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L’État français aurait-il peur de trouver des solutions durables pour les Roms ?

samedi 17 août 2013, par Stany Cambot (Date de rédaction antérieure : 19 juillet 2013).

Le 16 juillet, quatre-vingts personnes dont quarante-cinq enfants ont été expulsés du bidonville du quartier de l’Eure, au Havre. Depuis plusieurs mois, des associations locales s’attachaient avec ces habitants « à aménager collectivement l’enfer ». Dix jours plus tôt, elles avaient soumis à la sous-préfecture un projet alternatif d’accompagnement global de ces familles roms. Il prévoyait notamment l’établissement d’un permis précaire d’un an. Comme seule réponse, « des uniformes, le siège du bidonville, puis l’expulsion », témoigne Stany Cambot, du groupe culturel Échelle inconnue.

Le 16 juillet 2013, à 6 heures, les habitants du bidonville du quartier de l’Eure ont été expulsés, en dépit des propositions d’accompagnement des familles roms, avancées par plusieurs associations travaillant avec les habitants, dont le groupe Échelle inconnue [1], présent lors de l’expulsion.

Mardi 16 juillet, ce que nous pensions pouvoir éviter est arrivé : célébration d’une nouvelle noce du bulldozer et de l’uniforme, le siège du bidonville, et « l’extraction » des familles. Quatre-vingts personnes (dont quarante-cinq enfants) jetées encore un peu plus à la rue après le passage des bulldozers sur leurs habitations.

Échelle inconnue s’insurge évidemment face aux propositions avancées par l’Armée du Salut : hébergement pérenne pour vingt-cinq personnes sur quatre-vingts... et retour en Roumanie pour tous les autres. Qui, nous le savons, parce qu’elles en auront bientôt le plein droit, reviendront sous peu grossir les rangs de cette ville invisible, précaire, nomade et tue.

Pourtant, depuis plusieurs mois, à l’invitation du collectif de soutien et des habitants eux-mêmes, nous travaillons avec les habitants du bidonville, réalisons photos, enregistrements, vidéos. Outillons aussi le nomadisme que la République impose à ces populations, en réalisant des équipements sanitaires nomades. Comme d’autres, ailleurs en France, nous nous attachions à aménager collectivement l’enfer.

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Par courrier recommandé du 5 juillet 2013, nous avons soumis à la sous-préfecture du Havre un projet alternatif d’accompagnement global des familles Roms vivant sur le bidonville du quartier de l’Eure. Projet plus économe en argent public que son simple anéantissement par bulldozer.

Le récépissé venait à peine d’être glissé sous notre porte que les uniformes se précipitaient pour ceinturer le bidonville, situé à l’angle des rues du Général-de-Lasalle et du Général-Hoche.

Ce projet, soutenu par la Fondation Abbé-Pierre et le conseil général, Cinnecitta (la cité rom), prévoyait l’établissement d’un permis précaire d’un an. Un an, pour sortir du bidonville par le bidonville. Un an pour mettre en veille la politique de « nomadisation » forcée et pour mener à bien un projet cinématographique, non pour et par les Roms mais avec eux, sans pour autant les cantonner au statut de figurants exotiques que l’industrie cinématographique semble leur réserver.

En collaboration avec le conseil général qui devait, sous peu, et suite à notre interpellation, organiser une réunion avec les équipes en charge de l’accompagnement social, nous avons proposé de poursuivre le travail d’invitation et de « raccordement au monde » : rencontre avec les équipes de Médecins du monde, prise de contact avec des entreprises privées locales, invention de solutions pour aménager cette urbanité née de la nécessité.

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La sous-préfecture, ce matin, a répondu : uniformes, siège et expulsion. Déjà au loin se font entendre les chenilles des bulldozers, ces nouveaux tanks de la petite guerre urbaine. Déjà nous avions eu l’occasion d’entrevoir quelques-unes des solutions préfectorales : recensement des familles sur une table d’administration, rappelant sa sinistre ancêtre coloniale, avec l’aide d’un traducteur visiblement proche des services de police.

Quatre-vingts personnes, familles avec enfants, se voyaient tout à l’heure délivrer un simple papier écrit en romani les invitant à appeler le 115 !

Est-ce un pur hasard que notre courrier semble croiser si ce n’est déclencher l’intervention policière ? Nous nous permettons d’en douter. La République a depuis longtemps choisi sa méthode, insensée : inquiéter, « insécuriser » et entretenir avec soin son syndrome de cécité volontaire.

À ce point qu’il est difficile de ne pas conclure que ce n’est pas tant le bidonville et son indignité qui effraient la République, mais la recherche de solutions durables pour des populations, parmi les plus vulnérables, avec lesquelles il faut bien compter.

Stany Cambot
membre d’Échelle inconnue.

Source : Makhnovtchina,
journal réalisé avec les habitants du bidonville.

Merci au Cri du bulot
de nous avoir fait connaître
ce témoignage publié par Bastamag.

Notes

[1Échelle inconnue est un groupe de recherche et de création qui travaille et défend depuis quinze ans les formes atypiques d’habitat (temporaires, mobiles, autoconstruits, en camping, etc.) et la transformation des villes. « Nous tentons de faire apparaître les formes exclues de la ville, celles que l’on ne voit jamais ou rarement représentées sur les cartes traditionnelles, expliquent-ils. En clair, la ville du pauvre, de l’étranger, du voyageur, autant de villes invisibles ou tues qui pourtant éclairent la ville “normale”. »

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