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Contribution à l’émergence de territoires libérés
de l’emprise étatique et marchande

vendredi 30 novembre 2018, par Ernest London

Raoul Vaneigem
Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande
Réflexions sur l’autogestion de la vie quotidienne

Rivages, « Bibliothèque », 2018
184 pages

Fort du constat que « jamais la terre et la vie n’ont été dévastées, avec un tel cynisme, pour un motif aussi absurde que cette course au profit », Raoul Vaneigem se prête au jeu du « que faire ? » [1]. Il tente d’échapper aux vaines injonctions au « devoir de lucidité » en livrant ses proposions : réunir « la conquête du pain et la conquête de la vie authentique » par l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande.

Raoul Vaneigem commence par un traditionnel état des lieux, dézingue à tout va : la dictature du profit et le culte de l’argent, le totalitarisme démocratique qui a « si bien gangrené les mentalités que personne ne refuse de payer à l’État des impôts qui, loin d’améliorer le sort des citoyens, servent désormais à renflouer les malversations bancaires », la désertification de la terre et de la vie quotidienne, la colonisation consumériste, le capitalisme spéculatif et financier et la résignation qui entérine le tout. Le capitalisme moderne a réduit la valeur d’usage à zéro tandis que la valeur marchande tend vers l’infini : « La valeur spectaculaire est une valeur marchande. » Une « fausse abondance » a mis à mal la conscience de classe du prolétariat (et sa conscience humaine) qui n’a pas résisté à « l’offensive de la colonisation consumériste ». « Diminuer salaires, allocations, retraites et exorciser la grisaille de l’ennui par la frénésie de consommer, c’est double bénéfice pour les manœuvriers de la finance. » « L’emprise tentaculaire de l’économie est une machine prédatrice » qui vide les consciences, « vidange l’existence » et assèche ce qui subsiste de substance humaine. « Les restes du socialisme trempent dans la soupe néolibérale, le conservatisme se prend les pieds dans le tapis troué du néofascisme, les rétrobolchéviques en sont encore à célébrer l’ouvriérisme alors qu’il s’est, pour une bonne part, égaré dans les égouts de la xénophobie et du racisme. » La mondialisation est une « criminalité banalisée » reposant sur un clientélisme fait de subordination et de chantage, « couverture politique aux procédés mafieux mis en œuvre par les instances multinationales et financières ». « La plèbe est une proie pour le populisme. C’est le fumier où les hommes et les femmes politiques nourrissent et réchauffent leurs froides ambitions. »

Il met la faillite des idéologies sur le compte d’une séparation de la pensée avec le vivant, produit de la division du travail. Dès lors, la confusion sert d’autant plus le pouvoir. « Séparé de la vie, le projet et l’intention d’un bonheur à propager sont des leurres, des espérances mensongères. » Il met en garde contre les réformes et abrogations de loi, aumône concédée par l’État aux mouvements contestataires, « ruses et atermoiements », « prélude à de nouvelles offensives ». Il reproche aux « débordements » de ne pas dépasser le stade émotionnel. Par contre, il reconnaît aux militants en lutte contre l’exclusion des migrants, contre l’expulsion d’une zone à défendre, « une radicalité capable d’essaimer bien au-delà du geste et du mobile initiaux » : « Toute collectivité animée par la volonté de faire primer l’humain sur l’économie inaugure une terre d’où la barbarie est bannie, une terre que fertilise la joie de vivre. »

Son constat n’est pas une fin en soi mais « une plate-forme de dépassement, une invitation à aller au-delà ». Il refuse de « tomber dans la stratégie du désespoir qui désarme et décourage dès le départ les tentatives d’émancipation ». Il se propose de « démanteler le mur des lamentations que l’économie parasitaire consolide avec le ciment de notre désespoir ».

La civilisation est donc arrivée à une impasse que Raoul Vaneigem propose d’envisager plutôt comme carrefour. Il invite à l’exploration de la vie et de l’immensité des possibles, plutôt que la poursuite de « l’expérience labyrinthique d’une survie où nous n’avons plus rien à apprendre ». Il prône un « retour à la base », quête et redécouverte de « la racine des choses et des êtres », un « dépassement de la survie » vers « l’autogestion de la vie quotidienne » où la créativité se substituerait à l’activité laborieuse. La création de biens de qualité en abondance et gratuits rendent « obsolète, rétrograde, ridicule la frénésie consumériste ». Il préconise un apprentissage pour tous et à tout âge, abolissant l’école, lui substituant le projet d’être enseigné et d’enseigner son savoir, tel que l’a mis en œuvre l’Université de la Terre, à San Cristóbal de Las Casas. Il appelle la violence insurrectionnelle à « s’affiner, non à s’assouvir en débordements sans lendemain » : « La construction d’un monde nouveau et la résolution de ne jamais y renoncer démantèleront plus sûrement le vieux monde que l’affrontement rituel des lacrymogènes et du pavé. »

Jusqu’à présent l’autogestion, c’est « substituer à une économie privative une économie collective ». Au contraire, « l’autogestion de la vie quotidienne implique un renversement de perspective. À l’être inféodé à l’avoir succédera une prééminence de l’être qui mettra l’avoir à son service ». Déjà de « simples nids de résistance aux nuisances se transforment en lieux de vie et, parfois, sans en être parfaitement conscients, inventent une nouvelle société ». Envisagée comme un défi, la création d’une société radicalement nouvelle est vouée à l’échec, alors qu’il suffit de se laisser guider par la curiosité, de retrouver « l’innocence de l’enfant, affranchi du carcan scolaire » : « Fertiliser un bout de terrain et un coin de penser, au profit de soi et de tous, contribue à jeter à bas le Léviathan plus sûrement que la rage et le désespoir. Il y a dans la simplicité du retour à la base une puissance poétique qu’aucun pouvoir n’est à même de réprimer. » Il s’agit de s’affranchir « du contrat social forgé de toutes pièces selon son prototype : le contrat commercial ».

Cependant, « ni l’autoritarisme étatique ni la cupidité des mafias internationales ne toléreront en aucune façon l’émergence de territoires où la liberté de vivre abolit la seule liberté qu’ils reconnaissent et pratiquent : celle d’exploiter, de gruger, de terroriser, de tuer. Les libertés du commerce. Le droit de vivre est pour nos ennemis héréditaires une zone de non-droit ». « Consolider un réseau de résistance, mettre en place un plan d’autodéfense, voire tenter une offensive exigent des mesures dont seules les circonstances particulières de l’affrontement peuvent décréter le bien-fondé. » Toutefois il précise que la lutte armée, bien souvent inefficace face à un ennemi rompu à l’art de la guerre, a amplement démontré ses dangers, avec des conséquences bien pires en cas de victoire. De la Révolution espagnole, il tire la leçon que la révolution doit être gagnée sur le plan social et non sur le terrain militaire. Résolument, il affirme la légitimité du sabotage des machines « que les hordes du profit dressent en batterie pour araser un paysage, bâtir une monstruosité, dévaster le sol et le sous-sol, polluer un lieu de vie humaine, animale, végétale ». Il déconseille tout dialogue avec l’État et préconise de conforter « les bases d’un lieu de vie authentique », « propagande de notre société expérimentale », pour se prémunir de l’urgence à laquelle nous accule la tactique de l’ennemi : « Une communauté attachée à la pratique sociale du sens humain est plus invincible, moins facilement attaquable, qu’un groupe armé dont la violence faussement libératrice se borne à concurrencer la violence répressive du capitalisme — lequel se connaît en matière de concurrence. » C’est pourquoi il conseille de ne pas « s’aventurer sur le terrain de l’ennemi » mais de rester sur le terrain de bataille de la vie, de donner sens au slogan « Vous détruisez, nous construisons ».

Il croit en « l’obsolescence de l’argent » car, s’il n’existe pas de solutions préétablies, un style de vie fondé sur le don, bien plus sûrement que l’éthique, « éliminera cette pratique de l’échange, du donnant, donnant que le commerce a implantée partout dans les mœurs et dans les mentalités » : « L’usage de la gratuité, la pratique du don, le règne du qualitatif jettent les bases d’une société qui mettra fin à l’échange, au sacrifice, à la réduction de l’être humain à un objet. »

Viscéralement, il pousse à œuvrer à l’émergence de sociétés autogérées : « Que croissent et multiplient les terres affranchies de la tyrannie étatique et marchande ! »

D’aucuns trouveront qu’il n’y a là rien de très inédit mais loin d’être des lieux communs, ces idées ne méritent-elles pas justement d’être répétées, débattues ? Qui plus est lorsqu’elles sont exprimées, comme ici, avec autant de clarté que de poésie.

Ernest London,
le bibliothécaire-armurier
Bibliothèque Fahrenheit 451
21 novembre 2018.

Raoul Vaneigem offre en annexe les paroles de Terre libre, une chanson qu’il a écrite et qui résument plutôt bien son propos.

Notes

[1« Au piège du “que faire ?” dans lequel une impatiente instigation — au demeurant sans malice — aurait voulu m’engager, j’opposai la fin de non-recevoir de Scutenaire : “Prolétaires de tous les pays, je n’ai rien à vous conseiller.” Je rappelai qu’un certain Lénine avait donné un ton aussi utilitaire que pressant aux directives jadis placées sous l’objurgation de “décréter le salut commun”. » (Raoul Vaneigem, Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande, p. 11-12 — citation et note de “la voie du jaguar”.)

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