique. Le froid se fait de plus en plus présent. Au bout d’un certain temps, on accède à la junta... enfin devant la porte. On s’assoit sur un banc. L’attente. À nouveau. Un rato ; un moment. Puis un ratito ; un petit moment. On sent bien que ça va être beaucoup plus long que prévu… Des femmes en châle bleu traversent le brouillard. Comme une tache de couleur pour dissiper le gris. Ma patience joue avec mes nerfs. Une heure passe. Puis deux. Vers midi, on est enfin reçus par la junta. On entre en plein décorum. Trois hommes en passe-montagne EZLN, trois femmes le paliacate sur le nez. Partout des affiches. Des photos. Des murs tout en cris et en résistance. On se présente. On expose notre demande de partir vivre dans une communauté de café pour un mois. Ils prennent des notes. Comme des élèves consciencieux. Le silence est dense. Nos réponses brèves. Ils nous demandent de sortir. Pour attendre. Notre banc est toujours là... On se pose. On se tait. Je digère tout ce que j’ai vu. C’est quand même assez fort pour moi. Même si l’attente est longue. Même si je ne saisis pas tout. Je sens bien confusément l’importance de la rencontre dans mes futurs souvenirs. On nous reçoit assez vite... ou alors on s’habitue… Ils nous proposent de partir pour une semaine seulement. Du 13 au 20 décembre. Pas un jour de plus… Ils ne nous donnent pas vraiment d’explication. On est assez vite congédié. On se sait trop quoi penser. On oscille entre enthousiasme et frustration... Tout le monde nous avait dit qu’il était assez difficile d’avoir une autorisation. Et finalement on l’a... J’ai quand même l’impression d’avoir vu un « sovietburo »… enfin je sais pas… c’est juste un peu trop formel à mon goût… en fait je crois que c’est leur façon d’être, tellement différente de la nôtre... Il est plus de 14 heures. Après plus de quatre heures d’attente, on reprend un bus. On est épuisé… Tant nerveusement que physiquement…

Le 13 décembre au matin, on repart à Oventik. Le soleil nous accompagne. On découvre enfin le caracol sous un jour plus lumineux. Toujours la même procédure à l’entrée. Toujours la même attente. Vicente de la coopérative de café Yatchil nous attend à l’intérieur.

On est reçus par la junta. Toujours le même décorum. Le ton change. Derrière les masques, les yeux sourient... Ils prennent le temps de nous expliquer. Un mois pour eux cela représente beaucoup de charge. Ils parlent de solidarité, de résistance. Ils nous remercient de participer à leur lutte. Les regards parlent plus que les mots... Le moment est émouvant. Beaucoup moins formel. On comprend aussi que l’on doit seulement s’intéresser au processus de récolte de café y basta... Je crois que cela va être compliqué de parler d’autre chose, de leur lien avec l’EZLN par exemple... On repart sur San Cristóbal avec Vicente pour finalement partir vers notre communauté San Pedro de Polhó. Plus de deux heures de route. Et nous qui pensions partir directement depuis Oventik. Je crois qu’il va falloir qu’on lâche notre façon de penser basée sur la rapidité et l’efficacité... Ici, le temps et l’agir sont clairement différents. On arrive en fin d’après-midi avec Miguel, le président de Yatchil. On est parti depuis 9 heures le matin....

À l’entrée, une petite église bleue ornée de fleurs et de femmes en armes. On est bien en terre zapatiste. On nous amène à la bodega, où ils entreposent les sacs de café. Elle est un peu isolée du village. Comme ça, on ne sera pas tenté d’aller flâner... En plus, on est près du camp militaire... Heureusement, il semble bien calme... On nous montre l’endroit où dormir... Juste des bancs et des couvertures. La nuit s’installe doucement. Les étoiles illuminent le ciel. Petit moment de bonheur.

Ici, ni les hommes ni les femmes ne sont cagoulés. Les signes zapatistes sont discrets et pas vraiment affichés. Les zapatistes sont clairement minoritaires. Le gouvernement a bien fait son travail de sape. Pour exemple, les non-zapatistes ont droit à avoir des toilettes en dur construite spécialement par des programmes gouvernementaux. Les zapatistes eux refusent tout compromis, toute aide dite de « développement ». Ils continuent de vivre avec des toilettes faites de planches et d’un trou. Leur dignité est ailleurs, leur lutte est beaucoup plus importante que leur confort. Pourtant, ces programmes sont comme un talon d’Achille pour des familles pauvres qui survivent au fin fond de ces montagnes mexicaines. Un outil de division... Pour briser un mouvement qui prône l’autogestion, le partage du pouvoir, la solidarité. Tout le contraire des gouvernements en place...

La première journée, on part avec Javier, caféiculteur qui nous fait visiter son champ au pas de course Il faut descendre et monter presque en courant. Je suis épuisée dès la première heure... Javier a rendez-vous avec les autorités zapatistes et on comprend vite qu’on ne sera pas conviés. Vers midi, on nous ramène à la bodega. Jorge, notre guide, reste avec nous. Nous, on le prend plutôt comme une escorte. On sent bien qu’on ne peut pas aller seuls dans le village. Pour discuter avec les gens, Jorge est vraiment sympa mais il ne nous parle que du café et seulement du café évidemment... Notre reportage sur la vie quotidienne des communautés zapatistes de caféiculteurs prend du plomb dans l’aile. On se sent un peu « prisonnier »... On vient nous chercher pour manger et on nous ramène. Mais même si l’on ne peut pas vraiment poser les questions qui nous intéressent, on rentre à l’intérieur des maisons. On voit vivre les femmes et rien que pour ça, c’est vraiment bien.

Le lendemain, debout à 6 heures du matin. Le soleil n’est pas encore levé. Tout est en clair obscur. Des femmes, des hommes, des enfants patientent pour prendre le camion. Comme des ombres dans le jour qui se dessine. On arrive aux plantations de café. Tout le monde descend. En courant, en riant. L’ambiance est bon enfant. On descend jusqu’à la rivière.

On me donne un panier pour récolter les grains de café. Patxi quant à lui prend des photos... Je suis un peu l’objet de toutes les curiosités. Les femmes se mettent juste derrière moi. Elles tournent pour venir me regarder. Elles chuchotent. Elles rient. Je sens bien que toutes les conversations sont autour de moi mais vu qu’elles parlent en tsotsil, je ne comprends rien. Et moi qui voulais faire des progrès en espagnol... Vers 9 heures, on déjeune à même le sol : tortilla, frijol (haricot rouge) et café ou pozol (boisson à base de maïs). Le repas typique de notre semaine... Je sens que je vais vite saturer de la tortilla, je sens... Vu que j’aime pas tellement le maïs... Andrés notre deuxième « guide » parle espagnol. Ils nous expliquent le processus. Entre eux, Jorge et Andrés parlent de nous... en tsotsil. C’est quand même un peu pesant de ne rien comprendre.... Toute la semaine sera comme ça...

Le vrai intérêt est de voir plusieurs types de communauté. Isolées au milieu de nulle part. Au sommet d’une montagne. Au fond d’une vallée. Le cadre est grandiose. On est reçu en toute simplicité. Chaque famille nous fait partager son repas. On parle peu. On se regarde juste. Une complicité sans le recours à une langue. Juste des silences et des sourires. Juste de petits moments d’humanité. L’expérience, même si elle ne correspondait pas tout à fait à nos attentes, restera un beau moment de partage. Et puis aussi, j’aurais appris à récolter le café...

Le 20 décembre, on revient à Oventik pour leur faire un « retour ». Trois rencontres pour une semaine de reportage. C’est un peu trop pour moi. Un peu trop centralisateur... Surtout qu’il nous faut deux heures à chaque fois mais bon c’est leur façon de faire et c’est à nous de l’accepter... Je rentre épuisée avec une bonne turista... Il me faudra quatre jours pour me remettre de la vie paysanne... je me sens fébrile, fatiguée... Je suis encore un peu trop urbaine… Il va falloir que je me détache encore un peu plus de mon monde, de ma façon d’être et de penser. Comme un apprentissage de l’autre, du différent...

Le 22 décembre, on part à la commémoration d’Acteal, qui fut le lieu d’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire des zapatistes. Cette communauté affichait son soutien mais elle refusait le processus armé. Ils se voulaient pacifistes et donc ne se revendiquaient pas comme zapatistes. Pourtant, le 22 décembre 1997, des paramilitaires ont tué quarante-cinq personnes de la société civile Las Abejas. Des femmes et des enfants en majorité qui n’avaient aucune arme. Certaines femmes étaient enceintes. D’autres avaient un enfant à même le sein. Pourtant, le bras des assassins n’a pas tremblé. Ils ont tiré. Ils ont tué. Massacré. Froidement. Aveuglément. La commémoration est vraiment très émouvante et malgré ma turista, j’ai envie d’être là. Un moment de mémoire pour faire reculer la barbarie et recréer de l’espoir, de la solidarité. Comme l’impression d’être au bon endroit au bon moment. Comme une évidence...

¡Feliz año 2012 y suerte !
Hasta la vista

Vero y Patxi

De passage par les cafetales zapatistes
Mexique - Chiapas - Zone Altos

La coopérative zapatiste de caféiculteurs Yachil Xojobal Chulchan est située sur le territoire du Caracol [1] II d’Oventik « Resistencia y Rebeldia por la Humanidad ». Cette coopérative est constituée de huit municipios [2] des Altos : Chenalhó, Chalchihuitan, Pantelhó, Tenajapa, Cancuc, Simojovel, El Bosque et Magdalena de la Paz.

Oventik, dans la résistance et la rébellion pour l’humanité

Depuis San Cristóbal de Las Casas, pour rejoindre le Caracol d’Oventik, la route monte à travers la brume et les nuages vers le froid et l’humidité des Altos. À l’entrée du Caracol, des peintures murales sur les façades des habitations, un portail et deux gardes derrière des passe-montagnes. Sur une fresque, un escargot s’exprime : « lentement, mais j’avance ». Il nous faudra une heure avant de pouvoir passer de l’autre côté. Nous sommes venus à Oventik pour demander l’autorisation au conseil de bon gouvernement, « Corazón Céntrico de los Zapatistas delante el Mundo » de pouvoir accéder aux cafetales [3] zapatistes. Après une attente certaine, nous sommes reçus. Les paroles du conseil de bon gouvernement sont simples et sincères. Ils nous parlent de l’importance de la vente du café pour les zapatistes. Il s’agit bien souvent du seul moyen de pouvoir vivre tout en continuant de résister. Être zapatiste c’est refuser toute aide du mauvais gouvernement. La vente du café est alors l’une des seules possibilités d’obtenir de l’argent pour acheter des médicaments, des vêtements, des tôles pour le toit des maisons...

Ils nous parlent également de la situation avant 1994, année du soulèvement. Le café était alors acheté à un prix extrêmement bas. L’insurrection du 1er janvier 1994 a permis de rechercher des formes alternatives de commercialisation du café. Remplacer la loi des coyotes [4] par des liens de solidarité notamment avec des groupes de soutien en Europe et aux États-Unis. Sortir des règles du marché et s’organiser en bas à gauche a permis d’augmenter et de stabiliser le prix du café pour les producteurs. Cette amélioration de la situation contribue à l’avancée du mouvement zapatiste, dans sa construction de l’autonomie. Lentement mais toujours vers l’avant.

La coopérative Yatchil Xojobal Chulchan vend son café entre 75 et 86 pesos le kilo aux groupes Mut Vitz 31, Americasol et Échanges solidaires en France, Kinal Estocolmo et Gebena Cafe en Suisse, Cooperative Coffee Americus aux États-Unis, Ya Basta en Italie, Café Libertad en Allemagne.

Municipio Autonomo Rebelde Zapatista - Marez - San Pedro Polhó

Du Caracol d’Oventik, nous partons pour le municipio autonome de San Pedro Polhó, où se trouve l’entrepôt de la coopérative Yachil Xojobal Chulchan. Nous traversons les villages de Chenalhó et Yabteclum pour arriver devant une petite église bleue, ornée de peintures célébrant le mouvement zapatiste. L’entrée du municipio est située juste à côté, un portail gardé par une femme zapatiste derrière son passe-montagne.

Ce Marez s’est constitué en 1995. Son histoire est indissociable de la violence paramilitaire qui s’implante dans la zone cette même année. Dès 1995, alors que les représentants du gouvernement mexicain sont assis à la table des négociations de paix, l’armée mexicaine organise et entraîne des groupes armés au sein même des communautés de la région. Cette stratégie contre-insurrectionnelle est connue sous le nom de « guerre de basse intensité ». Les groupes paramilitaires agressent continuellement les membres des communautés proches du mouvement zapatiste. Ils brûlent maisons et récoltes, volent, violent, tuent.

L’État mexicain qualifie alors les violences de conflits intra et intercommunautaire. Il dissimule ainsi ses responsabilités dans cette guerre de harcèlement.

Dès le début de l’année 1997, la guerre de basse intensité prend de l’ampleur. La peur s’installe dans les communautés zapatistes. Face à la violence paramilitaire, quasiment neuf mille personnes vont se déplacer dans le municipio autonome de San Pedro Polhó. La situation est alors dramatique, les déplacés ont dû tout abandonner. Tout ce qu’ils possédaient est resté derrière eux. Ils ne peuvent plus travailler leurs terres au risque d’être tués. La nourriture vient à manquer. Les camps de déplacés s’organisent mais bien souvent seules les bâches en plastique servent d’abris dans une région où les pluies et le froid sont rigoureux. La stratégie contre-insurrectionnelle culmine le 22 décembre 1997 avec le massacre de quarante-cinq personnes, parmi lesquels des jeunes enfants, de la société civile Las Abejas à Acteal.

Aujourd’hui encore, de nombreux déplacés vivent toujours dans le municipio autonome de San Pedro Polhó. Sur les 780 membres de la coopérative Yachil Xojobal Chulchan, 150 caféiculteurs vivent à Polhó.

La culture du café a notamment permis de construire des habitations en bois, parfois en béton et d’acquérir des tôles pour les toits. L’amélioration des conditions de vie est manifeste.

Depuis quelque temps, il semble que la situation se soit quelque peu normalisée. Au-dessus des dernières habitations de Polhó, le camp militaire de Majomut est toujours en activité. Toutefois, il n’y a presque plus de barrages qui restreignent les déplacements. Les groupes paramilitaires sont toujours présents dans les communautés environnantes, mais les zapatistes déplacés ont pu à nouveau cultiver leurs terres. Cette situation peut toutefois se détériorer à tout moment, si bien que la grande majorité des déplacés ne retournent pas vivre dans leur communauté. Ce déplacement forcé oblige les caféiculteurs à travailler des parcelles éloignées de leur habitation, parfois à plus de deux heures de marche. Mais le problème essentiel reste le manque de terres disponibles. Sur des terres, généralement communales [5], chaque famille dispose d’une parcelle. À la mort du chef de famille, la parcelle est alors divisée en part égale entre tous les enfants. De génération en génération, cette répartition a pour effet de diminuer la surface des parcelles. À terme, les parcelles seront si petites qu’elles ne permettront plus à une famille de vivre décemment. Face à cette situation, certains caféiculteurs ont choisi de travailler collectivement. La parcelle n’est alors plus divisée et le collectif continue de travailler une même surface. Une autre solution est la récupération de terres appartenant aux grands propriétaires. Cette dernière option n’a pas été retenue dans cette région des Altos.

Avant de nous rendre dans les plantations de café, nous rejoignons le nouvel entrepôt de la coopérative. Il est situé au croisement dit de Majomut. Cette année, les municipios de Simojovel, El Bosque et Magdalena de la Paz, anciennement membres de la coopérative Mut Vitz ont rejoint Yachil Xojobal Chulchan. L’ancien local était trop petit pour stocker l’ensemble du café produit. La coopérative a alors opté pour la construction d’un nouvel entrepôt. Il devrait également permettre l’installation de machines nécessaires à la dernière opération de tri avant l’exportation. À ce jour, l’ultime sélection des grains de café est réalisée dans une maquiladora [6] de Chiapa de Corzo.

Pour notre part, nous dormirons dans l’entrepôt sur des bancs et des sacs de café, vides. Bien qu’il n’y ait toujours pas un seul grain de café stocké, le bâtiment est gardé jour et nuit par des caféiculteurs qui se relaient toutes les vingt-quatre heures. La situation n’est peut-être pas si normalisée que ça...

En ce mois de décembre, les sacs de café peinent à se remplir car, ici aussi, le changement climatique a des répercussions. Sur les hauteurs de Polhó, le café est toujours vert et la récolte n’a pas vraiment commencé. Il nous faudra aller sur des parcelles plus basses, sur les terres dites tierra caliente pour trouver les cerises de café bien rouges. Les compañeros de Yachil Xojobal Chulchan nous emmèneront dans les communautés zapatistes de Guadalupe Las Laminas, Ocotal et Esmeralda sur le municipio de Pantelhó.

Le cycle du café

Petit matin blême. Des hommes, des femmes et des enfants patientent pour prendre le camion. On suit une piste qui va cahin-caha. Il est 6 h 30. Tout le monde descend. Le soleil commence à pointer. L’équipe descend presque jusqu’à la rivière. Chacun prend son panier. Les gestes sont sûrs. Faits et refaits des milliers de fois. Les femmes restent entre elles. Les plus jeunes gardent les bébés. Ici, toute la famille participe. Le travail se fait à l’ombre de grands arbres plantés pour protéger les grains de cafés. Heureusement car le soleil est déjà bien chaud.

Ici, les grains sont biens mûrs. Rouges presque pourpres. Les grains tombent facilement dans le panier. Chaque panier plein est ensuite reversé dans un grand sac plastique. En milieu de matinée, moment de pause. Les femmes sortent les tortillas, les frijoles et le pozol. Moment de partage à même le sol.

Au bout de quelques heures, les hommes commencent à remonter les sacs sur leur dos. Il est 14 heures, la journée est loin d’être finie. La montée est rude. L’effort est intense. Les sacs les plus lourds peuvent peser jusqu’à 50 kilos. Ils n’utilisent pas d’animaux, trop cher et pas de possibilité de pâturage. Et, sans se plaindre, ils montent. Obstinément. Les femmes aussi portent des sacs peut-être un peu moins lourds et encore... Les adolescents suivent l’exemple de leur père et montent aussi les sacs. Ici, l’apprentissage se fait en direct. La transmission est instantanée, les mains dans le café, les pieds bien arrimés à la terre. Tout s’apprend dans les champs, par la parole et les gestes. Une communauté qui se vit et qui se transmet par l’effort.

Un peu plus haut sur la rivière, des hommes s’activent pour mettre en place la dépulpeuse, petite machine en fonte. Bien lourde. Qu’il a fallu amener jusque-là. À même l’épaule. Là aussi l’effort est dense. Surhumain selon nous. Quelques coups de machette plus tard, des troncs d’arbres qui deviennent des pieds de table et la voici posée fièrement au milieu du champ. D’autres préparent des grandes bassines d’eau pour commencer le dépulpage. Il s’agit de retirer la peau rouge pour ne laisser que les deux grains de café. En premier lieu, les grains sont versés dans la bassine. Les mauvais grains flottent. Ils sont retirés immédiatement. Les grains biens formés se déposent au fond de la bassine. Ils sont amenés à la dépulpeuse. Là, un homme tourne une manivelle avec force. La peau est broyée et recrachée par terre. Elle servira d’engrais pour la milpa [7]. Les bons grains sont déposés dans un sac et montés à même l’épaule. D’autres montent les sacs directement à leur ferme et dépulpent à domicile. Certains ont motorisé la dépulpeuse. Pour soulager les corps. Juan nous a bien dit que sa journée est finie quand son corps est à bout. Quand tous ses muscles ne sont plus que douleur et souffrance.

Par la suite, les grains sont déposés dans un bac pour fermenter durant vingt-quatre heures. Il est plus de 20 h 30. La journée est enfin finie jusqu’au lendemain. Pour cueillir à nouveau. Un cycle sans fin...

Au retour de la deuxième journée, les grains fermentés sont lavés en deux fois. Paco, le paysan se met debout dans l’eau pour faire sortir l’eau sale. Le travail est long. Minutieux. Tous ces gestes sont doux. Presque comme une caresse. On le sent attentionné. Presque heureux malgré la rudesse du labeur. En tout cas, Paco est indéniablement amoureux de sa terre. Tout son corps exprime la dignité, l’humilité du paysan face à la nature.

Pendant ce temps-là, son fils joue au cerf-volant. Un autre gratte une guitare dans un coin. Une vie quotidienne, tout en simplicité. Une communauté solidaire, qui travaille pour vivre dignement.

Au petit matin, face au soleil qui brille, ils tamisent le café pour sortir les mauvais grains. Chaque grain est examiné. Dans chaque opération, le mauvais grain est traqué. Et pourtant, à chaque fois, il en reste encore et toujours.

Esmeralada, petite communauté posée au fin fond d’une vallée dans un décor majestueux entre rivières et montagnes. Ici, les zapatistes sont minoritaires. Pablo nous fait découvrir le procédé du séchage. Toute la famille participe à cette tâche. Dans les patios. Sur les toits terrasses, le café s’offre au soleil pendant quatre ou cinq jours. Un nouveau tri permet enfin de sortir le grain de café propre, appelé pergamino. Il sera ensuite mis dans des sacs en toile de jute, plus chers à l’achat mais qui permettent de mieux faire respirer le café. Yachil Xojobal Chulchan achète ce café pergamino aux différents membres de la coopérative et l’expédie dans une maquiladora pour un dernier tri des grains en fonction de leur taille. Ce café oro est alors celui qui prendra la direction du port de Veracruz pour être vendu à l’exportation.

De notre côté nous quittons la communauté Esmeralda pour l’entrepôt de San Pedro Polhó. Nous y retrouvons le comité exécutif de la coopérative. Ils cassent des cailloux, à grands coups de masse, pour ériger un mur de soutènement. Une image bien différente de celle que nous avons des fonctions de président, secrétaire et trésorier.

Yach’il Xojobal Ch’ulchan, une coopérative zapatiste

En 1998-1999 les caféiculteurs zapatistes de Pantelhó, Cancuc et Chilon se sont retrouvés pour discuter des possibilités leur permettant de ne plus vendre leur café aux coyotes et d’obtenir un meilleur prix. La résistance au système néolibéral consiste, dans ce cas, à créer une organisation dépendant le moins possible des lois du marché. La coopérative Yachil Xojobal Chulchan s’est constituée officiellement en 2001. Elle a expédié son premier demi-conteneur aux États-Unis en 2002. En 2011, la coopérative regroupe huit municipios des Altos et produit plus de 200 tonnes de café. L’ensemble du café commercialisé est destiné à l’exportation. Il est acheté par des groupes européens et états-uniens solidaires du mouvement zapatiste.

Le prix du café est fixé tout d’abord en prenant l’avis des différents caféiculteurs qui définissent un montant qui leur paraît juste. Ce prix est alors proposé aux acheteurs qui ont des conditions différentes en fonction des groupes. Il n’y a donc pas un prix unique pour tous les acheteurs.

Une première partie du café acheté est payée en janvier. Ce versement par anticipation permet de payer les caféiculteurs dès la récolte. Le solde de la commande est versé en avril, lorsque la récolte est terminée et tous les frais identifiés.

Au sein de Yachil Xojobal Chulchan, chaque producteur est payé en fonction de la quantité de café livrée à la coopérative. Afin de ne pas tomber dans le piège de la monoculture, les caféiculteurs continuent de réserver une partie de leurs terres pour cultiver la milpa. L’argent du café est utilisé pour l’achat de biens qu’ils ne peuvent pas produire.

Par ailleurs, certains groupes d’acheteurs reversent les bénéfices générés par la vente du café aux cinq conseils de bon gouvernement du territoire zapatiste. Ils participent ainsi au financement de la construction de l’autonomie y compris dans les zones non productrices de café. Au-delà de la recherche d’un prix plus juste pour les producteurs, la solidarité s’affirme également en reversant aux zapatistes ce qui leur appartient.

La coopérative Yachil Xojobal Chulchan a été fondée par des indigènes tseltal et tsotsil : Elle fonctionne suivant leur mode d’organisation traditionnel. La direction est assurée par quarante-cinq personnes réparties en comité exécutif, comité de vigilance, commission technique, commercialisation, contrôle de qualité, commission d’admission de nouveaux membres.

Le comité exécutif a pour mission de coordonner l’ensemble des commissions et d’assurer le bon fonctionnement de la coopérative. Le comité de vigilance a pour mission de surveiller le comité exécutif ainsi que l’ensemble des commissions sur l’utilisation de l’argent et le travail réalisé. Aucune des quarante-cinq personnes de la direction n’est rémunérée pour ces activités. Pourtant cette charge est assurée bien souvent au détriment de leur propre plantation de café. Tous les deux ans, une nouvelle direction est désignée lors de l’assemblée générale des caféiculteurs. Cette rotation au sein de la coopérative permet de répartir dans le temps la charge de direction entre tous. Une autre de ses vertus est d’éviter l’accaparement des postes de pouvoir par un petit nombre de personnes. Cela dit, se retrouver au comité exécutif et devoir casser des cailloux devrait également limiter les envies de s’assoupir sur le fauteuil de président.

P y V
Chiapas, Mexique,
décembre 2011.

Notes

[1Le territoire zapatiste est administré par cinq Caracoles.
Caracol I - Madre de los Caracoles del Mar de Nuestros Sueños - La Realidad.
Caracol II - Resistencia y Rebeldia por la Humanidad - Oventik.
Caracol III - Resistencia hacia un Nuevo Amanecer - La Garrucha.
Caracol IV - Torbellino de Nuestras Palabras - Morelia.
Caracol V - El Caracol que Habla para Todos - Roberto Barrios.

[2Entités administratives regroupant plusieurs communautés.

[3Plantations de caféiers.

[4Acheteurs de café pour le compte des agro-industriels.

[5Ces terres sont reconnues comme propriété collective de la communauté depuis des temps immémoriaux. Elles ne peuvent pas se vendre et sont divisées en parcelles entre les membres de la communauté.

[6Usine qui enlève la dernière peau aux grains de café et les trie en fonctions de leur taille.

[7Terre cultivée pour l’autoconsommation, essentiellement du maïs et des haricots.

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