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L’Escuelita zapatiste et la contagion de l’autonomie
Partager en touchant le cœur, apprendre en questionnant (I)

samedi 1er février 2014, par Jérôme Baschet

À ce jour, l’Escuelita zapatiste a permis à plus de cinq mille personnes de venir toucher du doigt, regarder, écouter, goûter, sentir, éprouver et penser [1] la pratique de l’autonomie dans les territoires rebelles du Chiapas. La première session s’est tenue du 12 au 16 août 2013 et les deux suivantes de part et d’autre de la date du vingtième anniversaire de l’apparition publique de l’EZLN, le 1er janvier 1994. Loin de toute concentration spectaculaire et des grands discours de circonstance, pouvait-on imaginer meilleure manière de célébrer l’anniversaire du soulèvement armé que de faire découvrir, en guise de bilan tangible, ce à quoi il a ouvert la voie ?

En se lançant dans le considérable effort d’organisation qu’a impliqué l’Escuelita, les zapatistes ont manifesté leur désir de partager ce qu’ils ont appris au fil du processus de construction de l’autonomie, depuis la proclamation des communes autonomes, en décembre 1994, et, plus spécifiquement, au cours des dix années de fonctionnement des Conseils de bon gouvernement. Bien que la référence au modèle scolaire ait pu susciter chez certains divers malentendus — alors qu’il s’agit au contraire d’une analogie doublement subversive, comme on le verra —, ils n’ont jamais prétendu pétrifier cette expérience vive ni en faire un modèle ; ils l’ont au contraire présentée comme tout à fait singulière et non reproductible. Simplement, ils ont souhaité « l’offrir » au partage de tous, au cas où quelque chose de ce qui a été fait là puisse servir à d’autres.

C’est donc à une compréhension plus profonde de la construction de l’autonomie et à une réflexion sur la portée de celle-ci que nous invite l’Escuelita, et c’est à cela que seront consacrées les pages qui suivent. Toutefois, si l’Escuelita est une porte ouverte vers la pratique de l’autonomie dans les territoires rebelles, elle est aussi, en elle-même, une expérience. Par la forme inventive et concrète qu’ils ont donnée à celle-ci, les zapatistes ont réussi à toucher le cœur de milliers de personnes. Cette articulation entre apprentissage et réflexion politiques, d’une part, dimension humaine et émotionnelle de l’expérience, de l’autre, a fait la force et la singularité de l’Escuelita. Ce sont donc ces deux dimensions que l’on tentera d’entrelacer ici.

L’Escuelita ayant assumé des formes extrêmement diverses, je ne saurais parler qu’à partir de mon expérience propre et de ma compréhension personnelle de cette initiative. Ayant participé à la première session de l’Escuelita, au Cideci-Université de la Terre, au pied des montagnes qui entourent San Cristóbal de Las Casas, je ne peux en aucun cas prétendre englober dans cette présentation les expériences qui se sont déroulées dans d’autres géographies (les communautés des cinq zones zapatistes) et d’autres calendriers (les sessions suivantes), même si les très nombreux récits lus ou surtout écoutés de la bouche d’amis et de compagnons comptent beaucoup dans la perception que je peux avoir de l’Escuelita. Je me fonde ici essentiellement sur l’expérience que j’ai vécue, sur ce que j’ai appris des maestr@s présent•e•s, au mois d’août 2013, au Cideci et de mon Votán, Maximiliano.

Une école ou tout le contraire ?

Le nom même de l’Escuelita et l’insistance avec laquelle les communiqués publiés avant la première session ont filé la métaphore scolaire ont pu susciter, y compris chez certains sympathisants zapatistes, réticence et scepticisme (sans doute parce qu’ils craignaient une simple reproduction de ce qui peut s’attacher de rigidité verticale au modèle scolaire classique). Il était pourtant assez aisé de saisir l’humour avec lequel était nommée et présentée cette Escuelita dont le diminutif suggère bien qu’elle est tout sauf une école au sens habituel du terme. Les mentions d’un examen d’admission au « cours de premier niveau » (lequel n’a jamais eu lieu), d’une évaluation finale (que certains redoutaient, mais qui n’a pas davantage été mise en œuvre) ou encore le titre de « Recteur de l’Escuelita » attribué au sous-commandant Moisés étaient à l’évidence empreints d’une ironie radicale qui, en transposant le vocabulaire scolastique et les usages qui lui sont liés dans un contexte si évidemment autre en faisait vaciller le sens habituel. Surtout, le communiqué « Votán II » est venu expliciter que l’Escuelita ne devait pas être assimilée à une quelconque salle de classe mais à la communauté elle-même :

« Le lieu d’enseignement-apprentissage, en un mot l’école, est le collectif. C’est-à-dire la communauté. Les maîtres et les élèves sont ceux qui forment le collectif. Toutes et tous. De sorte qu’il n’y a pas un maître ou une maîtresse, mais un collectif qui enseigne, qui montre, qui forme et, en lui et avec lui, la personne apprend et, à son tour, enseigne... Ne vous attendez pas à retrouver le modèle traditionnel d’école. Dans ce que nous avons préparé pour vous, la “salle de classe” n’est pas un espace fermé, avec un tableau noir et un professeur ou une professeure en face qui dispense le savoir aux élèves (...), mais l’espace ouvert d’une communauté. » [2]

La référence à l’école n’aura donc été convoquée que pour faire éclater l’image qu’elle avait fait naître — celle d’un lieu clos, centré sur la relation unilatérale et hiérarchisée entre maître et élèves — au profit d’une proposition d’apprentissage ouvert, étendu à l’espace de la communauté, collectif et multidirectionnel.

Comme l’a bien exprimé Raúl Zibechi, « il ne s’agit pas de transmettre de manière discursive et rationalisée un savoir codifié », mais de « vivre une réalité à laquelle on ne peut accéder qu’à travers un rituel d’engagement, c’est-à-dire en étant là et en partageant » [3]. En ce sens, le processus d’apprentissage-partage en quoi consiste l’Escuelita est tout sauf fondé sur cette logique d’abstraction qui stérilise tristement le modèle scolaire dominant. Même la conception des quatre « livres de textes », qui ont constitué l’un des supports des explications données sur l’autonomie zapatiste, peut être vue comme une inversion de ce que sont habituellement les « manuels scolaires » [4]. Dans d’autres géographies et d’autres calendriers, un tel bilan aurait probablement donné lieu à la rédaction d’un traité théorique en bonne et due forme sur l’autonomie. Or, c’est tout autre chose qui est ici proposé : un exposé, par la voix collective mais toujours singulière, de ses acteurs eux-mêmes, de la pratique de l’autonomie et de sa construction concrète.

Toutefois, certains aspects qui peuvent faire penser au modèle scolaire, au sens plus classique du terme, ont été effectivement présents durant l’Escuelita. Cela a été le cas particulièrement au Cideci où nous ne pouvions évidemment pas partager les tâches et les activités quotidiennes d’une famille zapatiste, comme l’ont fait ceux qui sont partis vers l’un des cinq Caracoles puis ont été accueillis dans une communauté. Le programme de chaque journée au Cideci comportait trois heures de « cours », que l’on peut dire magistraux (dans les deux sens du terme), donné par six maestros zapatistes (trois hommes et trois femmes), suivis d’un espace de trois heures pendant lesquelles chaque élève se retrouvait en tête à tête avec son Votán ; enfin, l’après-midi, une nouvelle séance plénière avec les six maestros était consacrée à des questions et réponses sur les points analysés durant la matinée. Il s’agissait donc bien, dans la première partie de la matinée, de sessions durant lesquelles les uns parlaient à la tribune, tandis que les autres écoutaient et prenaient des notes. Même mon Votán ne manquait pas, non sans un brin de malice dans le coin de l’œil, d’interrompre la pause café de chaque jour pour nous rappeler à notre devoir commun : « Il faut étudier ! »

Pourtant, il faut saisir ici un double mouvement subversif. D’abord, sous l’espèce d’une inversion des rôles. Il fallait sentir la force de ces moments où, à la tribune du vaste auditorium du Cideci, s’exprimaient non les commandants zapatistes ni les intellectuels qui occupaient ce même lieu, lors de rencontres antérieures, mais de simples membres de l’EZLN, acteurs « ordinaires » de la construction de l’autonomie. Il fallait voir avec quelle assurance corporelle, avec quelle clarté de vue et quelle intelligence collectivement déployée, ils s’adressaient à un ample auditoire d’« élèves », parmi lesquels se trouvaient certaines des figures de renom plus habitués à parler depuis la tribune, comme Pablo Gonzalez Casanova, Gustavo Esteva, Adolfo Gilly, Silvia Marcos, Jean Robert et bien d’autres. L’une des raisons du recours au modèle scolaire tient à ce mouvement consistant à « retourner la tortilla », selon une expression qui était chère à André Aubry [5]. Il s’agit de cesser de voir les peuples indiens comme les éternels élèves, ceux que l’on vient évangéliser, alphabétiser, moderniser, éduquer politiquement ou même former à tel ou tel savoir avec les meilleures intentions du monde, dans la logique de ce que le sous-commandant Marcos a dénoncé comme le « syndrome de l’évangélisateur » [6]. Il était temps — et c’est ce que l’Escuelita a fait plus encore qu’auparavant — de renverser les rôles, de se mettre à l’écoute de ceux qui, il y a peu, étaient des sans-voix, de s’ouvrir à ce que les peuples indiens, et en particulier les rebelles zapatistes, ont à nous transmettre. Accepter la posture d’élève de l’Escuelita, cela signifie d’abord, sans subordination aucune, se mettre en position d’écouter et de regarder. En un mot, d’apprendre de l’expérience zapatiste.

Il y a encore un second mouvement de déprise subversive (car la seule inversion des rôles court le risque de n’être que le miroir renversé de ce qu’elle rejette). Le second temps tient au passage au tête-à-tête entre chaque élève et son Votán. On est alors fort loin du cours magistral, même s’il reste une part d’asymétrie, puisque c’est le Votán qui guide la lecture des manuels et peut répondre aux questions de son élève. Surtout, dans une telle situation peut se créer une relation directe entre chaque élève et son Votán, physiquement matérialisée par notre position, en vis-à-vis ou côte à côte, assis sur un muret ou à même le sol, sous les grands arbres qui entourent l’auditorium du Cideci. A pu alors s’instaurer un dialogue dans lequel la réflexion sur l’autonomie s’est entrelacée avec une connaissance interpersonnelle, pudique mais chaleureuse. Ainsi, après avoir fait l’objet d’une salutaire inversion, le formalisme vertical de la relation entre maîtres et élèves s’est évanoui au profit de l’horizontalité d’un dialogue véritable.

Finalement, la forme donnée à l’Escuelita a permis de nouer intimement deux dimensions (même si à certains moments l’une d’entre elles a pu paraître prendre le dessus) : d’une part, un processus de transmission (de l’expérience de l’autonomie), de l’autre une logique de partage. Il est clair que l’Escuelita n’a pas été conçue comme un moment d’échange d’expériences (où les élèves auraient été, par exemple, invités à exposer leurs propres luttes) et elle suppose bien l’orientation privilégiée d’une relation maîtres/élèves : les premiers sont les artisans de l’autonomie rebelle, tandis que les seconds sont désireux de comprendre leur expérience et de recevoir d’eux quelque enseignement. En même temps, cette relation est combinée à une forme d’échange interpersonnel plus symétrique et, surtout, elle est englobée dans un processus plus ample qui engage maîtres et élèves. Comme l’indique le communiqué cité plus haut, l’Escuelita est pensée comme un grand collectif incluant maîtres et élèves, dans lequel tous apprennent.

Au total, si l’EZLN a choisi de dénommer cette initiative « Escuelita », c’est parce qu’il y avait effectivement un désir de transmission et d’apprentissage partagé. Et si la métaphore scolaire a été filée avec autant d’obstination amusée, c’est certainement pour donner le plus de poids possible à un appel à la capacité d’écoute et de regard (afin de contrer les tendances, toujours bien présentes, à se rendre auprès des zapatistes en pensant d’abord avoir quelque chose à leur enseigner, à leur expliquer ou à leur donner). Mais ce recours à l’imagerie scolaire s’est avéré aussi insistant que voué à être subverti. Loin de viser un enseignement de savoirs institués et figés, l’Escuelita s’est efforcée d’inventer une forme originale de transmission et de partage, apte à favoriser une contagion de cœur à cœur, à partir de l’expérience concrète : contagion de l’énergie qui naît de la perception directe de ce qui s’élabore dans les territoires zapatistes, contagion de l’esprit de l’autonomie et du désir de commencer à construire, ailleurs, une autre réalité collective possible, nécessaire et urgente.

(À suivre)

Janvier 2014,
Jérôme Baschet

Notes

[1Tels sont les sept sens selon les zapatistes, voir sous-commandant Marcos, Saisons de la digne rage, Climats, Paris, 2009.

[2« Votán II », juillet 2013.

[3« Les petites écoles d’en bas, La Jornada, Mexico, 23 août 2013.

[4Les quatre volumes des Cuadernos de texto de primer grado del curso de « La libertad segun l@s zapatistas s’intitulent : Gobierno autónomo I ; Gobierno autónomo II ; Participación de las mujeres en el gobierno autónomo ; Resistencia autónoma. On les dénommera dans la suite « manuels » pour continuer sur le registre ironique de l’Escuelita.

[5« Alors, nous avons retourné la tortilla anthropologique. Au lieu d’étudier les Indiens, nous nous fîmes leurs étudiants, leurs élèves en somme », Discours lors de la remise du prix Chiapas de sciences, en 2001, cité dans Jérôme Baschet, « Andrés Aubry », Primer Coloquio Internacional In memoriam Andrés Aubry « ... planeta tierra : movimientos antisistémicos... », San Cristóbal de Las Casas, Cideci-Unitierra, 2009, p. 345. C’est bien cette posture et ce regard que le sous-commandant Marcos souligne dans son évocation d’André Aubry, à l’occasion de ce même colloque (Saisons de la digne rage, op. cit., p. 124-125) : « Andrés Aubry ne nous regardait pas comme (...) les perpétuels évangélisés, les éternels enfants (...) Aubry nous regardait comme si les peuples indiens étaient un professeur ou un tuteur sévère. Comme s’il était conscient que l’histoire pouvait se retourner du tout au tout à n’importe quel moment, ou comme si c’était déjà arrivé dans les communautés zapatistes, et que les Indiens étaient les évangélisateurs, les professeurs, et que face à eux ne valaient ni les doctorats à l’étranger ni la hauteur de la pile des livres qu’on avait écrits ». À lire ces lignes, on peut avoir le sentiment que c’est ce regard, cette posture vis-à-vis des communautés indiennes, que l’Escuelita entend propager.

[6Sous-commandant Marcos, Saisons de la digne rage, op. cit., p. 186.

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