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Mexico, le 15 juillet 2012

mardi 17 juillet 2012

La télévision diffuse les images et les échos de gens qui pleurent les deux nouveaux assassinés de la commune de Cherán (Michoacán) quand je lis ton message. C’est l’image de mon pays déchiré par une guerre qui dure depuis presque six ans et qui a atteint tous les espaces de la vie quotidienne.

Tandis que le spectacle se déploie à fond autour des élections et que l’énergie sociale cherche à construire un barrage face au retour au pouvoir du pire du PRI, la guerre continue à frapper ici et là. Parler des élections doit avoir comme arrière-plan la guerre qui ne cesse pas. De ce point de vue, les résultats du 1er juillet sont en accord avec l’état d’esprit de la plupart de la population : comme dans tous les pays en guerre, les comices ont été remportés par celui qui a investi le plus d’argent. Devant le manque de perspectives, on prend toute offre représentant un bénéfice tangible, immédiat, y compris, la promesse d’une paix obtenue par le biais de la mano dura. Cet état d’esprit est rendu cohérent grâce à une gigantesque, grotesque, opération d’achat de voix qui est passée par tout le corps social : des sondages mercenaires (et les starlettes du spectacle) qui donnaient un « avantage insurmontable » à Peña Nieto pendant des mois avant les élections, jusqu’au vil marchandage où presque porte par porte (de puerta en puerta), les mercenaires des élections « chassaient » des clients qui désiraient ou avaient besoin de vendre leur voix.

Avant la journée électorale, notre certitude sur le triomphe de Peña Nieto ne fut pas ébranlée par l’optimisme naïf des sociaux-démocrates de tous azimuts qui se voyaient déjà au sein du gouvernement fédéral. Ils avaient raison : « l’intention de vote » était favorable à López Obrador et, dans un cadre respectant les lois électorales, il aurait été gagnant. Mais les politiciens du PRI et leurs associés dans la caste politique ont bien appris la leçon de 2006 et au lieu de « tricher » au moment des élections, ils ont appliqué la méthode d’acheter les comices.

Il y a en cours au moins trois plaintes sur des affaires de financement illégal à la base du triomphe de Peña Nieto. En gros, le PRI a mis en place une « pyramide » d’achat de voix qui a coûté des millions de pesos et qui a impliqué non seulement ceux qui ont voté PRI en échange d’un peu d’argent (entre 500 et 1 000 pesos), mais qui a mobilisé des milliers d’« opérateurs » qui ont construit les réseaux de votants et « surveillants » des élections. Achat de voix, certes, mais aussi construction des loyautés qui rendent difficile la contestation légale et sociale de la fraude : nous sommes face non seulement à une mafia de politiciens qui font pression sur la population afin qu’elle vote pour le candidat de la mafia, mais aussi à une situation de dégradation sociale où d’amples franges de la société pratiquent le pragmatisme lié à cette certitude : tous les politiciens sont égaux, donc je vote pour celui qui offre le plus et en liquide (en efectivo). Le 12 juillet, l’alliance des partis ayant soutenu López Obrador a déposé auprès du tribunal électoral sa demande d’annulation des comices, fondée sur le droit constitutionnel aux « élections libres » et dénonçant l’opération d’achat de millions de voix. Comme tout phénomène de société, la fraude est difficile à prouver car la plupart des formes de la loi électorale ont été respectées le jour même des élections, et l’opération d’achat implique autant ceux qui donnent l’argent que ceux, beaucoup plus anonymes, qui ont échangé leurs voix contre des paiements en espèces ou en liquide…

Les médias s’alignent sur le vainqueur et parlent de sa « légitimité démocratique », produit d’une avance de plus de trois millions de votes sur le candidat de la social-démocratie. Peña Nieto annonce les réformes qui sont restées en suspens pendant la présidence de Calderón, à savoir la légalisation de la « privatisation silencieuse » du secteur de l’énergie (principale richesse du pays, qui a une valeur stratégique dans la concurrence mondiale entre les grandes puissances) et l’instauration d’un nouveau code du travail, qui cherche à en finir avec le peu qui reste de droits pour les travailleurs, parmi les principales réformes.

En face, López Obrador, comme d’habitude, fait profil bas, faisant appel au tribunal électoral. L’énergie sociale qui reste dans cette mouvance est dirigée vers la dénonciation de la fraude, et il n’y a même pas une intention de la soutenir par des mobilisations dans la rue ou par la mise en place d’initiatives d’organisation pour faire face au nouveau gouvernement. J’ai l’impression que l’ampleur du « triomphe » de Peña Nieto a donné un coup définitif, sinon mortel, à López Obrador et à son rôle de leader de la gauche institutionnelle. Une bonne partie des braves gens qui l’ont soutenu se situent « au-delà » de la dénonciation de la fraude et « acceptent en protestant » les résultats électoraux. Cette gauche va mal quand le peu de gens ayant une trajectoire plus ou moins combative prend une direction différente de celle du caudillo.

La gauche sociale a adopté trois positions divergentes. La plupart des organisations sociales ont soutenu la candidature de López Obrador. Une partie moins nombreuse a pratiqué « l’abstentionnisme conscient », allant d’une posture purement formelle comme celle de la CNTE, Coordination des enseignants dissidents du grand syndicat national, à l’abstentionnisme militant pratiqué par La Otra Campaña, les comuneros de Cherán et les diverses mouvances autonomes du pays. À cheval entre ces deux positions a fait irruption la nébuleuse « 132 », expression du mécontentement des couches moyennes de la population et d’une partie des étudiants du pays. À l’intérieur de cette dénomination, on peut distinguer d’abord les griffes de la social-démocratie qui agit pour créer un clivage en faveur de la gauche institutionnelle ; une autre tendance cruciale est formée par la multitude des collectifs et groupuscules étudiants des universités publiques qui, sans être étrangers à la misère du milieu, constituent l’un des derniers refuges de la contestation sociale au Mexique. (Peut-être vaut-il la peine de s’étendre un peu sur cette question : le manque de débouchés pour les universitaires et de postes de travail pour la jeunesse en général a provoqué la prolongation du séjour dans les écoles de jeunes qui ont participé aux mouvements autonomes, au zapatisme civil et en particulier à la grève étudiante de 1999. Il y en a qui restent étudiants mais d’autres lancent de petites initiatives économiques et/ou militantes. De sorte que les universités, et en particulier l’UNAM, constituent des espaces de refuge pour ceux qui sont en marge du système — mais cela nécessiterait un développement plus précis et beaucoup de nuances.) Finalement, on voit se former un troisième acteur : les étudiants des universités privés qui, bien que n’ayant pas un poids important dans les mobilisations de la rue, comptent avec la légitimité d’avoir eu le courage d’affronter le grand pouvoir de la mafia politique qu’est le PRI. Dans le même sens, il faut aussi mentionner le rôle joué par les compas d’Atenco, du Front des villages en défense de la terre, qui sont devenus le symbole de la mobilisation et le pont entre les différentes mouvances convergeant dans le « 132 ».

Entre mai et juillet, le mouvement « 132 » a réussi à mobiliser des millions de personnes dans tout le pays autour de trois thèmes importants : le refus de Peña Nieto ; la dénonciation des médias, vus comme des instruments de manipulation et vendus aux plus offrants ; le besoin absolu de lutter ensemble contre un ennemi dont on imagine à peine la force. Je remarque aussi que le mouvement, dans sa branche étudiante, a vite mis en place des assemblées qui s’écartent de la culture politique pyramidale qui domine le pays, y compris la plupart des gauches. Dans la réunion de centaines de porte-parole existe une potentialité de mobilisation qui cherche des exigences communes pour agir dans la période postélectorale.

Le pays est sous l’effet du coup médiatique et politique que représentent les 19 millions de votes en faveur de Peña Nieto. On dira que ce chiffre fait moins du cinquième de la population totale ou qu’une bonne partie sont des voix achetées, mais, pour le sens commun et sous le feu de la mitraille médiatique, ces 19 millions sont un lourd fardeau pour une société qui continue à respecter le cadre institutionnel capitaliste.

Après le 1er juillet il y a eu des dizaines des mobilisations contre la fraude et contre Peña Nieto. Les différents versants de la gauche et la social-démocratie remuent les eaux de la dénonciation et essayent de révéler la gigantesque opération montée par le PRI, les médias, une partie des gouvernements. Mais les possibilités que les juges annulent l’élection présidentielle sont pratiquement nulles. Il est trop tôt pour savoir si de cette mouvance si dissemblable sortiront des organisations, des actions qui freinent le gouvernement du crimen organizado (le « crime organisé ») qui nous attend après le 1er décembre. L’une des questions fondamentales sur cette voie est celle de casser les règles du jeu du Capital et de ses serviteurs…

Voilà quelques impressions très vite écrites, puissent-elles être utiles à « la voie du jaguar ».
Un abrazo

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