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Célébration funéraire

lundi 24 septembre 2012, par Gustavo Esteva

Les obsèques n’étaient même pas terminées quand certains ont couru pour habiller et parfumer le cadavre de la démocratie et faire croire qu’elle vivait encore.

Soutenir la religion démocratique est une chose étrange. Aristote considérait déjà la démocratie comme une forme corrompue et peu souhaitable de gouvernement ; il disait déjà que les élections favorisent ceux qui peuvent acheter les votes ; que la richesse, plus que le mérite, est la clé pour gouverner et que les riches une fois au pouvoir gouvernent uniquement à leur avantage, non pour le bien commun. Bonne description de la situation où nous sommes ! Une majorité de personnes raisonnables partagèrent ce point de vue jusqu’en plein XIXe siècle. En 1888, Octave Mirbeau ne cachait pas son mépris à l’égard de l’électeur, « cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant » qui lui paraissait pire que les moutons, lesquels se rendent aussi docilement à l’abattoir, « mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera » (cité par Anselm Jappe dans Crédit à mort, éditions Lignes, 2011, p. 60).

Au XXe siècle, l’expérience des régimes autoritaires et totalitaires qui, au Mexique, prit la forme de la « dictature parfaite » établie par le PRI, rendit la démocratie attractive. Les classes gouvernantes n’eurent plus peur du suffrage universel car les partis le contrôlèrent rapidement sans qu’aucun d’eux puissent présumer sérieusement de démocratie interne effective. On sait bien tout ça. Comme on sait que dans une société capitaliste les élites partisanes et corporatistes contrôlent les processus démocratiques et les appareils du gouvernement en fonction de la quantité d’argent à laquelle elles ont accès.

Mais les gens continuent à voter. Selon Anselm Jappe, celui qui vote à droite n’est pas si bête : il obtient souvent ce qu’il veut. Celui qui a vendu son vote et qui vote « pour le candidat qui va embaucher son fils ou obtenir des grosses subventions pour les paysans de son canton est finalement l’électeur le plus rationnel ». Jappe ne pardonne pas à celui qui vote à gauche : « Quoiqu’il n’ait jamais obtenu ce pour quoi il a voté, il persiste. Il n’obtient ni le grand changement ni les bribes... Voter encore pour la gauche... relève du pathologique » (ibid, p. 62).

Le Mouvement Régénération nationale (Morena) ne s’est pas encore remis de la gueule de bois d’une soûlerie dont il n’a même pas profité. La dépression l’a fragmenté. Certains sont encore pendus au cou du leader pour voir de quoi il en est de la désobéissance civile institutionnelle ou pour rêver de 2018, alors que d’autres commencent à chercher une digne porte de sortie. La foi démocratique qu’ils partageaient est devenue pure superstition, une foi qui n’a pas sa place, dont le dieu est ridicule. Mais ce catéchisme a toujours ses prières.

Certains, issus de cette tradition, tomberont dans la Convention nationale contre l’imposition qui se célébrera cette semaine à Oaxaca. Ils se sentiront mal à l’aise en compagnie de ceux qui partagent leur obsession de conquérir les appareils pourris du gouvernement mais proposeront les armes à la place du vote pour y arriver.

La majorité des délégués se répartiront dans les tables pour examiner la conjoncture et se mettre d’accord sur une structure et un plan d’action du mouvement.

Au nom d’exigences légitimes, on demandera des poires au pommier. Il se peut que présenter des exigences au gouvernement soit inévitable ou opportun. Le problème, ce sont les conditions et la manière de le faire. Comment éviter de livrer ainsi la progéniture pour un plat de lentilles, en rendant légitime ce qui est inacceptable ?

Il sera fondamental d’identifier des manières de réagir face aux agressions qui se multiplient. Comment réagir face à ce qui se passe à Cherán [1] ou à la communauté Comandante Abel [2] ? Nous savons bien que les manifestations de solidarité ne suffisent pas. Comment exprimer le principe que toucher à l’un c’est nous toucher tous ? Comment faire valoir cette immense force d’organisation de tous ceux qui participent à la Convention ?

Un défi central sera celui de définir la structure. Certains insisteront sur la forme du parti, avec ses structures verticales et centralisées. D’autres n’accepteront qu’une organisation qui respecte l’autonomie de chacun et maintienne le caractère horizontal des décisions et des mécanismes d’action. Ils veulent être ensemble mais pas mélangés, encore moins se soumettre.

Habituées à regarder uniquement vers le haut, certaines organisations ne feront pas grand cas des actions concrètes, figurant des transgressions au capitalisme, des petites gens qui commencent à construire la nouvelle société, porteuses d’un vigoureux plan d’action pour le changement radical et l’accumulation des forces.

Ceux qui se préparent à recevoir les milliers de délégués à Oaxaca connaissent leur responsabilité. Ils alimentent l’espoir d’une Convention qui transforme la résistance en construction créative d’un monde qui nous soit propre, de façons de vivre et de nous gouverner organisées à partir d’en bas, comme ceux qui, dans les quartiers et les villages, ont toujours su ce qu’est la démocratie des politiciens et qui pratiquent leur propre démocratie, la démocratie authentique.

Gustavo Esteva
La Jornada, Mexico,
17 septembre 2012.
Traduit par Plata.

Notes

[1Commune purhépecha du Michoacán qui a mis en pratique son autonomie et qui subit de nombreuses agressions paramilitaires (note de « la voie du jaguar »).

[2Communauté zapatiste dans la Zone Nord du Chiapas attaquée et assiégée depuis le 6 septembre 2012 par les paramilitaires du groupe « Paz y Justicia » (note de « la voie du jaguar »).

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