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Rumeurs et fantômes

mardi 9 juillet 2013, par Gustavo Esteva

Quelle sorte de fantôme parcourt le monde aujourd’hui ?

Il a l’air bien différent de celui que Marx imagina en Europe en 1847. Un article dans The Guardian exprime à ce sujet une opinion assez générale, surtout parmi la gauche. En Égypte, de même qu’en Turquie ou au Brésil, le changement surgit de la rue… mais il manque d’organisation. Les protestations, si diverses dans chaque pays, ont en commun qu’elles « manquent d’une base organisationnelle cohérente ». Au fur et à mesure que le néolibéralisme vide de son contenu la démocratie et rend négligeable le sens du vote « tendent à prospérer des mouvements de protestation politiquement débutants… (qui) peuvent changer des états d’esprit, écarter des politiques et faire tomber des gouvernements »… mais n’arrivent pas bien loin. Ils ne sont que des feux de paille et échouent, ou bien des forces plus puissantes les prennent en otage et les dévient (Milne, The Guardian, 2/6/2013). C’est ce qui se serait passé avec Occupy Wall Street et #YoSoy132. Ces rébellions démocratiques urbaines ne parviennent pas à l’expression politique appropriée parce qu’« il leur manque encore le programme, les idées… la clarté théorique et politique » (Almeyra, La Jornada, 30/6/2013).

Des commentaires de cette sorte viennent souvent accompagnés de diverses formes de disqualification et de soupçon. Il y a, sûrement, une main qui remue le berceau. La droite, évidemment, veut miner la popularité des nouveaux dirigeants progressistes. La CIA, sans aucun doute, se trouve derrière les foules égyptiennes. Ces commentaires, qui ont toujours une once de vérité, correspondent à la perplexité des leaders politiques dénoncée par Frei Betto : « Qui dirige ce mouvement si nous ne sommes pas dedans ? » (ALAI-AmLatina, 6/7/2013). Betto pense que c’est une perplexité semblable à celle de Marx devant la Commune de Paris ou de la gauche française face à Mai 68.

Après le désarroi initial, il s’est formé un certain consensus parmi les analystes. Pour le Brésil sont devenues évidentes l’insatisfaction de larges couches de la population, la distance croissante entre les partis et les gens, et la surdité de la classe politique devant les multiples signaux d’alarme qui reflétaient l’inquiétude populaire (Nepomuceno, La Jornada, 24/6/2013).

Il surgit aussi des consensus au sujet des racines des mobilisations. Au Brésil, ce qui aurait échoué serait l’administration de l’assistance néolibérale. Des avancées modestes dans la réduction de la pauvreté ne compensent pas l’inégalité, une des plus profondes dans le monde (Nadal, La Jornada, 26/6/2013 et 3/7/2013). Zibechi met l’accent sur le bouleversement urbain, la voracité financière et l’augmentation de la portion du produit que s’approprient les maîtres du capital. Ce serait « l’automne du progressisme » en Amérique latine (La Jornada, 24 et 28/6/2013).

Dans l’expérience immédiate, faire tomber des gouvernements dictatoriaux ou démocratiques semble sans conséquence ou contreproductif. La plus grande mobilisation de la courte histoire de Slovénie a renversé démocratiquement son gouvernement démocratique… et il ne s’est rien passé. Les victoires initiales du printemps arabe contre les dictatures sont encore entre des parenthèses et des points de suspension… même si on annonce un été chaud tant en Tunisie qu’en Égypte et dans le reste de la zone.

Et cependant, ce qu’on voit aujourd’hui n’a pas l’air d’être un pur spectre. Il ne suffit plus, comme le voudraient Boaventura de Sousa et tant d’autres, d’un simple approfondissement de la démocratie, en la rendant plus participative, plus inclusive et redistributrice de la richesse produite (La Jornada, 23/6/2013). Ce qu’on voit aujourd’hui, comme le dit Zibechi, « est le commencement de quelque chose de nouveau ». Il est inutile de se demander si les bénéficiaires de la crise politique sont les partis de la droite ou ceux de la gauche. « Aujourd’hui, ce qui est réel, c’est la rue, et c’est là que se joue l’avenir » (La Jornada, 28/6/2013). Il se joue dans une intense bataille idéologique, quand les capitalistes et les travailleurs se disputent les jeunes, soutient Stédile, le dirigeant du Mouvement des sans-terre brésilien. « Personne ne sait quel sera le résultat. Dans chaque ville, dans chaque manifestation, il nous faut disputer les cœurs et les esprits. Qui reste en dehors restera en dehors de l’histoire » (Stédile, La Jornada, 25/6/2013).

Au lieu d’un fantôme, c’est une rumeur qui parcourt le monde. Ne serions-nous pas entrés dans l’ère de la révolution ? Qu’est-ce qui se passerait si… ? Comme c’est arrivé à Marx en 1871, la perplexité peut se transformer en enthousiasme. Il semble que les mobilisations ne sont pas seulement contre un dirigeant, une politique ou une institution, mais contre un régime d’accumulation et sa forme politique. La lutte sociale n’est plus pour certains droits remis en cause ou sur les manières de distribuer l’excédent économique, mais contre l’exploitation, l’injustice, le capitalisme. Plutôt que réfléchir à la manière de guider les masses désorientées, pour leur apporter la vérité révolutionnaire des avant-gardes et des éclairés, l’heure est peut-être venue que nous nous laissions conduire par les hommes et les femmes ordinaires qui se sont mis en mouvement… avec leur propre clarté théorique et politique et leur propre organisation.

Gustavo Esteva
Texte paru dans La Jornada,
Mexique, le 8 juillet 2013.
Traduit par El Viejo.

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