la voie du jaguar

informations et correspondance pour l’autonomie individuelle et collective


Accueil > essais et documents > récits et témoignages > Bien le bonjour du Sénégal

Bien le bonjour du Sénégal

vendredi 7 juillet 2017, par Siete Nubes

Nangadef ? … (Comment ça va ?)

En chemin vers Kayes, une région du Mali limitrophe du Sénégal où je pars rejoindre de vieux amis de retour au bled, je suis en escale depuis une petite semaine à Dakar, capitale du Sénégal et qui est, avec ses quatre millions d’habitants, la plus grosse ville d’Afrique de l’Ouest. Comme on est quelques-uns à vous bassiner régulièrement avec le Mexique, je me disais que ça valait le clin d’œil de changer un peu de coordonnées, pour quelques réflexions à la con sur notre grand et beau système capitaliste... Donc voilà, un bonjour du bled, Dakar, premier volet. Comme au final je me barre au Mali, j’aurais pu commencer direct à Bamako, mais bon… Au-delà des considérations économiques qui guident mes tribulations, j’ai aussi une curiosité lancinante pour essayer de comprendre ce que c’était (ce que c’est ?) que « l’empire colonial français ». Passer par Dakar et par le Sénégal, c’était aussi une occasion de se confronter à cela : la racine historique de la colonisation française en Afrique de l’Ouest.

Alors première — bonne — claque : à part les publicités et (évidemment ce n’est pas rien !) la majeure partie des cadres normatifs (les panneaux de circulation, les consignes de l’aéroport, les émissions de télévision, etc.) qui sont presque totalement calqués sur la France, l’empreinte coloniale, c’est pas franchement la première chose qui saute aux yeux en arrivant à Dakar. Pas autant par exemple que dans les Antilles « françaises », quoi.

Dakar, comme toutes les grandes villes du « Sud », c’est d’abord le règne généralisé de l’informel. Les échoppes et la vente de rue, la foule qui vaque dehors à ses occupations, de jour comme de nuit, le sable qui envahit les rues, les mégaphones et les chants religieux du ramadan, la circulation cataclysmique, les mille et un taxis et transports collectifs… bref, le bled, avec ses variantes, mais tellement de choses en commun, que l’on soit ici à Dakar, ou à Tunis, à Hanoï, à Château-Rouge ou Mexico City. Des endroits où le capitalisme et l’empire dominent, c’est évident, mais comme un appareil de capture, un écrasement, jamais au point que la société-supermarché en vienne à y faire « civilisation » comme c’est le cas jusque dans les plus petites bourgades en Occident, où même au cœur de la campagne des gens font passer la tondeuse à gazon sur leurs terrains !

Bon, j’arrive en pleine période de ramadan, du coup forcément, ce qui impacte le plus, c’est plutôt la force culturelle du monde musulman, avec toute sa singularité bien propre au Sénégal. Les coupes de vêtements, les fêtes religieuses, les talibés dans la rue, les appels à la prière, la relative mise à l’écart de l’alcool dans les quartiers populaires (bien sensible par rapport au Mexique) et l’influence palpable des paroles du Coran, des cheikhs locaux et des confréries religieuses dans l’imaginaire social et dans toute la vie quotidienne... Toute une religiosité très marquée, ce qui ne veut pas dire, contrairement aux clichés, que les gens vont te regarder de travers pour être athée, catholique, ou ce que tu es, bien au contraire. Chacun son mode. Pour bien casser les préjugés, la famille des personnes qui m’accueille est moitié catholique, moitié musulmane…

Ici, je suis hébergé dans un quartier populaire, en grande banlieue de Dakar, à Guediawaye, derrière Pikine. Deux heures de transport depuis le centre-ville, des trajets immergés dans le grouillement de la ville… Pas trop de dépaysement avec le Mexique. Mêmes habitations de parpaing, même usage avant tout utilitaire et réduit à l’essentiel des pièces de la maison, mêmes cours intérieurs avec le robinet et les bassines, mêmes petites basses-cours (plus développé ici même, y a pas que les poules, y a même l’agneau qui passera sur le fil pour le tabaski…), même téloche qui tourne en non-stop, avec ou sans spectateur… Et un peu les mêmes débrouilles familiales : un salaire de l’usine, des formations ou des stages d’agriculture urbaine, des études sans trop de débouchés, mélangées aux coups de main et aux heures passées dans la quincaillerie du copain… Pareil, pareil, pareil même pour, je pense aujourd’hui, un bonne moitié de la population de la planète qui vit dans les villes hors Occident ! Et puis d’autres choses, un sens énorme de l’hospitalité, des enfants conscients dès tout petits des tâches et de toutes les attentions du foyer, l’intensité de la vie et de l’entraide de quartier… une petite claque, une fois de plus, sur tous nos codes implicites, tellement imprégnés d’individualisme inconscient en Occident.

Après, au quotidien, le wolof, le wolof, le wolof… Je galère un peu. Bon évidemment, le français, langue coloniale, est compris par tous… Mais c’est surtout la langue de l’école officielle, des présentateurs télé, des pubs ou des bouquins… Bref, du monde d’en haut, de la « haute société »… celle à laquelle j’aimerais bien ne pas trop être rattaché ! Claire différence avec les Amériques, où l’espagnol et les langues coloniales ont eu le temps de s’imposer à presque toute la société et d’y conquérir une place hégémonique.

Bref, Dakar, vie quotidienne, c’est la vie urbaine d’une grosse métropole, c’est clair, mais sans qu’elle soit engoncée non plus dans une modernité « à la française » ou à l’occidentale… Ça me rassure un peu, par rapport aux clichés « à la Babylone » que me colportaient quelques potes maliens sur le Sénégal ! N’empêche. La force de toute cette vie populaire urbaine n’efface pas non plus magiquement tous les stigmates de la colonisation… Difficile, en toile de fond, de mettre de côté l’histoire et la réalité de ce qu’elle a représenté, tout comme la traite négrière, tant elles ont marqué la formation du pays tout entier — comme de tous les autres États actuels d’Afrique de l’Ouest. Alors, comme c’était aussi l’objectif, un petit retour en arrière s’impose. Un sombre regard vers l’océan…

Déportés d’Gorée  [1]

Gorée, l’île en face de Dakar, à l’abri du cap le plus avancé des côtes d’Afrique de l’Ouest. Point hautement stratégique pour le contrôle maritime de la région, sous la mainmise des Portugais, puis des Hollandais, avant d’être finalement conquise par les Français, qui s’acharneront à en garder le contrôle militaire face aux attaques incessantes de la marine anglaise. Port fortifié fondé au XVIIe siècle, base de ravitaillement et d’expéditions maritimes… mais, surtout, de contrôle de la traite négrière. Gorée, avec sa porte sans retour, la porte sur l’océan, devenue mythique pour les consciences africaines du monde entier. Une histoire lourde, l’esclavage, paradoxalement si ignorée et si mal connue aujourd’hui par les Français.

Forcément, on va dire, tout ça, c’est un peu mis en scène, prétexte à un nouveau tourisme de la mémoire, pour faire pleurer à bon compte en vendant des trajets en bateau, de l’artisanat et quelques souvenirs... En fin de compte, Gorée n’était « juste » qu’un comptoir à esclaves parmi d’autres, comme il y en eut sur toute les côtes africaines… Saint-Louis du Sénégal, Joal, Rufisque, Portudal, Fort Saint-James, pour ne citer que quelques autres comptoirs situés à proximité (et qu’il faudrait démultiplier par tous les autres le long des côtes guinéennes, du Bénin, de la « Gold Coast » anglophone ou de ce qu’on nomma avec le même cynisme la « Côte d’Ivoire », ou même la « côte des esclaves », et tous les autres comptoirs s’étendant du golfe du Congo jusqu’en Angola). Souvenirs d’une « brève » période récente de l’humanité. De la fin du XVe au début du XIXe siècle, pas moins de trois cent cinquante ans de traite occidentale…

La traite des esclaves, évidemment, n’était pas le monopole de l’Europe. En Afrique, des commerçants arabes et berbères en avaient instauré les rouages depuis des siècles au travers de caravanes traversant le Sahara, exploitant les traditions de soumission des vaincus si courantes dans de nombreux États africains (tout comme sur tous les pourtours de la Méditerranée), bien avant l’arrivée des Européens. Grâce au contrôle de l’océan atlantique, c’est ce circuit traditionnel de la traite vers les régions méditerranéennes que les nouveaux négriers d’Occident vont s’employer à détourner à leur profit. Mais, dès la fin du XVe siècle, c’est aussi toute une réalité nouvelle qui se met en place, fondée sur toute une abominable économie industrielle et raciste d’achat et d’exploitation de la main-d’œuvre, en vue d’approvisionner les impitoyables camps de travaux forcés des nouvelles colonies.

Un commerce de la mort, mené par les Portugais et les Hollandais dans un premier temps, avant d’être largement monopolisé par les Anglais et les Français, nouveaux maîtres des océans. Chaque année, ce sont des centaines et des centaines de navires qui seront destinés au transport des esclaves, sous la direction des armateurs du Havre, de Nantes ou de Bordeaux, pour ne citer que trois des villes françaises ayant figuré pendant plus de deux siècles parmi les capitales mondiales de cette entreprise de déportation de masse. Les données connues pour une ville comme Nantes par exemple, font état d’au moins 877 expéditions au XVIIIe siècle, soit 294 000 personnes déportées d’Afrique [2]. Les quantités d’esclaves transportés d’un bout à l’autre de l’Atlantique sont effarantes, surtout au regard de l’époque : selon les historiens, on parle, au minimum, de onze millions de femmes et d’hommes déportés d’Afrique vers les Amériques [3]. Rien qu’en Sénégambie, au XVIIIe siècle, c’est près de 300 000 esclaves qui seront déportés, sur un total de six millions pour ce siècle sur tout le continent.

Colonisation et extermination en masse des peuples originels vivant sur le continent américain. Colonisation et déportation en masse des peuples du continent africain… Tout cela afin d’ériger sur des millions d’hectares les « plantations » et les grands domaines (fincas) des Amériques, euphémisme pour désigner les campements de déportation, de travail et d’extermination créés par les Européens sur leurs colonies du « Nouveau Monde ». Elle est belle, la racine historique du capitalisme !

On viendra ensuite nous rabâcher les mêmes poncifs : le progrès, les lumières, la civilisation, et des « plus jamais ça » dégoulinant d’hypocrisie… Après avoir déporté d’Afrique pendant des siècles des femmes et des hommes par millions, aujourd’hui on vient nous bassiner à propos de la « crise migratoire » et de cette « misère du monde » qui tenterait d’envahir l’Occident. L’oubli, comme disent les zapatistes, a toujours été le meilleur allié du crime.

Bref… Pour en revenir à l’histoire du Sénégal, c’est à partir du contrôle progressif exercé par les Français sur le commerce à l’embouchure du fleuve éponyme, puis tout au long de celui-ci, que se créent les bases de ce qui deviendra la « colonie du Sénégal ». En 1628, la Compagnie normande, créée par des marchands de Dieppe et de Rouen sous le règne de Richelieu, crée un premier comptoir à l’embouchure du fleuve, déplacé en 1638 sur l’île de Bocos. Suite à un accord avec le Brak du Waalo, le souverain local, le comptoir est transféré en 1659 sur l’île de N’dar, à l’embouchure du fleuve, où est construit le fort Saint-Louis. Après ses débuts sous Colbert, en 1674, Louis XIV entérine la création de la Compagnie du Sénégal, ayant pour but explicite la collecte d’esclaves dans la région afin d’alimenter les plantations de canne à sucre en cours de fondation sur les îles de la Martinique et de la Guadeloupe, suivant le modèle anglais alors mis en place en Jamaïque.

Dès lors, tout comme sur le fleuve Gambie plus au sud, où les Anglais procèdent de même, des forts et des factoreries ravitaillées par bateau sont peu à peu construits tout au long du fleuve Sénégal, à James Toll, Podor, Matam, Bakel, Saint-Joseph de Galam… C’est dans ces fortins que, tout comme le long des côtes, les Français viennent vendre aux royaumes africains différents articles de commerce (métal, verreries, chevaux, armes et cotonnades d’Inde) en échange des esclaves capturés suite aux guerres et aux razzias qui ravagent toute la région. La demande en esclaves et les promesses de gains qui y sont liées alimentent en effet en permanence les guerres entre seigneurs locaux, favorisant l’éclatement des grands royaumes africains : dans la région sénégambienne, les seigneurs du Cayor puis du Baol se détachent ainsi du royaume du Djolof, tout comme le Siné et le Saloum plus au sud. Plus dans les terres, le même processus a lieu avec les seigneurs du Galam et du Khasso, qui, pour commercer et vendre directement des esclaves aux Européens, s’affranchissent du royaume bambara du Kaarta. Du XVIIe au XIXe siècle, les côtes de la région et les abords du fleuve Sénégal sont désormais traversés en permanence par des caravanes de captifs, tandis que de grands marchés aux esclaves se mettent en place, comme à Joal sur la côte, à Bakel dans le haut-Sénégal, ou à Médine, à quelques kilomètres de Kayes.

Si le commerce est prospère, Français et Européens sont toutefois dépendants du bon vouloir des élites régnantes de ces royaumes africains, qui n’hésitent pas à taxer sévèrement les commerçants français, voire parfois à détruire les comptoirs en question au gré de leurs guerres internes. Il n’est pas non plus sans provoquer de fortes révoltes, comme dans la région du Fouta, sur le moyen Sénégal, où en 1776, la révolution islamique toroodo tente de mettre un terme à la traite des esclaves sur le fleuve Sénégal. Mais c’est en 1791, suite au soulèvement général des esclaves sur l’île française de Saint-Domingue, dans les Antilles — « joyau » des plantations esclavagistes de l’époque —, que le système esclavagiste atteint ses limites dans les Amériques.

Au XIXe siècle, alors que la traite des esclaves est peu à peu prohibée, une nouvelle forme d’exploitation vient la remplacer : désormais, plutôt que de déporter sans fin de la main-d’œuvre servile outre-Atlantique pour assurer la production de denrées agricoles, les commerçants français et européens vont s’attacher à mettre en valeur de nouvelles matières premières, dont la production sera directement assurée par les paysans africains. De nouveaux commerces lucratifs vont alors remplacer le négoce des esclaves : celui de la gomme arabique tout d’abord, puis d’une plante dont la culture va devenir hégémonique dans toute la région : l’arachide. En réponse aux nouveaux besoins industriels de l’Europe, au milieu du XIXe siècle s’ouvre alors une nouvelle période : celle de la colonisation française de l’Afrique de l’Ouest…

(à suivre)

Siete Nubes

Notes

[1« déportés dGorée / tandis que les truies font des portées dporcs / et moi qui rêve d’or et d’argent… » Une rime de l’époque adolescente qui me reste gravé dans la mémoire, du rappeur (franco-sénégalais) Booba, bien avant l’actuel « DKR », le vidéo-clip que mes neveux adoptifs n’arrêtent pas d’écouter en boucle…

[2Guy Thilmans, 2010, Informations sur l’esclavage, Éditions du musée historique du Sénégal.

[3Paul E. Lovejoy, 2000, « Transformations in slavery. A history of slavery in Africa », African Studies Series, Cambridge University Press.

Messages

  • bonjour il y a eu la suite de ses articles intéressants sur la revue Archipel :

    A/ Vers la colonisation française en Afrique, De « nouvelles colonies » pour les Lumières et la Révolution

    Archipel 269 avril 2018

    « ...pourquoi, au sortir de la révolution française, la France s’est-elle embarquée avec un telle brutalité dans la colonisation de l’Afrique du nord puis de toute l’Afrique ? » ... « pour comprendre comment s’est forgée cette nouvelle « utopie coloniale », c’est au contexte philosophique des Lumières, de la Révolution française et des débuts du socialisme qu’il faut en revenir.
    ...dès le 18e siècle que cette idéologie colonialiste aurait commencé à prendre forme, dans le choc entre la crise du système colonial de l’Ancien Régime et les profonds bouleversements politiques induits dans la foulée par la révolution française. Avant la révolution, à l’époque de la monarchie absolue, la France constituait l’une des principales puissances coloniales du monde, aux côtés de l’Espagne, du Portugal, de la Hollande et de l’Angleterre. Au milieu du 18e siècle, toute une partie de l’Amérique du Nord et de l’Inde étaient sous son contrôle, tout comme les principales îles esclavagistes des Antilles, qui produisaient alors la majeur partie du sucre, du café et du coton importé en Europe. Mais suite à la guerre de sept ans menée entre la France et l’Angleterre sur trois continents, le territoire des colonies françaises avait été drastiquement réduit, passant de près de 4 millions de km2 à 40000 après la signature en 1763 du traité de paix définitif entre les deux pays.
    A partir de 1791, le soulèvement général à Saint-Domingue, la plus riche colonie de l’époque, acheva de déstabiliser totalement le système colonial français. Les autres puissances européennes, quant à elles, se trouvaient alors profondément remises en question par les velléités indépendantistes des bourgeoisies coloniales : en Amérique du nord, treize anciennes colonies anglaises démarraient en 1776 la guerre pour l’indépendance de ce qui deviendra les États-Unis, tandis que des mouvements similaires commençaient à éclore dans les colonies hispaniques des Amériques.
    C’est dans ce contexte de crise du système colonial de l’Ancien Régime que les structures mêmes du gouvernement français se trouvèrent profondément remises en question par la Révolution. Les privilèges de la noblesse et du clergé furent abolis, les biens fondamentaux redéfinis, et les nouveaux idéaux de « liberté, égalité, fraternité » et « des droits de l’homme et du citoyen » apparurent. Mais quelle posture cette France « révolutionnaire » allait-elle adopter à l’égard des colonies ? Faute d’intérêt réelle sur le sujet, on se persuade souvent que ce n’est que bien après, au cours du 19è qu’une « idéologie coloniale » se serait vraiment développée. Hors, c’est justement dans la période qui suit immédiatement la Révolution de 1789 que se dessine un projet colonial « moderne ».
    Comme le souligne JL Marçot, face à la censure et aux blocages politiques de l’ancien Régime, au 18e, le « désir d’ailleurs » était particulièrement répandu chez les intellectuels et les philosophes dits « des Lumières ». La perspective d’une révolution politique étant alors encore difficilement envisageable, ce n’est pas vraiment en Europe qu’un « monde idéal » était imaginé, mais sur d’autres parties de la planète. A ce sujet le genre littéraire de « l’utopie » pratiqué alors par les intellectuels depuis deux siècles et demi, ne consistait pas seulement à désigner en creux les tares des gouvernements, comme on le ressasse souvent : il traçait aussi un »plan de la colonie idéale »...Le livre L’utopie de Thomas More [1535] en est l’illustration complète : le héros, Utopus, s’empare d’une région appelée « Terre d’Abraxa » qu’il va rebaptiser, peupler et séparer du continent grâce à ses soldats et aux « indigènes » qui vont couper l’isthme qui l’amarrait à la terre ferme. Les indigènes qui résistent au bonheur que les Utopiens veulent leur inculquer y sont réduits en esclave et condamnés aux tâches les plus viles et les plus pénibles. Lorsqu’ils se révoltent, « on les tue comme des bêtes féroces » et « si l’île entière se trouvait surchargée d’habitants, une émigration générale serait décrétée. Les émigrants iraient fonder une colonie dans le plus proche continent, où les indigènes ont plus de terrains qu’ils n’en cultivent. La colonie se gouverne selon les lois utopiennes, […] si les colons rencontrent une nation qui repousse les lois de l’Utopie, ils chassent cette nation de l’étendue du pays qu’ils veulent coloniser, et, s’il le faut, ils emploient la force des armes ».
    « Si, à l’exemple de Thomas More, de nombreux ouvrages mettaient alors en scène la fondation d’une société idéale dans le « nouveau monde », beaucoup de philosophes des Lumières étaient cependant extrêmement critiques face au système esclavagiste qui y avait été mis en place, tout particulièrement dans les Antilles. Et ce sont plutôt les essais de communautés idéales, d’inspiration souvent religieuses, que des Européens étaient partis fonder aux Amériques qui font l’objet d’une certaine fascination de leur part, notamment Philadelphie et la Pennsylvanie, fondées par les quakers au17è. A la fin du 18è, la Pennsylvanie attirait en effet de nombreux colons venant de toute l’Europe et Philadelphie était devenue la plus grande ville d’Amérique du nord. Les philosophes des Lumières y jouissaient d’un crédit particulièrement important, relayé notamment par des personnages tels que Benjamin Franklin, fondateur de l’université de Pennsylvanie et de la société américaine de philosophie. Dans son Essais sur les mœurs et l’esprit des nations, Voltaire fait l’apologie de la colonie, ventant un établissement exempt de violence et d’usurpation, dont le terrain aurait été acheté aux indigènes, qui y vivraient en « bonne intelligence » avec les Européens…
    Paradoxalement, c’est alors au sein du mouvement dit « abolitionniste », très inspiré par le quakers, que la fondation en Afrique d’un projet colonial « modernisé »va trouver ses plus ardents défenseurs. Marqué par la réussite économique des colonies religieuses américaines, promptes à intégrer de plus en plus d’anciens esclaves au sein de leurs nouvelles communautés chrétiennes, le mouvement abolitionniste anglais développe en effet très tôt l’idée de fonder en Afrique des colonies nouvelles dédiées à l’agriculture et au commerce et « délivrées »de l’esclavage. Dès 1786, soit près d’un an avant la fondation officielle du « comité pour l’abolition de la traite des Noirs », Granville Sharp, principal leader du mouvement abolitionniste avait convaincu le gouvernement anglais de payer les frais d’une expédition visant à réinstaller plus de 300 « Blacks Poors » (« pauvres noirs ») de Londres sur des terres en contre bas des montagnes dites de la Sierra Leone en Afrique de l’ouest. En 1790, il en rédige un manifeste : « Free English Territory in Africa ». La construction de la première « province de la liberté » à Sierra Leone ayant été un échec, une deuxième expédition rapatrie cette fois des ces américaines de la Nouvelle Écosse un millier d’anciens esclaves noirs ayant combattu aux côté de l’Angleterre durant les guerres d’indépendance américaines, aboutissant à la fondation de Freetown, future capitale des colonies anglaises d’Afrique.
    L’instrumentation politique de ces rapatriements vers l’Afrique d’anciens esclaves encadrés par des prêtres évangéliques est évidente, tant à Londres, où toute une élite blanche s’inquiétait de l’augmentation du nombre de prolétaires noirs et indiens dans la ville, tout comme dans les Amériques, où les tensions « raciales » entre les communautés et esclaves affranchies étaient alors chaque fois plus fortes. Mais ces nouvelles politiques marquent la création d’un nouveau type d’établissements coloniaux en Afrique, prétendument « post-esclavagistes » aboutissant à la création des colonies britanniques de la Sierra Leone en 1808 puis de la Gambie (1843) et du Libéria américain en 1862.
    En France, le mouvement abolitionniste vise alors lui aussi les mêmes objectifs : la « Société des amis des Noirs » fondée en 1788 imagine très vite contribuer à l’élaboration de nouveaux projets coloniaux, et ses objectifs sont officiellement étendus en Février 1796 à « la fondation des colonies nouvelles » et au « perfectionnement moral et philosophique des habitants des colonies, des progrès de l’agriculture, de l’industrie et commerce dans les colonies ».
    Malgré la violence et la cruauté déployées aux Amériques pour s’emparer des terres indiennes, pour ces nouvelles élites des Lumières et de la Révolution bourgeoise, la pensée coloniale est donc bien loin de connaître la même réprobation morale que la pratique de l’esclavage… Au contraire, elle apparaît bien vite comme un nouvel horizon, à même de canaliser les énergies révolutionnaires vers un idéal tout théorique « d’émancipation humaine ».
    C’est Talleyrand, un député du Tiers-Etat, membre de la société des « Amis des Noirs » et fraîchement revenu des Etats-Unies qui, à partir de 1796, va faire de ce projet colonial un nouvel axe de la politique extérieure de la France post-révolutionnaire. Dans un discours célèbre, prononcé le 3 Juillet 1797 à l’Institut de France, devant toute les élites intellectuelles du nouveau régime, celui-ci s’exclame : « Tout presse de s’occuper de nouvelles colonies ! L’exemple des peuples les plus sages, qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité ; le besoin de préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous trouver en arrière des événements ; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs ; la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels, bien plus faciles sans doute, dans des établissements nouveaux que dans les anciens ; l’avantage de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête ; l’opinion des hommes éclairés qui ont porté leur attention et leurs recherches sur cet objet ; enfin la douceur de pouvoir de pouvoir attacher à ces entreprises tant d’hommes agités qui ont besoin de projets, tant d’hommes malheureux qui ont besoin d’espérance. »
    Nommé deux semaines plus tard ministre des Relations Extérieures du nouveau gouvernement du Directoire, celui-ci va alors poser les bases de ce qui allait devenir la nouvelle doctrine coloniale de la France au 19e siècle. Mais avant de se focaliser sur l’Afrique, les gouvernements post-révolutionnaires vont dans un premier temps lorgner sur l’Égypte et les pourtours de la Méditerranée, où se concentrent alors les nouveaux projets coloniaux du ministère.

  • B/ De la révolution française à la naissance de l’impérialisme républicain

    Archipel 272 juillet 2018

    En France c’est principalement par le biais de la Société des amis des Noirs et de la revue La Décade Philosophique, toutes deux extrêmement influentes dans les milieux dirigeants du gouvernement post-révolutionnaire du Directoire (1795-1799) que selon l’historien Bernard Gainot, va s’imposer cette idéologie de la « colonisation nouvelle » visant à « régénérer » le système économique des îles antillaises en y inventant une économie post-esclavagiste, tout en incitant à la fondation en Afrique d’établissements coloniaux d’un nouveau type, à l’exemple de la toute nouvelle colonie anglaise de la Sierra Léone.
    L’un des meilleurs spécialistes de cette période, l’historien Marcel Dorigny, a notamment montré comment, dans leurs écrits abolitionnistes, les intellectuels gravitant autour de la Société des Amis des Noirs, tels que l’Abbé Grégoire, Mirabeau, Brissot, Clavière, Lanthenas ou Bonnemain mettaient tout particulièrement l’accent sur les richesses agricoles et minières de l’Afrique dont l’exploitation aurait jusque là été délaissées à cause de la traite négrière. En abolissant la traite, il s’agissait d’inciter, selon ces « philosophes », au développement d’échanges économiques plus fructueux entre l’Europe et l’Afrique, fondés sur une exploitation économique plus « rationnelle » du continent. Pour cela, les membres de la Société se proposaient de transformer les futurs établissements coloniaux en lieux de mise en pratique auprès des « peuples primitifs » de la « science européenne » et de la « pédagogie des droits de l’homme », car l’esclavage avait, selon leurs vues, transformé les peuples africains en « êtres incapables de raisonner ». Dans la fable humaniste de la nouvelle idéologie des Lumières, à la différence du passé, la colonisation devenait ainsi « un acte profitable avant tout aux populations africaines elles-mêmes »…
    Un justificatif moral pour la colonisation
    C’est ainsi que, dans la pensée des nouvelles élites révolutionnaires, la colonisation devint un véritable impératif moral de « civilisation ». L’un des principaux pilier du mouvement abolitionniste, Carl Bernhard Wadström, l’explique clairement dans son Essai sur la Colonisation, l’un des ouvrages les plus lus et commentés dans les milieux intellectuels de l’époque : « L’établissement de l’empire de l’intelligence sur la volonté, elle-même influencée par les affects, est la conséquence de ce que nous nommons éducation ou civilisation. (…) Les sociétés peuvent être divisées en civilisées et non-civilisées ; et les tâches correspondant aux premières sur les dernières sont similaires à celles des parents vis-à-vis des enfants : car les nations non-civilisées tout comme les enfants, sont gouvernés par les affects, leur intelligence n’ayant pas été cultivée ».
    Mais c’est dans les écrits d’un illustre participant de la Société des Amis des Noirs, le mathématicien Condorcet, considéré comme l’une des principales figures de la philosophie et de la révolution française, que l’on peut le plus approcher de ce qui allait constituer le coeur de l’idéologie coloniale républicaine. Dans son œuvre posthume, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, celui-ci soumettait aux scientifiques, philosophes et révolutionnaires occidentaux la tâche historique de « libérer les peuples du monde » et d’éradiquer l’arriération « au-delà des frontières de l’Europe ». Convaincu que l’humanité suit la voie inéluctable du progrès scientifique vers le bonheur, Condorcet définissait, dans la dixième et dernière période de son tableau historique du progrès humain, différentes tâches dont l’accomplissement permettrait de hâter le chemin de l’humanité vers la « perfection ».
    En tout premier lieu, afin que les nations puissent se rapprocher de « l’état de civilisation où sont parvenus les peuples les plus éclairés, les plus libres, les plus affranchis de préjugés, tels que les Français et les Anglo-Américains » , et que soit abolie la distance immense qui sépare ces peuples de la « servitude des nations soumises à des rois, de la barbarie des peuplades africaines et de l’ignorance des sauvages », il s’agissait de parcourir les diverses nations, pour voir dans chacune « quels obstacles particuliers s’opposent à cette révolution. Ou quelles dispositions la favorisent ; nous distinguerons celles où elle doit être doucement amenée par la sagesse peut-être déjà tardive de leurs gouvernements, et celles où, rendu plus violente par leur résistance, elle doit les entraîner eux-mêmes dans ses mouvements terribles et rapides. »
    Bien au-delà de l’Afrique, le champ d’action réservé par cette grande figure de la philosophie des Lumières aux nouveaux révolutionnaires se voulait en effet planétaire : « ces vastes pays lui offriront ici des peuples nombreux, qui semblent n’attendre, pour se civiliser, que d’en recevoir de nous les moyens, et de trouver des frères dans les Européens, pour devenir leurs amis et leur disciples ; là, des nations asservies sous des despotes sacrés ou des conquérants stupides, et qui, depuis tant de siècles, appellent des libérateurs ; ailleurs, des peuplades presque sauvages, que la dureté de leur climat éloigne des douceurs d’une civilisation perfectionnée, tandis que cette même dureté repousse également ceux qui voudraient leur en faire connaître les avantages ; ou des hordes conquérantes, qui ne connaissent de loi que la force, de métier que le brigandage ».
    Cependant, « les progrès de ces deux dernières classes de peuple seront plus lents, accompagnés de plus d’orages ; peut-être même que, réduits à un moindre nombre, à mesure qu’ils se verront repoussés par les nations civilisées, ils finiront par disparaître insensiblement, ou se perdre dans leur sein... » . Dans cette synthèse ramassée, comme le note Jean-Louis Marçot, Condorcet laisse ouvertes toutes les options, de l’élimination par le refoulement à l’élimination par l’assimilation des premiers occupants : un avenir radieux en perspective pour tous les peuples du monde, comme les massacres et les exterminations coloniales du 19è viendront l’illustrer par la suite…
    C’est en tout cas ce programme de « civilisation » au nom du « progrès de l’esprit humain » qui, à partir de 1795, sera amplement publié, enseigné et diffusé dans toute la France par décision officielle du gouvernement de la Convention thermidorienne. Ayant posé les bases théoriques du programme d’instruction scolaire de la toute nouvelle République française, l’influence de l’Esquisse de Condorcet n’a cessé d’être déterminante dans la formation des élites républicaines, de 1795 jusqu’à nos jours, tout particulièrement dans les milieux scientifiques et chez les mathématiciens, auxquels il attribuait la tâche spécifique de guider l’humanité vers la perfection.
    Un de ses amis mathématicien Gaspard Monge, allait jouer un rôle central dans la diffusion de cet idéal colonial au sein des nouvelles élites. D’abord enseignant à l’école d’artillerie militaire de Mézières, il devient par la suite, sur la suggestion de Condorcet, ministre de la Marine et des Colonies. Mais c’est surtout en 1795, à travers la fondation de l’École polytechnique sous le patronage du mathématicien et commissaire à la guerre Lazare Carnot, que cet idéal colonial et progressiste va durablement se répandre chez les élites. Comme nous allons le voir par la suite, Monge et toute l’École vont jouer un rôle majeur dans la planification scientifique et militaire, en 1798, de la première grande opération coloniale du nouveau régime post-révolutionnaire, l’ « expédition d’Égypte ». Et c’est justement de ses rangs que sortiront Lamoricière, Cavaillac, Faidherbe, Archinard et une grande partie des officiers militaires responsables de la colonisation de l’Algérie et de la construction du nouvel empire colonial de la République.

    Les nouveaux missionnaires de la « République universelle »
    L’orientation militariste et coloniale du nouveau régime issu de la Révolution française n’avait pourtant au départ rien d’une évidence. Bien que la croyance dans la supériorité de la Raison et dans la tâche « civilisatrice » de l’Occident ait été très consensuelle parmi les philosophes dits « des Lumières » ( à l’exception notable de Rousseau), les premiers débats de l’Assemblée constituante issue de la Révolution étaient au départ marqués par le pacifisme, et totalement hostiles aux politiques de conquêtes territoriales. Ainsi, lorsqu’en mai 1790, le roi Louis 16 tente de justifier auprès de l’Assemblée constituante une opération navale de soutien militaire à l’Espagne, alors en conflit avec l’Angleterre à propos de leurs possessions coloniales au nord de la Californie américaine, un vaste débat sur la guerre s’engage parmi les représentants révolutionnaires, qui vont finalement adopter par décret, le 22 mai 1790, le fait que « la nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et qu’elle n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple ».
    La position pacifiste de l’Assemblée constituante issue de la Révolution représenta alors une rupture inédite dans la diplomatie des États, et fut acclamée par la société civile de nombreux pays européens.
    [rectifié wiki : « Selon Jean-Paul Bertaud « cette déclaration de paix au monde était moins dictée par un pacifisme doctrinal que par le souci d’éviter un accroissement du pouvoir royal. Le Roi, chef des armées, en cas de victoire, en retirerait tout bénéfice et pourrait dicter sa politique aux députés de l’Assemblée .
    L’Assemblée législative déclare finalement la guerre au roi de Bohême et de Hongrie le 20 avril 1792, arguant d’une guerre contre un souverain plutôt que contre un peuple1. ]
    Mais elle fut de bien courte durée : moins de deux ans plus tard, en avril 1792, la France révolutionnaire prenait cette fois-ci l’initiative d’une guerre offensive contre les troupes de l’empereur d’Autriche, puis contre la plupart des monarchies européennes. Invasion des territoires[…]. De 1792 à la chute de Napoléon en 1815, la France ne cessera dès lors de pratiquer une politique de conquête et d’invasion militaire dans toute l’Europe.
    Or, ce ne sont ni les militaires, ni les plus radicaux des révolutionnaires qui vont inciter la Révolution française à se tourner vers une politique d’expansion territoriale et de guerre à outrance, mais justement l’écrivain Brissot, le banquier Clavière, le philosophe Condorcet et tous les principaux animateurs de la Société des Amis des Noirs et du mouvement abolitionniste ! Dès les premières sessions de l’ « Assemblée législative » qui fait suite à l’adoption, le 23 septembre 1791, de la première Constitution française, et malgré les opposition de Marat et de Robespierre, toute une partie des nouveaux députés se rallièrent ainsi au « parti de la guerre » dont Brissot était le principal porte-parole.
    [ wiki : un accord préalable des grandes puissances, et l’Angleterre de Pitt était contre une guerre contre-révolutionnaire. Cependant, en France, la propagande de l’aile gauche des révolutionnaires (dont Brissot) faisait de la déclaration de Pillnitz une vraie déclaration de guerre, dans le désir de radicaliser la révolution moyennant une guerre extérieure...Brissot….Son rôle dans le déclenchement de la guerre contre l’Autriche et le débat politique qui en découla avec Robespierre eut des conséquences très importantes sur la lutte entre girondins et montagnards. …
    Dans l’opinion, le courant favorable à la guerre gagne du terrain. À l’extrême gauche, un des premiers à réagir est Marat, dans son journal L’Ami du peuple du er décembre 1791. Il voit dans la guerre un piège pour les forces révolutionnaires. « Je tremble », écrit-il, « que l’Assemblée, hâtée par les jongleurs prostitués à la Cour, ne se prête elle-même à entraîner la nation dans l’abîme. ». Le journal de Louis-Marie Prudhomme, Les Révolutions de Paris, lui emboîte le pas dès le 3 décembre75. Le 5 décembre 1791, Billaud-Varennes s’exprime au club des Jacobins76,77.
    Alors que Marat est contraint de suspendre la parution de l’Ami du Peuple le 15 décembre 1791, Billaud-Varennes, le journal Les Révolutions de Paris, puis Robespierre multiplient les interventions contre la guerre durant ce mois de décembre. Parmi les chefs montagnards, Robespierre devient l’opposant à la guerre le plus obstiné. Il combat avec persévérance, au sein des sociétés populaires, les idées de Brissot et des Girondins qui y rencontrent un certain écho, en tentant de démontrer que la guerre ne sera pas facile, que la victoire risque de donner à la Révolution des généraux aspirant à la dictature militaire et que les soldats français ne seront absolument pas reçus comme des libérateurs78. Il recommande de régler les problèmes intérieurs, avant de se lancer dans une guerre,... ]

    Pour celui-ci, une fois la nouvelle Constitution entérinée, la suite logique de l’oeuvre révolutionnaire consistait à mener désormais « une croisade de liberté universelle », une véritable « guerre expiatoire, qui va renouveler la face du monde, et planter l’étendard de la liberté sur les palais des rois, sur le sérail des sultans, sur les châteaux des petits tyrans féodaux, sur les temples des papes et des muphtis ».
    Si Brissot en fut le principal propagandiste, c’est en fait le banquier suisse Etienne Clavière, son comparse et mécène financier qui, dès octobre 1791, encouragea l’adoption de cette politique guerrière. Les « assignats », la monnaie-papier du nouveau Régime créé par celui-ci et par Talleyrand, connaissaient alors une forte dépréciation du fait de la spéculation internationale : « Les ennemis de la Révolution veulent avilir les assignats, et faire monter par ce moyen le prix de toute chose...Notre première opération de finance sera donc la guerre contre les princes coalisés ; à moins que leur coalition ne cesse de nous présenter des incertitudes alarmantes... » explique-t-il
    Lui aussi très pragmatique, Condorcet notait en effet dans sa Chronique de Paris (11 janvier 1792) que « nous sommes en paix et notre commerce languit, notre change baisse tous les jours et nos assignats baissent de plus en plus...La confiance diminue, les mécontents se multiplient … Si les Français ne la décident pas (la guerre), l’état de désunion se prolongera, la perte des assignats augmentera, l’effervescence des esprits, qui eut été utilement dirigée contre l’ennemi commun et vers un grand but, se tournera contre nous-mêmes ».
    Afin de s’attaquer à la noblesse contre-révolutionnaire réfugiée à ses frontières, l’Assemblée législative décide donc, à l’instigation de Brissot, d’envahir les territoires belges sous le contrôle du Roi d’Autriche, proclamant par décret le 15 novembre 1792, que désormais, la France accorderait « fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer la liberté, et charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples, et défendre les citoyens qui auraient été vexés ou qui pourraient l’être pour la cause de la liberté ».
    Dans les pays conquis, la féodalité, la noblesse , les privilèges et les autorités établies devaient être dissous et le peuple convoqué en assemblées, mais « les peuples chez lesquels les armées de la République ont porté la liberté n’ayant pas l’expérience nécessaire pour rétablir leur droits, il faut que nous nous déclarions pouvoir révolutionnaire, et que nous détruisions l’ancien régime qui les tenait asservis ».
    les sacrifices consentis par la France révolutionnaire en vue de la « libération des peuples » n’étaient en effet pas tout à fait gratuits, puisque selon le même décret, « en offrant au peuple une partie de nos trésors pour l’aider à reconquérir sa liberté, nous lui offrirons notre monnaie révolutionnaire ; cette monnaie deviendra la sienne...dès lors nous augmenterons notre propre puissance, puisque nous aurons un moyen d’écoulement pour diminuer la masse des assignats circulant en France , et l’hypothèque que fourniront les biens mis sous la sauvegarde de la République, augmentera le crédit de ces mêmes assignats ». Outre la tutelle politique exercée par la France sur les peuples libérés, la « guerre contre les tyrans » devait ainsi aboutir à la construction d’un espace monétaire et économique totalement contrôlé par la nouvelle République, sorte de « zone franc CFA » avant la lettre…
    Comme argumente alors l’un des plus ardents promoteurs de cette politique de conquête militaire, le richissime baron Anarcharsis Cloots : « Nous préviendrons les manœuvres des tyrans en saturant leurs provinces d’assignats incendiaires à l’aide de nos armées libératrices. C’est en liant la prospérité de nos voisins à celle de la France que nous propagerons notre doctrine avec la rapidité de l’éclair »… Pour ce défenseur du « système de la Nation unique », cette politique d’impérialisme économique ne posait évidemment aucun problème, la France étant, selon lui, vouée à devenir le fondement d’une « République universelle » et Paris, le nouveau « chef-lieu de l’univers ».

    ICI sur le même sujet sur le web (different de l’auteur Archipel
    A1/ Le « colonialisme républicain » : une invention de Bonaparte ?
    (Cas Égypte)
    https://www.contretemps.eu/colonial...

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

SPIP | Ouvaton.coop | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0