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De la guerre et de la vérité

mardi 24 janvier 2012, par Carlos Fazio

Cela fait quelque temps que la réalité sociale est envahie par la guerre. Et bien que cela se passe maintenant, la dimension atteinte par la « guerre » de Felipe Calderón requiert que l’on en recherche la raison historique. La recherche de la vérité. Comme le dit Horst Kurnitzky, nous vivons à l’époque d’une « contre-Aufklärung ». Une « contra-ilustración », une époque qui, non seulement impose la doctrine d’une économie dirigée par une supposée main invisible et ses formes de gouvernement correspondantes, mais aussi quelques moyens massifs de communication qui opèrent comme monopoles de la « contre-Aufklärung » et qui, avec les formes et les méthodes de la propagande commerciale dirigent les sentiments et les émotions, et déterminent toutes les relations sociales.

Jean Robert rappelle que Michel Foucault exhortait ses auditeurs à « penser l’impensable ». Et penser l’impensable implique rompre les barrières de sécurité mentales érigées par le discours de l’ordre. Cela suppose, par exemple, penser la « guerre » de Calderón comme un négoce. Comme une guerre capitaliste pour des territoires et des ressources géostratégiques, qui implique, entre autres choses, destruction et reconstruction. La destruction du tissu social et de l’identité collective de la nation et un réaménagement de la population de facto sur le territoire conquis. Dans sa dimension internationale, l’axe destruction/reconstruction (ou la guerre en haut et la mort en bas comme dirait le Sub Marcos) fait partie du nouvel aménagement géopolitique en cours (Colombie, Afghanistan, Irak, Libye) et d’un commerce lucratif pour le complexe militaire-industriel-énergétique des États-Unis.

Jean Robert a raison quand il affirme que « la vérité désormais n’appartient plus à personne et que le pouvoir n’a plus de lieu légitime ». Que « l’État ne peut commettre des délits pour combattre le délit » est une vérité de La Palice [1]. Pire encore, quand la pratique courante consiste, au lieu de capturer et de juger les délinquants, à les tuer. Selon l’ex-ombudsman [2] de la capitale Emilio Alvarez Icaza, « quand la Marine intervient, il n’y a pas de blessés ni de prisonniers, seulement des morts ». Il ajoute que l’armée aussi a agi de cette façon. Si l’État se présente comme le rival des organisations criminelles, comment peut-il continuer à légitimer sa propre violence ? Plus grave encore quand la violence meurtrière de l’État contre des civils innocents, enfants compris, est couverte de façon pharisienne en tant que « dommages collatéraux ».

Installé dans le discours de la peur – qui, comme arme médiatique légitimant l’action officielle, utilise un langage manichéen : les forces du bon État affrontant les mauvais criminels – Calderón a permis et encouragé la bureaucratisation et la banalisation de la torture, des disparitions forcées et des homicides dolosifs extrajudiciaires. À convertir les victimes en simples nombres dans les statistiques, sans nom, sans histoire, sans les circonstances de leur mort et, bien entendu, sans investigations, le gouvernement fait en sorte que les exécutions sommaires deviennent anonymes ; à nier que des agents de l’État soient impliqués dans la disparition de personnes et que la torture soit utilisée systématiquement par ces mêmes agents pour arracher et/ou fabriquer des confessions, il « normalise » la barbarie.

Ce n’est pas un problème de perception. La réalité a été cachée, en partie, par des campagnes d’intoxication et de (dés)information. Les appels de Calderón aux citoyens, leur demandant de « faire face à l’ennemi » et de « se battre au nom du Mexique depuis toutes les tranchées » (que tu sois militaire ou non), représentent le substrat d’une rhétorique idéologique pseudo-nationaliste qui cherche à manipuler les gens. En tant qu’éléments de contrôle social, la fabrication d’ennemis fantômes et l’exhibition d’une violence chaotique dans les médias ont pour fin d’éluder et d’occulter la responsabilité de l’État dans les violations flagrantes des droits humains.

Le pays vit une catastrophe humanitaire. Cette crise humanitaire a placé le Mexique devant une urgence nationale. Le nier, c’est vivre hors de la réalité. La « ligne dure » adoptée par Calderón dans sa croisade contre la criminalité a porté la violence à des niveaux « plus élevés que dans bien des zones de guerre » (Déclaration de Genève, La Jornada, 28 octobre 2011). La responsabilité politique de la militarisation de la sécurité publique (tâche préventive d’essence policière) retombe sur le titulaire de l’exécutif.

Quant aux méthodes, la relation symbolique entre les corps policiers et la délinquance est bien connue. Et, paraphrasant Calderón, les « métastases » touchent désormais l’armée et la marine. L’« accablement » des criminels est un élément central dans les promotions gouvernementales. À cela s’ajoute, dans le code du discours légitimant les tueries, l’argument que « les narcos sont en train de se tuer entre eux ». Des chiffres parlent de soixante-trois mille morts et plus de dix mille disparus. Seulement dans les vingt jours de la caravane, le Mouvement pour la paix dans la justice et la dignité a documenté huit cents disparitions. Il y a plus de deux cent cinquante mille déplacés forcés ; une manière de réaménagement population/territoire déjà utilisée en Colombie via l’activité militaire et paramilitaire.

Il y a presque deux décennies, Hans Magnus Enzensberger a attiré notre attention sur la guerre civile moléculaire ; elle était déjà en train d’incuber au Mexique. Bien qu’existent des acteurs extérieurs, il s’agit d’un processus endogène. Loin de la logique gouvernementale, la violence autiste des « combattants » – réduits à n’être que des cafards à exterminer dans le jargon social-darwiniste de Calderón – n’est pas l’exclusivité des perdants du système recrutés par des groupes criminels. Les adversaires se ressemblent chaque fois un peu plus tant sur le plan du comportement que sur celui de la moralité. Dans les zones de conflits à l’intérieur du pays, l’armée et la marine agissent comme s’ils devaient être une bande criminelle de plus. Des unités d’élite pratiquent la peine de mort préventive ; de jeunes toxicomanes et des petits délinquants sont victimes du nettoyage social des escadrons paramilitaires.

Les faits sont obstinément là. Examiner, douter, critiquer ce qui paraît évident, logique, naturel, c’est là, la vraie signification des lumières aujourd’hui, versus la contre-Aufklärung pratiquée par des falsificateurs et des opportunistes d’occasion.

Carlos Fazio

La Jornada, 9 janvier 2012.
Traduit par Georges Lapierre.

Notes

[1Qui va de soi : una verdad de Perogrullo.

[2Homme chargé de veiller à l’application des droits de l’homme et de dénoncer leur violation.

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