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Après la manif du 15 septembre 2016
contre la loi « travaille ! » et son monde,
quelques impressions

samedi 17 septembre 2016

Il est 14 heures, ce jeudi 15 septembre. Il est 14 heures et nous avons cette date en tête depuis plusieurs mois.

Nous sommes le jeudi 15 septembre et les rues de Paris sont les rues de Paris, nous sommes le jeudi 15 septembre et, appelons un chat un chat, l’atmosphère ambiante ne sent pas la révolte.

Je rejoins des amis sur une place près de Bastille. Nous avons dans l’idée d’arriver en groupe pour refuser la fouille à l’entrée de la manif — si je rationalise un peu la chose, cela me donne le vertige.

J’y vais à pied — je passe par les petites rues — je croise les gens qui vivent leur vie, vont dans les magasins, attendent de commander leur menu bio 100 % naturel, boivent un verre en terrasse, parlent tout seuls dans la rue — ah non, celui-là avait un « kit mains libres » ! — bref, des gens qui continuent.

Moi, je marche d’un pas vif, j’ai mis mes chaussures de rando, j’ai vérifié trois fois que j’avais bien « tout » avant de partir, j’ai réitéré la technique du masque-à-gaz-wonderbra (juste au cas où), j’appelle les copains/copines pour savoir s’ils/elles sont déjà sur place, je me faufile entre les feux rouges et les lécheurs de vitrine.

J’arrive au lieu de rendez-vous. Un groupe est en train de partir, drapeaux, autocollants, aucun doute, voilà quelques rebelles qui tentent de rejoindre la place de la Bastille. Je ne sais pas trop ce qui nous attend. Est-ce qu’on va avoir droit à une fouille systématique comme les dernières manifs d’avant l’été, ou pas du tout ? Est-ce qu’on sera nombreux ?

J’ai soudain l’impression de venir en touriste, de ne pas avoir révisé avant de venir, d’avoir passé mes deux mois d’été à tout mettre en pause.

Mes amis arrivent, les échos disent que refuser la fouille, c’est « chaud ».

Soit.

Revivre une manif-bocal n’est pas acceptable.

En même temps, je me sentirai frustrée d’être venue pour repartir aussitôt. Oui, mais quel sens cela aurait-il ? De crier vaguement contre une loi adoptée à coups de 49.3, entourés de flics, en connaissant déjà la fin de l’histoire ?

Oui mais à l’inverse, quel sens cela aurait-il, de venir et de repartir ?

Quel sens ?

Le sens, le sens, le sens... Le mot tourne un moment dans ma tête. Les amis attendent d’autres amis.

On décide finalement d’y aller.

Nous arrivons place de la Bastille. Il est 14 h 30.

Des flics partout, certes, mais nous entrons sans fouille.

Nous en sommes presque contents. Nous nous sommes inquiétés pour rien.

Je plaisante en disant qu’il y a quelques mois nous venions manifester sans même nous poser la question, innocents !

Il est évident, pour nous tous, que nous allons rejoindre le cortège de tête.

Pour ma part, je me sens incapable de lancer un pavé sur quelqu’un, flic ou pas.

Je n’ai aucun mal, cependant, à crier que je déteste « la police », parce que je déteste l’institution policière. Quant à savoir si je déteste les gens... j’ai envie de croire qu’une partie d’eux-mêmes est largement conditionnée par la société, par leur formation, par leur éducation. Et que certains sont juste réellement cons, et quand on est con...

Mais qu’importe ce que je pense, parce qu’en réalité je suis là, dans le cortège de tête, et si l’un d’entre nous se fait matraquer, je frémis, je trépigne, j’enrage.

Parce qu’en réalité si un flic s’enflamme, je frémis, je m’effraie, et...

Et je me dis qu’il est beaucoup mieux protégé que nous, qui sommes censés être protégés par eux.

Alors, est-ce que je suis une casseuse ?

Le mot n’est pas très beau, d’ailleurs. Casseur non plus, ça n’est pas très beau.

Et ça n’est pas très beau, non pas parce qu’il y a le verbe « casser » dedans, mais parce que ce n’est pas juste. Ça n’est pas réel.

Nous, cortège de tête, étions (il me semble) presque aussi conséquents que le cortège syndical, aujourd’hui.

Nous, cortège de tête, étions aussi hétérogènes qu’un banc de poisson peut l’être quand on prend le soin de le regarder de près.

Nous, cortège de tête, étions là.

Et l’on entend, dans les médias « grand public » (mais qui est-il, vraiment, ce GRAND public ?), que pour les syndicats, c’est la « dernière manifestation ».

Donc, avant même d’attendre une réponse, les syndicats décident que ce sera la « der des ders ».

Donc, autant laisser tomber dès aujourd’hui.

Il y a — parfois — des choses qui me rappellent pourquoi le mot « absurde » existe.

Aujourd’hui j’ai vu des cocktails Molotov.
Aujourd’hui j’ai vu une caméra détruite.
Aujourd’hui j’ai vu des flics s’enflammer.
Aujourd’hui j’ai vu des médias « grand public » attendre l’image « CHOC ».
Aujourd’hui j’ai vu des gens hurler.
Aujourd’hui j’ai hurlé.
Aujourd’hui j’ai vu des gens qu’on traînait par terre.
Aujourd’hui j’ai entendu des gens en colère.

Ça ressemble à un poème d’adolescent qui cherchait à faire des rimes, un peu.

Ça ressemble à.

Ça ressemble à une journée de lutte entre chien et loup.

Et appelons un chien un chien, notre démocratie a un goût de crotte.

Publié le 16 septembre 2016
sur Paris-luttes.info

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