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Schluckebier, de Georg K. Glaser

jeudi 14 août 2014, par Georges Ubbiali

Georg K. Glaser
Schluckebier
traduit de l’allemand par Lucie Roignant
Rue des Cascades, Paris, 2014, 172 pages

Georg K. Glaser s’est fait connaître en France grâce à la réédition en 2005 chez Agone de Secret et violence, ouvrage publié précédemment par Maurice Nadeau en 1951. Le relatif succès de cet ouvrage important a sans doute convaincu un courageux petit éditeur de sortir de l’oubli un texte (publié en allemand) datant de 1932 et enfin disponible pour les lecteurs français. Ce roman autobiographique raconte l’initiation à la vie d’un jeune prolétaire à la fin des années 1920.

Par ce récit de formation, Georg K. Glaser entre de plain-pied dans la littérature âpre. C’est le premier qualificatif qui vient à l’esprit quand on lit ces brèves pages. Brèves, certes, mais d’une intense densité. Rarement le lecteur n’a eu l’occasion de lire avec tant de force ce qui fait le quotidien d’un jeune garçon, doué, mais que la misère de son appartenance de classe empêche de poursuivre des études. C’est le cas du jeune Schluckebier qui voit un potentiel avenir moins sombre s’éloigner à grands pas. Il entre en apprentissage, puis s’enfuit tant les conditions sont rudes. Il s’embauche à l’usine, où il découvre la dureté des conditions faites à ses semblables, mais a aussi l’occasion, pour la première fois de sa vie, de découvrir que certains pensent à s’organiser pour combattre ce système qui fait d’eux des esclaves des temps modernes. Las, le jeune Schluckebier n’a pas le temps d’approfondir cette découverte, il est chassé de l’usine, suite à une grève qui échoue devant la pression de la faim et les matraques qui s’abattent sur les ouvriers. Durant un bref temps, il est comme suspendu en l’air, n’ayant plus de travail. Il partage son sort avec quelques jeunes comme lui, qui forment une sorte de bande qui s’arrange pour pouvoir se nourrir tous les jours, par des moyens guère conventionnels. Mais cette liberté dans la misère ne dure pas.

Schluckebier et ses comparses sont emprisonnés dans une maison de redressement. Il avait connu la faim et la misère, il va connaître la violence érigée en système de dressage. Le récit est impitoyable et chaque page permet à leur gardien de développer un peu plus son sadisme foncier, sadisme proprement institutionnel auquel il s’adonne sans compter. Les coups, la faim, la violence, les affrontements, l’épuisement du travail constituent le quotidien d’une institution qui ne fonctionne qu’en cassant les jeunes qu’elle est en charge d’éduquer. Mais même dans cet univers sans pitié, des limites ne peuvent être franchies. C’est ce qui finit par arriver quand un des pensionnaires meurt après un mauvais traitement.

Avec ses camarades, Schluckebier participera à une révolte, brutale, immédiate, sans pitié. Il y a mort d’homme, la violence du système ne pouvant produire autre chose qu’une nouvelle violence, et victoire, brève, avant que l’ordre ne revienne à la maréchaussée. Mais la révolte, bien que brisée et chère payée, a au moins laissé entrevoir à ces jeunes qu’un autre avenir est possible, que ce monde ne leur laissant aucune possibilité, il est sans doute de salubrité publique de le briser.

On plonge dans ce récit, comme en apnée, pour en ressortir quelques dizaines de pages plus loin, les poumons brûlés et ravagés par la puissance du style, par la rudesse de l’évocation. Souhaitons que ce récit rencontre un large public. Il confortera ceux qui ont déjà lu Georg K. Glaser dans l’opinion que ce dernier figure parmi les grands écrivains du XXe siècle. Aux nouveaux lecteurs de se confronter à cette écriture de la souffrance et de l’insoumission.

Georges Ubbiali

Source : Dissidences

Les mots de la faim

La faim est le personnage central de Schluckebier, roman d’inspiration autobiographique de Georg K. Glaser, qui prend pour titre le nom d’un garçon de l’entre-deux-guerres, en Allemagne, aux pensées vagabondes et qui finit mal. Sachant que Schluckebier veut dire « gorgée de bière », on aurait pu imaginer une forme de légèreté à l’allemande, avec cabarets et chansons. Non, c’est l’histoire dramatique d’un enfant battu, fugueur, mis au chômage, puis en centre de redressement, où il se mutine. Schluckebier va de désillusion en désillusion. Il y a d’abord la paix de 1918. « Tous les rêves de nourriture débouchaient sur le mot paix. » Mais les assiettes restent condamnées à la même « bouillasse de bouillie marron ». Schluckebier est viré de l’école, parce qu’il a volé du pain. Plus tard, il se joint à une manif : « Du travail et à bouffer, sinon ça va chauffer ! » Et quand il se retrouve enfermé, c’est encore la chanson de la faim, l’infâme rata du « crapaud », la femme d’un éducateur sadique.

Georg K. Glaser (1910-1995) fournit une vision très noire de la République de Weimar. En arrière-plan, l’espoir s’incarne dans le combat des communistes, qui se battent « pour le pain quotidien ». Paru en 1932, le roman se clôt sur une note victorieuse et tristement aveuglée : « La révolte vit en nous. Saine comme notre cœur. Nous sommes debout, les poings à la couture du pantalon ! »

Frédérique Fanchette
Libération, 12 août 2014.

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