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Dans l’isthme de Tehuantepec
Récit d’un voyage mexicain (I)

jeudi 27 mars 2014, par Georges Lapierre

C’est accompagné d’un fantôme que j’entreprends ce périple dans l’Isthme. Comment faire entendre ce qu’est l’isthme de Tehuantepec sans évoquer L’Homme et la Terre d’Elisée Reclus, sans y puiser mon inspiration pour décrire ce complexe géologique particulier donnant naissance à une culture originale ? Deux chaînes de montagnes, qui sont les deux colonnes vertébrales du Mexique, la Sierra Norte et la Sierra Sur, se rejoignent pour plonger brusquement dans une vaste dépression, et resurgir ensuite des profondeurs telluriques tel un iceberg dans un nœud inextricable de monts et de ravins, les Chimalapas, sur lequel s’adosse l’État du Chiapas.

L’isthme de Tehuantepec lui-même se présente comme un vaste delta de terre s’ouvrant largement par ses lagunes sur l’océan Pacifique. Il est comme le débouché de la dépression géologique formant un long couloir entre le golfe du Mexique et celui de Tehuantepec. Dans ce corridor s’engouffre le vent du Nord. De tout temps, ce fut un lieu d’échanges et de rencontres. Berceau de la culture mésoaméricaine à son origine, croisement des civilisations, il fait le lien entre le monde maya du Sud-Est (Chiapas, Guatemala, Honduras) et celui des hautes vallées centrales (vallées de l’Oaxaca, de Puebla, de Tlaxcala, de l’Anahuac). Cette ouverture sur autrui, sur les peuples alentour, Chinantèque, Chontal, Mixe, Zoque, Tzotzil, Quiche, Chorti, etc., est aussi un enracinement dans une tradition, comme en témoigne la présence, sur les autels familiaux, du Christ noir d’Esquipula. Il a son sanctuaire à Esquipula, qui se trouve à la frontière entre le Guatemala et le Honduras, mais il est aussi présent sur une colline qui domine la lagune supérieure du côté de Xadani.

Les femmes et les hommes de l’Isthme se distinguent à la fois par leur ouverture aux autres, leur goût prononcé pour la fête et la rencontre, leur sens profond de l’égalité ; mais aussi par leur attachement à leurs racines, à leur patrimoine culturel, à leur histoire, l’histoire de leur lutte pour sauvegarder leur autonomie, à leur mémoire, à tout ce qui fonde leur identité. Le Christ noir d’Esquipula n’est pas seulement la figure christianisée du dieu mésoaméricain Yacatecutli, le dieu antique du commerce, qui est de couleur noire, il est aussi celle, sans doute plus fondamentale, du jaguar sacré, dieu tutélaire des Binnigula’sa’ (peuple originaire dont est issu le peuple Binnizá), lui aussi de couleur noire. Il a son sanctuaire sur une colline que les Ikoots appellent Monopostioc, ce qui signifie « colline de l’oratoire de la Foudre ». Pour la pensée mésoaméricaine, la Foudre, le dieu Tlaloc (avec son nez en trompe d’éléphant et ses canines de jaguar), le dieu jaguar, Ostoc Teotl, le dieu de la caverne, le cœur de la montagne sont les différentes figures de la puissance vitale, nocturne et germinative de l’eau, faisant le lien entre les forces célestes et les forces de l’inframonde.

Toute cette région de l’isthme de Tehuantepec est une région de haute culture, les peuples Binnizá (les gens des nuages) et Ikoots (les gens de la mer) donnent à cette partie de l’Isthme un caractère qui lui est propre. Une forme de vie originale s’est perpétuée, elle a traversé les siècles, elle a dû parfois se glisser dans des formes nouvelles imposées par l’Église catholique comme la tradition des velas (cierges) : pour fêter leur saint patronyme, les habitants du quartier se réunissaient pour fondre la cire et mouler d’énormes cierges, c’était l’occasion de se rencontrer et de faire la fête. Aujourd’hui, on ne fond plus les cierges, on les achète, mais les fêtes de quartier, les velas, demeurent et durent en général plusieurs jours et plusieurs nuits dans une débauche de musique, de bière et de danses ; et ainsi de quartier en quartier dans la ronde de tous les saints de l’année. Il y a aussi la vela des pêcheurs, la vela des hommes-femmes, los ou las muxes. Les femmes, qui sont en parité avec les hommes, sont à l’honneur au cours de ces fêtes ; le goût pour la fête, la guelaguetza ou l’art de donner, et la dépense somptuaire en vêtements (huipiles et jupes richement brodées de fleurs, robes, jupons de dentelle, coiffes), en nourriture et en alcool y est manifeste et reste l’élément le plus important de la sociabilité zapotèque et isthmienne.

La langue (diidxazá, la langue ou la parole des nuages ; ombëayets, la langue du peuple Ikoot ou « notre langue ») est toujours bien vivante. Parmi les trois éléments (le territoire, la langue et les mœurs) qui permettent d’identifier un peuple, c’est peut-être encore la langue qui définit le mieux, aussi bien pour les gens concernés que pour les étrangers, une identité collective. Elle est évocatrice d’un lieu, comme le ciel immense de l’Isthme, et des mœurs, comme la rencontre amoureuse ; elle est le lien quasi organique, maternel et ancestral qui unit les êtres. La parole est en elle-même poétique, elle est déjà flor y canto à l’origine de l’être et les joutes poétiques et oratoires éclosent spontanément dans les cantinas de l’Isthme entre les compagnons de grande beuverie.

Terre et commerce, autonomie et ouverture, la lutte pour une autonomie régionale est un principe récurrent de l’histoire de l’Isthme, depuis la rébellion de Tehuantepec en 1660 jusqu’à celle de Che Gómez en 1910, sans oublier la victoire de Juchitán sur l’armée coloniale de Napoléon III le 5 septembre 1866. « La défense de la terre et du territoire par les communautés et les peuples a été un élément permanent d’une histoire de longue durée », écrit Carlos Manzo. J’ajouterai, s’agissant des peuples de l’Isthme, la défense de leurs richesses commerciales. Plus que la terre, ce sont elles qui furent l’objet de la convoitise de l’ancienne métropole, l’Espagne, et qui sont aujourd’hui l’objet de la convoitise de la nouvelle métropole, les États-Unis, et, plus généralement, du monde marchand (sel, cacao, cochenille, indigo, canne à sucre, bétail, puis crevettes, pétrole, minerai et maintenant le vent du Nord). L’Isthme lui-même, le passage entre les deux océans, fut et est toujours l’enjeu de spéculations de la part des sociétés capitalistes.

L’activité industrielle émanant de la spéculation boursière dans ces temples consacrés à la pensée que sont les Bourses de New York ou de Londres pénètre peu à peu l’Isthme, soit sous une forme concentrée, la raffinerie de Salina Cruz, soit sous une forme plus diffuse aujourd’hui, l’armée des éoliennes envahissant la campagne. Ces tours d’acier avec leurs hélices brassant l’air et faisant le vide autour d’elles, s’insinuant dans le paysage, le pénétrant, imposant leur entité butée sont à l’image d’une pensée venue d’ailleurs pénétrant peu à peu une société, une culture, envahissant le champ de la conscience pour imposer son idéologie. Peu à peu, les antros, ces bars à la mode, jouent des coudes dans la bonne ville de Juchitán et prennent la place des cantinas et des cafés traditionnels ; et un supermarché s’est installé, faisant concurrence aux vendeuses de totopos, de crevettes et poissons, de fromages, de fruits et légumes du marché.

Six heures de route pour descendre d’Oaxaca à Juchitán, dont cinq de virages ininterrompus, on a le temps de penser, de rêver ou de rêvasser, de dormir ; on pense être arrivé quand on est seulement à mi-chemin ; la route semble interminable, aussi je conseille de la faire de nuit : partir à minuit d’Oaxaca pour arriver à 6 heures du matin à Juchitán, frais et dispos, à condition de dormir, évidemment. Un ami devait nous prendre avec sa voiture, las, elle est toujours en panne et les garagistes se font désirer. J’aurai tout le loisir, durant mon séjour à Juchitán, de faire une étude comparée concernant la relation garagistes et clients en France et au Mexique.

Dans la soirée, nous allons faire une petite visite à Radio Totopo dans son nouveau local, qui se trouve toujours dans la Septième Section, le quartier des pêcheurs, en face de leur ancien local. C’est une radio communautaire, créée en 2006, mais dans la continuité de la Radio populaire du début des années 1980, une radio de combat et de justice sociale qui fut interdite et supprimée par le pouvoir en place. La Radio Totopo a pris le relais et elle est bien enracinée dans ce quartier populaire avec des programmes d’information en diidxazá, et de musique d’auteurs et d’interprètes originaires de l’Isthme. L’antenne est ouverte dès 3 h 30 du matin, quand l’homme se lève pour aller pêcher ou cultiver sa milpa et la femme pour aller vendre ses produits au marché. La Radio Totopo a eu, et a toujours, une part active dans la lutte contre les éoliennes, ce qui lui a valu quelques ennuis et autres désagréments au début de l’année : vol du matériel et saccage des équipements et le propriétaire qui a refusé (sous quelle pression ?) de renouveler le bail. Le locuteur principal est poursuivi par la justice. C’est un collectif émanant de l’Assemblée populaire du peuple de Juchitán qui se charge désormais de la radio.

L’Assemblée populaire du peuple juchiteco entend défendre les terres communales qui se trouvent entre Juchitán et la lagune. L’entreprise Gas Natural Fenosa a envahi sans autre forme de procès les terres communales pour commencer la construction du parc d’aérogénérateurs Bii Hioxho (70 éoliennes sont déjà construites). Les pêcheurs de la Septième Section avaient cherché à les arrêter en barrant la route qui mène à Playa Vicente avec confiscation des véhicules appartenant à l’entreprise et affrontement sanglant, et victorieux, contre les forces policières venues les récupérer. « Nous sommes nés pour mourir, je n’ai peur de personne », nous dit Sara, la guerrière (vingt-sept ans, trois enfants), qui a défendu, avec d’autres femmes et les hommes, la barricade. Cela s’est passé au mois de mars de l’année 2013. La barricade, quelques cailloux, et le campement se sont maintenus jusqu’aujourd’hui, malgré les provocations policières et les incursions des pistoleros à la solde de l’entreprise. Des ordres d’arrestation sont tombés comme de la mauvaise pluie sur les guerrières et les guerriers et, avec elles, des menaces de mort. « Ces menaces ne m’ont pas affaiblie, elles m’ont donné, au contraire, plus de courage, más valor », nous dit Carmen (trente-six ans, quatre enfants), autre guerrière ; et elle ajoute : « Nous n’avons pas besoin de leur argent, nous cultivons la terre et mon mari vend du bois qu’il va couper dans le monte, cela nous suffit pour élever nos enfants. »

Gas Natural Fenosa a contourné l’obstacle en passant par un autre chemin beaucoup plus éloigné, loin de tout, avec corps de gardes armés jusqu’aux dents à l’entrée. Des pistoleros ont tiré sur le père de Sara, paysan qui a refusé de céder ses terres. Sara aussi a dû s’affronter aux pistoleros : « Honte à vous qui défendez la terre occupée par des étrangers contre les habitants de cette terre, des Juchitecos comme vous ! » Elle a évité de justesse le coup de couteau qui lui était destiné. Cette occupation illégale et armée des terres communales a pu se faire grâce à la complicité active des pouvoirs dits publics et à la complicité intéressée de la gent politique. Longue et tragique histoire qui a commencé à la fin des années 1970 par l’enlèvement (par l’armée) et la disparition de Victor Yodo, président de l’assemblée agraire et inlassable défenseur des terres communales convoitées par les caciques de la région. Que sont devenus les 68 000 hectares de terre communale reconnus en 1964 par une résolution présidentielle ? Un lent et presque imperceptible glissement en direction de la propriété individuelle et privée sous la pression du monde moderne. Pourtant, le sens de la communauté persiste encore et résiste à cette pression, des comuneros à Unión Hidalgo et à Xadani se sont réunis dernièrement pour reconstituer l’assemblée agraire et faire valoir le droit collectif contre le droit privé. En vain ?

(À suivre)

Georges Lapierre
Le Monde libertaire n° 1727
9-15 janvier 2014

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