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Les peuples originaires au milieu de la guerre en Colombie

vendredi 23 novembre 2012, par Manuel Rozental

Fondateur du « Tissu de communication et relations externes » de l’Association de cabildos (conseils communaux) indigènes du nord du Cauca (ACIN), Manuel Rozental analyse la guerre colombienne depuis la perspective des peuples originaires.

L’histoire de la résistance du peuple nasa est une de plus parmi toutes celles qui peuplent l’Amérique (Abya Ayala). Sa lutte, marquée par la répression, les assassinats de leaders et les massacres, a permis la reconnaissance de 544 000 hectares comme territoire indigène, en plus d’avoir réussi une réforme constitutionnelle de 1991 où ont été rédigés les droits fondamentaux des peuples originaires.

« La première action, fondamentale, est la résistance des peuples à chaque étape, depuis la conquête espagnole jusqu’à maintenant. Une fois que l’on a reconnu qui était l’agresseur, quelle stratégie il use, quels objectifs il a, et, en prenant en compte ces éléments, le peuple se réorganise en s’appropriant ce dont il a besoin pour résister à l’agression. Voir, penser et agir. C’est le cadre général. Et là s’abat cette agression du néolibéralisme, du Plan Colombie, de la globalisation et des multinationales qui sont les bénéficiaires de tout cela », explique Manuel Rozental, médecin, « communicateur », stratège et activiste colombien exilé au Canada, fondateur et premier coordinateur du Tissu de communication et relations externes de l’Association de cabildos indigènes du nord du Cauca (ACIN).

Quel est le contexte de lutte sur le territoire ? Quels sont les ressources qui sont en jeu ?

C’est la toile de fond : ce qui a été analysé par l’ACIN et par tous les peuples indigènes de Colombie durant trois ans c’est qu’avant les propriétaires terriens venaient pour créer de grandes haciendas et exploiter la terre et les indigènes, les Afro-Colombiens et les paysans. Ce qui a changé récemment c’est que maintenant la dispute territoriale est encore pire. Elle se joue avec un acteur différent, corporatif, supranational et transnational : un acteur externe. C’est ce qui se joue dans tout le pays. Le général Pace, à l’époque commandant du Commando Sud des États-Unis (puis commandant pendant la guerre d’Irak et finalement commandant de toutes les forces des USA), a expliqué au Congrès des États-Unis qu’il y avait cinq motifs de sécurité nationale pour les Nord-Américains sur le continent : l’eau, l’oxygène, le pétrole, la biodiversité et l’activité minière. Juste après sort le document du Plan Colombie.

Et le document relatif à ce Plan, élaboré aux États-Unis, parle d’une occupation territoriale dans le but d’accéder aux ressources vitales pour les corporations transnationales et le capital que représentent et servent les États-Unis. Dans la zone nord du Cauca, il y a toutes ces ressources, mais en plus il s’agit d’un couloir stratégique entre la côte pacifique et les plaines orientales, et, avant tout, c’est le cœur de la résistance populaire non violente (ce qui ne veut pas dire pacifique) au projet d’occupation territorial.

Qui sont ceux qui exécutent cette politique dans le Cauca ?

Il y a deux composantes. Il y a une stratégie centrée sur le militaire, très sophistiquée et de longue date, qui est l’intention de transformer la guerre, et peu importe d’où elle vient, en une manière d’accéder aux territoires stratégiques. C’est quelque chose qu’il est difficile de comprendre de l’extérieur, selon la logique qui affirme qu’il y a un camp armé des gentils et un camp armé des méchants. Mais toujours est-il que, d’un point de vue géostratégique, il importe peu que la guerre vienne des insurgés ou des combinaisons de paramilitaires, armée, police et forces armées de l’État, légales ou illégales, ce qui est important c’est que le résultat final de la guerre soit l’expulsion et la spoliation du territoire pour accéder à ces ressources et désarmer la résistance.

C’est le point de vue militaire. Mais le Plan Colombie combine terreur et guerre avec la propagande et la politique publique. Le Plan Colombie parle de « consolidation », ce qui signifie le transfert de fonds à des programmes sociaux : santé, éducation, logement, alimentation, marchés et contrôle des militaires. C’est la carotte et le bâton. Le message pour la population est, au choix : ou vous vous soumettez à ces politiques et en échange vous donnez le territoire et le travail aux multinationales ou vous prenez des coups de bâton. C’est à cela finalement que contribuent les insurgés (guérilla), dans le nord du Cauca, qui est dans le secteur d’influence des FARC.

D’autre part, on peut voir la présence de nombreuses ONG, de gauche ou de droite, sur le territoire, avec chacune son langage, mais qui viennent toutes supplanter l’État en termes de plan sociaux, divisant au passage les communautés ou substituant par exemple les cultures et la projection collective pour leur bénéfice propre et finalement celui du régime, c’est-à-dire, de l’accumulation de capital des transnationales. Si les communautés n’acceptent pas, la réponse est qu’il n’y a pas d’argent et qu’il y a la guerre. Les insurgés et l’armée viennent occuper le territoire, avec entre quinze mille et trente mille soldats, en plus de la police et de toutes sortes de services secrets militaires, et en même temps on voit plus de FARC que jamais dans l’histoire du nord du Cauca, qui transforment le territoire ancestral et autonome en un théâtre d’opérations militaires. C’est la même dynamique que l’on observe pour tous les peuples indigènes du pays.

Et quelles sont les action menées par les peuples indigènes ?

La première action, fondamentale, est la résistance des peuples à chaque étape, depuis la conquête espagnole jusqu’à maintenant. Une fois que l’on comprend que le modèle économique actuel est le problème fondamental, tout devient clair, et ce qui est clair c’est que tout seuls nous ne pouvons rien. Jusqu’à maintenant, le mouvement indigène, et en particulier le peuple nasa, avait lutté pour résister et défendre son identité et sa culture. Ce qu’il continue de faire, mais maintenant il comprend que pour réussir, il faut s’unir avec d’autres peuples, d’autres cultures, car ce projet de spoliation et d’ethnocide est global et l’agresseur n’est même pas sur son territoire, mais est transnational et supragouvernemental. C’est là que se prend la décision éthique et stratégique consolidée dans un agenda qui commence par le modèle économique et ses stratégies de terreur, de propagande et de guerre. Reconnaître et dépasser enfin le fait que nous, les peuples de Colombie, nous n’avons pas d’agenda propre, nous n’avons pas pu le construire, et que par conséquent nous allons en négociant pour obtenir quelques miettes de notre oppresseur. En parallèle, du fait que les paramilitaires comme la guérilla tuent les gens, en 2001 se rétablit la garde indigène pour exercer le contrôle communautaire sur le territoire avec des hommes, des femmes et des enfants. Avec ces deux choses combinées nous avons pris la décision — la première en 2001 mais la plus grande en 2004 — de créer cet agenda et de convoquer le Premier Congrès indigène et populaire. La « Minga » part de Popayan et arrivera à Cali, des montagnes jusqu’à la route panaméricaine. Ce fut l’année du pic de popularité d’Uribe, qui a été surpris de s’entendre dire qu’ici il n’est pas populaire et que nous ne voulons pas de son modèle de libre commerce.

Propos recueillis par le Collectif Colombiens au Sud.
Entretien publié par Marcha (Argentine).
Traduction et source : Solidarité avec le peuple nasa.

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