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Une démocratie terrifiante

vendredi 1er mai 2015, par Georges Lapierre

À J.-P. P.-G.

1968 reste, quoi qu’on dise, une date butoir dans le monde occidental, chrétien et capitaliste ; elle marque l’opposition de la société à la montée en puissance de l’activité marchande qui, tel un raz-de-marée, bouleverse une vie sociale qui avait tant bien que mal résisté à ses méfaits. La résistance de la société à cette brusque accélération de l’activité mercantile aura été éphémère en Amérique du Nord et en Europe, où elle s’est vite délitée dans un sauve-qui-peut catégoriel assez vain. La digue, un instant dressée face à l’Empire du commerce, était si fragile qu’elle a fait eau de toute part pour s’effondrer devant la puissance de la vague qui, ne rencontrant plus de résistance digne de ce nom, a envahi la société pour la pénétrer dans ses moindres recoins, désagrégeant les rapports sociaux qui s’étaient construits ou reconstitués.

Au Mexique et, plus généralement, dans toute l’Amérique du Sud, la résistance de la société à cet assaut du monde capitaliste a été plus conséquente, et c’est en ayant recours à des dictatures militaires que le capital a pu vaincre les oppositions et les rejets qu’il avait suscités. Au Mexique, le souvenir même de 1968 représente encore un danger, et l’État mexicain est amené à réagir par des mesures les plus extrêmes pour tenter de mettre fin une bonne fois pour toutes à l’idée lancinante qu’une autre vie, hors du capitalisme, est possible.

Le 2 octobre 1968 reste comme une blessure tragique dans la mémoire collective au Mexique, « el dos de octubre no se olvida ». Pour mettre fin au mouvement social qui risquait de l’emporter, le pouvoir n’a pas hésité à employer les moyens les plus extrêmes : éteindre l’incendie par une onde de choc terrible. La population réunie sur la place de Tlatelolco fut prise sous le feu croisé des militaires qui la cernaient. Un holocauste, plus d’une centaine de morts, un nombre incalculable de blessés, des arrestations. « Le 2 octobre ne s’oublie pas », tous les ans des manifestations importantes ont lieu dans les principales villes du Mexique. Le gouvernement mexicain appréhendait les manifestations qui devaient avoir lieu ce 2 octobre 2014.

Les étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa, à l’entrée de Tixtla (Guerrero), avaient le projet, ce 26 septembre, de réquisitionner des autocars afin de permettre aux élèves des écoles normales rurales de se rendre dans la capitale pour le 2 octobre. Dès leur sortie, dans deux autobus, de la Normale, les quatre-vingts étudiants chargés de cette mission furent suivis par la police de l’État du Guerrero et par la police fédérale ; dans l’impossibilité de s’emparer des autocars, bien gardés par la police, dans la capitale de l’État, ils décidèrent de se rendre au péage de l’autoroute du Sud à l’entrée de la ville d’Iguala, plus au nord. Là encore, la police intervient pour faire descendre les voyageurs et détourner les autocars qui se rendent à Iguala empêchant ainsi les étudiants de les prendre. Quelques jeunes arrivent cependant à monter dans un autocar vide qui se rend à la gare d’autobus d’Iguala. Des problèmes avec le chauffeur obligent les autres étudiants à se rendre à la gare où ils s’emparent de trois autobus. C’est donc avec cinq autobus qu’ils sortent de la gare routière d’Iguala avec l’intention de retourner à Ayotzinapa. C’est au cours de la traversée de la ville alors qu’il fait nuit que les deux premiers autobus vont être pris sous le feu nourrit des forces de l’ordre (police municipale et police fédérale) ; lorsqu’un troisième bus les rejoint, les jeunes qui l’occupent, un peu plus de vingt, sont emmenés par la police municipale, ils feront partie des 43 disparus. Un peu avant minuit, il y eut comme une trêve, les blessés, dont un qui se trouve encore dans le coma, furent emmenés à l’hôpital ; les survivants ont alors convoqués par portables les journalistes à une conférence de presse. C’est au cours de cette table de presse improvisée qu’interviennent des tueurs en civil ouvrant le feu sur les gens qui se trouvent là ; commence alors une chasse à l’homme dans les rues d’Iguala : bilan, six morts, trois étudiants et trois habitants et une vingtaine de disparus ; la chasse à l’homme va durer toute la nuit ; le lendemain matin, on trouvera le corps de Julio César Mondragón, étudiant de troisième année, la peau du visage enlevée et un œil arraché, aux abords du centre de contrôle d’Iguala.

En 1968, c’est bien la société qui réagit face à l’assaut du capital et c’est bien elle la cible véritable de cet assaut, l’activité capitaliste entraînant une décomposition bien réelle de la vie sociale : la guerre de tous contre tous. Pourtant dans cette affaire la question de l’État, de sa place et de son rôle, va prendre le devant de la scène au point de reléguer au second rang la question sociale proprement dite ; la société n’est plus alors que la toile de fond, le chœur grec, d’une tragédie dont l’enjeu, en apparence, ne la concerne plus directement.

Que se passe-t-il en cette fin du vingtième siècle, ou, plus précisément, à la fin de la première moitié du vingtième siècle ? Jusqu’alors le capitalisme avait gardé une dimension nationale, dans le sens où cette dimension restait importante et même dominante ; son mouvement exponentiel, la colonisation de la planète, gardait encore cette dimension. Dans les centres capitalistes, nous pouvions parler d’une bourgeoisie nationale, c’est d’ailleurs à cette qualification que se réfère le terme même de bourgeoisie. C’était elle qui avait le monopole de la pensée de l’activité sociale dans son ensemble au sein d’un État reposant sur un contrat social implicite et explicite (la Constitution). Ce pacte social liait la société dite civile à l’activité marchande des bourgeois. Évidemment ce contrat liant ainsi la société à la pensée spéculative du bourgeois pouvait toujours être dénoncé ; pratiquement, par ceux qui, dans la société, se faisaient une tout autre idée de la richesse ; et idéologiquement, par ceux qui avaient une autre idée de l’État. C’est par l’exercice d’une violence absolue que la bourgeoisie a pu réduire une population rebelle et se maintenir au pouvoir.

Au cours de la première moitié du vingtième siècle, le capitalisme acquiert peu à peu une tout autre envergure pour déborder les États nationaux et prendre une dimension supranationale. Les États nationaux sont alors embarqués comme relais, comme courroie de transmission d’une volonté supérieure, dans une aventure qui les dépasse largement. Cette échappée du capitalisme peut être datée avec une certaine précision, elle correspond à la fin des colonies nationales. Cela ne signifie pas que le procès de colonisation de la planète a cessé, bien au contraire, cela signifie seulement qu’il a pris une autre ampleur, que sa puissance s’est accrue et qu’il est devenu transnational. Dans un tel contexte, faire appel aux États nationaux et constitutionnels pour tenter de réduire les méfaits du capitalisme, c’est prendre l’ombre pour la proie.

S’il se trouve embarqué comme tout État dans un mouvement qui le dépasse et au sein duquel il n’est que l’instrument complice d’une guerre menée contre la société, le Mexique connaît cependant un parcours légèrement différent. Suite au mouvement insurrectionnel que les mesures libérales de Porfirio Díaz avaient déclenché (révolution zapatiste de 1910), l’État a dû faire preuve de prudence et organiser le contrôle bureaucratique de la société : prendre des mesures à caractère social tout en favorisant l’émergence d’une bourgeoisie nationale. Cette tentative de renforcement de l’État et de construction nationale s’est avérée vaine. La brusque accélération du capitalisme transnational a emporté comme fétus de paille les cadres d’un pouvoir partagé entre bourgeoisie et bureaucratie. Dans cette vacuité de l’État, dans ce vide du pouvoir, se sont engouffrées les forces déchaînées du capitalisme. Ni la bourgeoisie nationale, inconsistante et complice, ni la bureaucratie, corrompue jusqu’à la moelle, ne peuvent mettre une borne à ce déchaînement. Nous avons affaire à un État captif dont la seule fonction consiste désormais à supprimer les obstacles constitutionnels à la pénétration d’un capitalisme transnational, et l’armée mexicaine a retrouvé sa vocation première et sa raison d’être, vaincre les résistances que la population pourrait lui opposer.

Les écoles normales rurales, ont été créées dans les années 1920 dans l’idée d’aider les communautés les plus pauvres du Mexique. C’est Lázaro Cardenas [1] dans les années trente qui leur a insufflé l’idéologie socialiste : l’instituteur rural était le représentant de l’État, dans sa conception socialiste, au service de la population. Cet idéal reste fort et encore actuel parmi les étudiants avec la présence de la Fédération des étudiants paysans socialistes du Mexique (FECSM) ; et les portraits de Marx, Lénine, Che Guevara, Lucio Cabañas, du sous-commandant Marcos ne hantent pas seulement les murs de la Normale d’Ayotzinapa. Hablar de la Escuela Normal de Ayotzinapa es hablar de muchas cosas, es hablar de movimientos guerrilleros, de movimientos sociales, de movimientos magisteriales… (« Parler de l’école normale d’Ayotzinapa, c’est parler de beaucoup de choses, c’est parler des mouvements de guérilla, des mouvements sociaux, des mouvements magistériels… »).

Le gouvernement fédéral associe les normales rurales à la rébellion et il n’a qu’une obsession, les supprimer. L’offensive contre ce projet éducatif a commencé à partir de 1969. Le président d’alors, Díaz Ordaz, a proposé la suppression de quatorze écoles sur vingt-neuf et la conversion de certaines d’entre elles en écoles secondaires agricoles. Depuis le virage clairement néolibéral de la politique gouvernementale (1980), les gouvernements des États ont cherché à tout prix à les fermer ou à les transformer en « centres d’éducation technique » afin de former des técnicos de turismo (Elba Esther Gordillo, ex-secrétaire du Syndicat de l’éducation). Ce n’est pas facile car la résistance y est forte, elles représentent une des très rares initiatives de l’État en direction des plus pauvres. Je me souviens d’une photo du journal La Jornada [2] prise en 2000, on y voyait les policiers fédéraux en caleçons sur le zócalo d’El Mexe (Hidalgo) — ce qui s’appelle prendre une déculottée —, ils allaient être échangés contre les étudiants de l’école normale Luis Villarreal faits prisonniers au cours de l’assaut contre l’école.

Les normales ont été abandonnées car elles n’entrent pas dans le modèle libéral qui définit désormais l’action politique ; l’éducation publique et les droits que la population a conquis de haute lutte sont peu à peu grignotés. Les écoles normales rurales sont prises entre le projet politique de privatiser l’éducation tout comme le pétrole et la guerre menée par le gouvernement contre les mouvements de résistance à cette politique, en particulier les mouvements paysans et indigènes.

Aujourd’hui le financement des écoles normales est laissé au bon vouloir des États. Entre 2007 et 2011, le gouvernement du Guerrero a commencé à couper les vivres à l’école d’Ayotzinapa. Le 12 décembre 2011, au cours d’une manifestation des étudiants, qui demandaient à être reçus par le gouverneur, des tueurs en civil parmi la police fédérale ont tiré délibérément sur les manifestants (scène qui n’est pas sans rappeler l’intervention des civils armés chargés de tuer lors de la conférence de presse improvisée à Iguala) ; Alex et Gabriel ont été tués (Jorge Alexis Herrera Pino et Gabriel Echeverria de Jésus). Les assassins ont été pris en photo en train de faire feu. Cet assassinat est resté jusqu’à présent impuni. Les élèves doivent à ces deux morts un sursis quant au devenir de la Normale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa. El Estado nos ve como el enemigo y sólo somos estudiantes (« L’État nous voit comme ennemi et nous sommes seulement des étudiants »).

« Je crois que le plan du gouvernement était que les écoles normales meurent d’inanition, et c’est une vraie honte. » Les autorités ont abandonné les écoles normales rurale à leur sort et c’est précisément cette précarité qui oblige les étudiants à chercher un recours à l’extérieur : réquisition d’autobus (la compagnie d’autobus a choisi de leur laisser en permanence deux chauffeurs et deux autocars), des camions-citernes pour l’essence, quête aux péages libérés pour un temps, etc. À partir de là, il a été relativement facile pour l’État de les criminaliser, de les calomnier et de mener une attaque contre la communauté étudiante d’Ayotzinapa.

Dans ce qu’il est convenu d’appeler les centres capitalistes, l’existence d’une bourgeoisie vieillie sous le harnais, forte et attachée à ses privilèges et prérogatives, si elle ne s’oppose pas à ce capitalisme d’envergure internationale (dans la mesure même où elle y participe activement), en adoucit cependant les effets. L’énorme coup de bambou s’abattant sur la population est freiné dans sa course, légèrement dévié, pour atteindre une partie relativement marginalisée des habitants ; l’autre partie profite même, à condition de s’y investir totalement, des retombées de ce capitalisme : accès à une consommation effrénée de marchandises toujours nouvelles et renouvelées.

L’affaiblissement de l’État nation (qu’il soit bourgeois, bureaucratique ou un mélange des deux) correspond, d’un côté, au développement d’une pensée unique s’imposant ou cherchant à s’imposer comme universelle (la pensée des marchands spéculant sur les échanges marchands à venir) et, de l’autre côté, à la décomposition d’une vie collective reposant sur les règles d’un savoir-vivre. L’État pouvait bien se présenter comme un moment de l’aliénation de la pensée, pensée d’une classe ou d’une catégorie sociale, pensée du clerc ou pensée du bourgeois, cette pensée gardait néanmoins un caractère social, la relation entre la collectivité et la pensée n’était pas totalement rompue ; le fil qui reliait la collectivité ou la société à la pensée était, certes, de plus en plus ténu, mais il existait encore. Il est rompu désormais (ou en voie de se rompre). La relation entre la collectivité et la pensée n’existe plus et la collectivité s’effiloche et se désagrège. Notre époque.

Le seul lien qui rattacherait encore la société à la pensée spéculative du marchand capitaliste et qui légitimerait en quelque sorte son activité antisociale est le bulletin de vote qu’un individu sorti de l’isoloir glisse dans l’urne. Nous touchons au degré zéro de la politique si nous entendons par politique le gouvernement d’une collectivité par elle-même. Au Mexique, les hommes politiques sont les hommes liges d’un capitalisme hors la loi [3] infiniment meurtrier et destructeur et ils ont pour tâche de légaliser l’activité infiniment meurtrière et destructrice du capitalisme.

No podemos votar por quienes han desaparecido a nuestros hijos (« Nous ne pouvons voter pour ceux qui ont fait disparaître nos fils »).

Dans la nuit du 26 au 27 septembre 2014, 43 jeunes étudiants de l’école normale rurale Raúl Isidro Burgos, Ayotzinapa, Guerrero, ont disparu. Nous sommes fin mars 2015 et ils n’ont toujours pas été retrouvés [4]. Entre la version officielle et les mensonges de l’État, les révélations de la presse, les rapports des experts, les commentaires des personnes autorisées, l’obstination des parents à retrouver leurs enfants et à connaître la vérité, nous nous trouvons emportés dans un maelström de faits et de suppositions parfois contradictoires, et nous éprouvons des difficultés à saisir avec clarté ce qui se trouve en jeu dans cette tragédie. Pourtant cette disparition forcée de 43 personnes obéit à une logique terrible, celle d’une guerre sociale, ou d’une guerre contre la société, dans laquelle nous nous trouvons engagés. Si l’État mexicain se trouve en première ligne face à la population rebelle mexicaine, il n’est pas seul et ses coreligionnaires du premier monde se montrent bien compréhensifs, même s’ils font mine, pour la galerie, de le sermonner. Si les parents des disparus ont trouvé un écho chez une partie de la population mexicaine, nous pouvons tout de même nous demander s’ils ne vont pas finir par se trouver isolés derrière l’énorme mur du silence qui, peu à peu, s’élève pour s’abattre sur eux et les étouffer.

Avec une détermination remarquable, ils dénoncent sans relâche la mauvaise foi du gouvernement, ses mensonges, ses manipulations, son peu de volonté à retrouver les disparus, comme s’il savait depuis le début ce qu’ils étaient devenus (et il sait depuis le début ce qu’ils sont devenus, d’autres personnes le savent aussi, mais elles se gardent bien de parler, leur silence étant leur sauvegarde) ; ils dénoncent l’enlisement délibéré de l’enquête officielle, son goût pour la confusion ; ils dénoncent l’obsession du gouvernement central à se mettre à l’abri et à rejeter la responsabilité de cette disparition soit sur la municipalité d’Iguala, soit sur les cartels de la drogue, ou sur les deux (la municipalité compromise dans les affaires de drogues).

Les pères et les mères ne se lassent pas de crier l’horreur d’un monde, où 43 jeunes gens peuvent disparaître d’un seul coup pour ne plus jamais donner signe de vie.

Nous pourrions aussi faire nôtre cette obstination des parents à connaître la vérité. Le Mexique se veut un État du premier monde et cherche à être reconnu par ses pairs en démocratie. Il se trouve sur le front de l’avancée et de la pénétration de ce capitalisme supranational en direction d’une population qui connaît encore une vie collective et qui reste attachée à cette vie collective. Cette vie sociale n’est pas parfaite, elle connaît différentes formes, toutes affaiblies, depuis la vie communale des villages indiens à la vie des quartiers et des colonias des grandes villes, et pourtant elle représente un danger, elle oppose une résistance, elle freine de mille aspérités l’avancée de ce capitalisme transnational.

Le capital est seulement un point de vue sur le monde ; il est le point de vue du marchand, de celui qui s’est émancipé des normes de la vie collective. Cette tournure d’esprit, le point de vue de l’individu, de celui qui s’est émancipé de la vie collective, définit le monde capitaliste, elle est son idéologie. Le capital est, tout compte fait, une idéologie : le point de vue du marchand sur le monde. Et cette idéologie, qui est celle de l’individu, s’oppose à une autre idéologie, qui est celle de l’être social, de celui qui se trouve engagé dans une relation aux autres. Nous nous trouvons sur le terrain de l’idéologie. Ce ne sont pas deux peuples qui s’affrontent pour un territoire, deux États qui s’affrontent pour je ne sais quelle raison, ce sont deux idéologies qui s’affrontent. L’une est armée, l’autre est désarmée ; l’une est conquérante, l’autre ne l’est pas ; l’une est unitaire et verticale, puissante et organisée, l’autre a de multiples expressions, elle est horizontale et dispersée.

Au Mexique nous percevons bien cette avancée du monde capitaliste, qui s’étend peu à peu comme une tache d’huile du nord au sud ; nous le percevons à travers les dégâts sociaux qu’il occasionne ; une guerre classique avec ses canons et ses bombes laisse les maisons en ruines ; nous n’avons pas affaire à une guerre classique, ce ne sont pas des maisons que cette guerre d’un nouveau genre laisse en ruines mais la vie sociale des gens et les gens eux-mêmes — comme les mères et les pères des 43 étudiants disparus, comme les mères et les pères de toutes ces jeunes filles enlevées, violées, torturées et assassinées, comme tous les proches de ces vingt-six mille disparus sur le territoire du Mexique. Pourtant nous soupçonnons derrière cette avancée une volonté implacable, infiniment meurtrière, élaborant une stratégie, celle du chaos, que nous avons du mal à imaginer tant elle nous est contraire. Elle se rapproche du fanatisme religieux, un fanatisme qui ne dit pas son nom ; car comment expliquer que les forces de l’ordre, l’armée ou la police puissent tuer délibérément et en toute impunité des gens désarmés, les torturer et les faire disparaître ? Et ce fanatisme de nature religieuse, ce fanatisme de l’Un dit ceci : « Éliminons tout obstacle humain qui se dresse face à notre Volonté. »

Le changement d’échelle de l’activité mercantile draine avec lui un changement notable du rôle dévolu à l’État national ; celui-ci n’est plus le garant du contrat social passé entre la classe dirigeante et la société civile, il n’est plus le garant du droit constitutionnel. Sa fonction consiste désormais à garantir les traités commerciaux dont il aura été le médiateur. Maître des forces de coercition, il les utilisera à cette fin. Les forces de police ne sont plus au service de l’intérêt général, si jamais elles l’ont été un jour, elles sont clairement au service de l’intérêt particulier. Les forces dites de l’ordre gagnent ainsi une certaine autonomie, elles n’ont plus de compte à rendre à la nation et encore moins à la société civile, elles n’ont de compte à rendre qu’au chef de l’État, ainsi que le signalait tout récemment le chef des armées mexicaines au sujet de la disparition forcée des 43 normaliens. Cette dérive n’est pas sans embarrasser les chefs d’État des démocraties occidentales qui, d’un côté, sont devenus les répondants d’intérêts supranationaux et, de l’autre côté, doivent maintenir la fiction d’un État national reposant sur les droits de l’homme et du citoyen.

La tragédie d’Ayotzinapa n’est pas un cas isolé au Mexique. D’autres cas semblables finissent par se savoir malgré la loi du silence et les versions mensongères données par les institutions. Le 30 juin 2014, l’armée exécute sommairement seize jeunes gens désarmés à l’intérieur d’un hangar à Tlatlaya (État de Mexico) — version officielle : il y eut affrontement entre l’armée et les narcos. Le 6 janvier 2015, la police fédérale tire sans sommation sur des civils non armés, membres du G250 (groupe appartenant à la « Force rurale » mis en place dernièrement), seize morts [5]. Cela s’est passé à Apatzingán dans le Michoacán — version officielle : la police fédérale est tombée dans une embuscade tendue par le groupe criminel Los Viagras et ces civils sont tombés sous le feu croisé des forces de l’ordre et des narcotrafiquants. Une vidéo prise lors des événements circule et rétablit la vérité.

À Ayotzinapa, à Tlatlaya et à Apatzingán, nous sommes face à des actes terroristes de la part des forces de l’ordre. Ces actes terroristes sont systématiquement couverts par l’État, qui apporte toujours une version tronquée et mensongère des faits et le coupable est en général tout trouvé : le narcotrafiquant est le coupable idéal. À Ayotzinapa, c’est le groupe criminel les Guerreros Unidos qui a assassiné et brûlé dans une décharge publique les 43 étudiants ; à Tlatlaya, il y eut affrontement entre l’armée et les narcos ; à Apatzingán, la police fédérale attaquée par Los Viagras s’est défendue. Dans les trois cas, la version proposée par l’État est grossière et invraisemblable. Peu importe ! L’État prend publiquement parti. Il protège et met hors de cause Son armée et Sa police. C’est ce qu’il fait entendre à la population. Nous avons affaire à un État terroriste qui se défend à peine d’être un État terroriste. À bon entendeur, salut !

Les mécanismes de contrôle de l’État par la société civile, aussi inconsistants qu’ils aient été (ce qui définissait pourtant l’État démocratique), ne répondent plus. L’État peut s’engager dans une guerre sans fin au Proche-Orient sans l’aval de la société ; il peut approuver la Convention européenne contre l’avis de la population qu’il avait imprudemment consultée. Démocratie signifie désormais dictature des multinationales. Nous sommes sous le régime d’une dictature qui s’avance sous le couvert d’une pseudo-démocratie. L’État devient le bras armé de la dictature de l’intérêt particulier contre la nation et la société civile. C’est ce dysfonctionnement des institutions que dénoncent avec force et sans relâche les parents des 43 disparus.

Cette dérive totalitaire vers laquelle nous sommes entraînés inquiète obscurément la société et explique à la fois l’écho que les parents trouvent auprès de la population et la surenchère médiatique à laquelle se livrent les gouvernements portant toujours plus haut le flambeau des droits de l’homme : les « habits neufs » de la démocratie ?

Mexico, le 27 avril 2015
Georges Lapierre

Caravane d’Ayotzinapa à Ottawa, avril 2015
Vidéo produite par le comité organisateur de la Caravane d’Ayotzinapa à Ottawa,
dans le cadre de la tournée canadienne d’une délégation d’Ayotzinapa entre le 12 avril et le 2 mai 2015.

Notes

[1Lázaro Cardenas, président du Mexique de 1934 à 1940 (note de “la voie du jaguar”).

[2La Jornada, quotidien mexicain orienté vers la gauche culturelle et parlementaire (note de “la voie du jaguar”).

[3Les cartels de la drogue sont en fait des entreprises commerciales, des consortiums dans lesquels la commercialisation de la drogue ne tient pas toujours la place la plus importante, loin s’en faut. Pour « La Famille », les « Caballeros Templarios », et maintenant « Nueva Generación » dans le Michoacán, le commerce du fer avec la Chine (en échange des produits chimiques pour la fabrication des drogues synthétiques) ou des avocats (l’or vert) — États-Unis, Europe — est une source d’enrichissement non négligeable. Cessons donc de nous obnubiler sur les narcotrafiquants, et saisissons les plutôt comme des entreprises marchandes et capitalistes concurrentes se livrant à un commerce hors la loi.

[4Des textes ont été écrits en français sur cette tragédie, le dernier en date paru dans Article11 est très complet.

[5Proceso n° 2007,19 avril 2015.

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