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Désir de Mai

vendredi 25 mai 2018, par Tomás Ibáñez

Quelle que soit l’intensité de notre désir de voir rejaillir Mai 68 un beau jour, rien ne sert de nourrir la nostalgie de ce qui est à jamais révolu. L’irréductible singularité de cet événement l’a solidement enraciné dans l’histoire, le transformant du coup en un événement qui ne saurait se répéter. Mais soyons prudents, dire que Mai 68 ne peut resurgir ne signifie pas du tout qu’il ait cessé de résonner fortement au sein de notre temps, ou que ses effets se soient éteints avec le passage des ans.

Incontestablement unique, Mai 68 se réinvente néanmoins dans l’accomplissement de chaque geste de rébellion collective, depuis la jungle Lacandone, jusqu’à la place Taksim, en passant par Notre-Dame-des-Landes ou par les places surpeuplées du 15 M en Espagne, parmi bien d’autres épisodes de révoltes. Mais ne nous précipitons pas, ici non plus, parce que dire que Mai 68 se réinvente de temps en temps ne signifie pas qu’il n’y ait pas des différences notables entre ses diverses réinventions.

C’est de cela que je voudrais parler ici en guise d’hommage au magnifique livre que Jacques Baynac [1] nous a offert et qui est, à n’en pas douter, l’un des meilleurs jamais écrits sur cet événement.

Mai 68 est l’un de ces rares événements historiques qui sont porteurs d’une force magique capable d’éperonner l’imagination, d’attiser des désirs et de nous faire rêver.

Événement totalement inattendu, il causa non seulement une énorme stupéfaction dans le monde entier, mais il laissa également abasourdis ses propres acteurs. Personne n’avait imaginé que quelque chose de semblable pouvait se produire dans cette période de relative prospérité et dans ce pays qui était paisible au point de distiller l’ennui.

De plus, ce qui se passait alors demeurait inimaginable et déconcertant pour nous-mêmes au soir de chaque journée de lutte et dans le mystère entourant chacun des levés de soleil qui saluait la reprise d’un combat continu.

La magie de Mai nous transforma à tel point que jamais nous n’avons pu redevenir les mêmes et son empreinte fut telle que, pour la plupart de ceux qui l’avons vécu, Mai 68 ne s’est jamais tout à fait achevé, comme en témoigne le splendide livre La libreta francesa. Mayo del 68, écrit par une très jeune Emma Cohen [2] qui s’était évadée de l’environnement familial pour s’immerger entièrement dans les turbulences de Mai.

Pour ceux qui l’ont vécu intensément, il nous est impossible d’en parler à partir d’un autre registre émotionnel que celui de la passion. C’est précisément cette passion qui se dégage de chaque ligne du récit que nous offre Jacques Baynac, un récit qui raconte, de l’intérieur et avec une extrême précision, ce qui advint au cours des événements, retrouvant de façon tout à fait réussie, aussi bien l’extraordinaire atmosphère qui fit la singularité de Mai, que la nouveauté des contenus politiques qui l’agitèrent.

Dans ce qui suit, je vais essayer de contenir ma propre passion, en m’abstenant de réitérer un récit chronologique superbement conté par Jacques Baynac et en me limitant au seul développement de deux aspects. D’une part, j’essaierai de complémenter, à ma manière, quelques-unes des pistes offertes par son livre pour nous rapprocher de ce que fut Mai 68 et, d’autre part, je tenterai d’insérer l’expérience de Mai 68 dans le paysage du moment présent.

Quelqu’un a écrit que 1968 fut « l’année qui a commotionné le monde », et, en effet, Mai 68 prit place dans un contexte international extrêmement agité. Dans les premiers mois de l’année, la Zengakuren [3] multiplia au Japon des manifestations aussi spectaculaires que violentes, tandis qu’aux États-Unis se produisaient les occupations de bâtiments universitaires à l’université Columbia, se multipliaient les manifestations contre la guerre du Vietnam qui furent particulièrement intenses à Berkeley et qui culminèrent en août, sous la houlette de Jerry Rubin, par le siège massif et tumultueux de la Convention nationale démocrate tenue à Chicago. Au début mars la « bataille de Valle Giulia » à Rome se solda par un bilan de quatre cents blessés, tandis que le 17 du même mois trente mille jeunes livrèrent à Londres une véritable bataille rangée face à l’ambassade américaine, et le 22 mars un cocktail explosif composé d’anarchistes, de trotskistes, de maoïstes et de situationnistes occupa le bâtiment administratif de l’université de Nanterre.

Peu après, le 4 avril, se produisait l’assassinat de Martin Luther King, puis quelques jours après, le 11 avril, Rudi Dutschke était grièvement blessé par balle à Berlin, ce qui déclencha des manifestations à travers toute l’Europe. Il faut ajouter à tout cela, la radicalisation aux États-Unis des mouvements pour l’égalité raciale avec l’irruption des Black Panthers et du Black Power, ainsi que les échos (finalement trompeurs) de la révolution culturelle chinoise, sans oublier les exigences de liberté en provenance de Prague ou de Varsovie ni la séduction exercée par les guérillas d’Amérique latine, ou encore l’énorme succès des marches antinucléaires organisées à Pâques, un peu partout, mais surtout en Angleterre.

Prenant place dans ce contexte on ne peut plus turbulent, la puissante déflagration que représenta Mai 68 dépassa de loin l’écho des autres événements de l’année 1968, et se singularisa par une différence importante. En effet, les manifestations qui secouaient le monde tout au long de cette année particulièrement agitée s’articulaient chacune d’elles autour de revendications très concrètes. Par contre, même si la houle qui balaya la France faisait allusion, elle aussi, à des revendications particulières, ce furent des exigences beaucoup plus générales qui sous-tendaient ses motivations les plus profondes. Comme le dit Jacques Baynac, ce qui palpitait dans les énergies qui dynamisèrent Mai 68 c’était une soif de liberté à tous les niveaux et, au-delà de tel ou tel aspect particulier, ce que Mai mettait en question c’était directement le type de vie, gris et vide, offert par le système. Une vie qui n’en était pas une et qui se réduisait à une morne et mortifiante routine. Certes, Mai 68 ne prit pas le pouvoir, mais il réussit à politiser des espaces, des lieux, des personnes, des institutions, des processus... ainsi que la parole elle-même, et que la quotidienneté, en démontrant que la passivité et l’isolement pouvaient être brisés.

Son non-conformisme radical, son intense côté transgresseur et créatif firent que loin de s’épuiser dans une simple protestation, Mai 68 ouvrit des voies d’innovation et de changement dans de multiples domaines, tout en déclarant obsolètes bon nombre de schémas hérités. Ce fut ainsi, par exemple, que le souffle de Mai répandit des expressions libertaires un peu partout, en les arrachant hors du minuscule ghetto où elles demeuraient et en les projetant soudainement sur les multitudes pour que tout un chacun puisse se les approprier et les réinventer à sa manière. Peut-être est-ce pour cela que la prise du pouvoir ne fut jamais posée comme un objectif principal.

Mai 68 est parfois considéré, non sans une part de raison, comme une révolte essentiellement étudiante. Cependant, quelle que fut l’indéniable importance des étudiants, ce furent en fait les occupations d’usine qui injectèrent à Mai les énergies qui lui permirent de survivre au-delà de la première nuit des barricades et ce furent les millions de travailleurs en grève qui donnèrent toute sa puissance, à la fois en intensité et en durée, à la pénétration de Mai 68 au plus profond de la sensibilité antagoniste. Ce fut ce qui se produisit au sein du monde du travail qui conféra à Mai 68 sa vraie dimension d’événement historique, une dimension qu’il aurait eu bien du mal à atteindre s’il ne s’était agi que d’une simple affaire d’étudiants.

Depuis l’observatoire privilégié que lui offrait sa participation active dans les comités d’action travailleurs-étudiants (CATE), dont l’assemblée générale ainsi que le comité de coordination, ouverts à tous en permanence, se réunissaient à l’annexe Censier de la Sorbonne, Jacques Baynac raconte de première main le processus, non pas de simple alliance, mais de véritable fusion qui eut lieu entre certains secteurs d’étudiants et certains groupes de travailleurs qui se caractérisaient par un ferme rejet de toute forme d’avant-gardisme, de centralisme et de bureaucratisation.

Malgré les efforts déployés par les syndicats pour dresser un mur infranchissable entre les étudiants et les travailleurs, il ne fait aucun doute que dans l’esprit des jeunes travailleurs qui entreprirent les actions les plus décidées palpitaient aussi, de manière plus ou moins claire et par-delà les revendications professionnelles particulières, la même soif de liberté et la même insatisfaction globale avec la vie imposée par le système, qui animaient l’ensemble du mouvement de Mai 68. Ce furent ces motivations qui les poussèrent à s’engager dans les premières occupations d’usines, à retenir les dirigeants d’entreprises et à faire montre de présence sur les barricades ou dans des affrontements avec la police.

Faisant écho aux accusations d’aventurisme qui furent lancées contre ces jeunes travailleurs et contre les étudiants les plus engagés dans les luttes de Mai, de fortes critiques furent dirigées par la suite à l’improvisation régnante, à la spontanéité des actions, à l’absence de cartes de navigation suffisamment précises et de feuilles de route détaillées. Dans cette même optique, on avança l’argument (et certains le soutiennent aujourd’hui encore) que si le mouvement avait disposé d’un projet clair, avec des objectifs préétablis et des structures organisationnelles solides, les énergies auraient pu être canalisées dans une direction qui lui aurait permis d’atteindre la victoire.

Cependant, ce que cette façon de voir les choses ne parvient pas à saisir c’est que ce fut précisément parce qu’il faisait abstraction de tous ces éléments que le mouvement put avancer jusqu’au point, non négligeable, qu’il atteignit au lieu de stagner dès ses premiers pas. Si le mouvement réussit à progresser jusqu’à atteindre ses limites, ce fut parce qu’il construisait son projet, sur le terrain, au fur et à mesure, un projet qui ne préexistait pas au début de la mobilisation mais qui se construisait, se corrigeait et se formait au sein même de l’activité quotidienne. Ce fut ce « faire en faisant » qui donna son énergie au mouvement et lui permit de surmonter l’un après l’autre, de façon créative, les obstacles qui surgissaient sur son chemin.

De fait, Mai 68 mit fin à une certaine façon de comprendre la révolution et en ébaucha une autre, qui résonne dans le dernier livre du Comité invisible [4], et que l’on peut reformuler approximativement comme suit : le sujet révolutionnaire ne préexiste pas à la révolution, il se constitue au sein du processus révolutionnaire, il résulte de ce processus, car c’est la révolution qui le crée au cours de son propre parcours.

En ce sens, ce furent les événements de Mai eux-mêmes, c’est-à-dire les pratiques qui s’y développèrent et les formules qui y furent inventées, qui façonnèrent le corps d’un collectif innombrable et multicolore qui n’existait nulle part avant que les événements ne le construisent et ne forgent son identité.

Ce qui se produisit le 3 mai est paradigmatique à cet égard et l’illustre parfaitement.

En effet, on peut considérer que le 3 mai marqua le véritable début de Mai 68, parce que ce fut le jour où la confrontation, en sautant hors de l’enceinte universitaire et s’étendant, de la manière dont elle le fit, aux rues de Paris, commença à lui imprimer dès cet instant certains des traits qui allaient le définir. En effet, ce jour-là les dirigeants, les principaux militants et les forces de choc des organisations d’étudiants étaient confinés dans la cour de la Sorbonne, encerclés par un impressionnant déploiement policier. Certains, parmi lesquels je me range, croient que ce fut précisément cette circonstance qui permit à la révolte de prendre avec autant d’intensité dans les rues du Quartier latin.

« Pas de provocations ! », les quelques militants qui avaient réussi à s’échapper de la cour de la Sorbonne se démenaient pour calmer l’excitation et pour mettre la situation sous contrôle, en nous mettant en garde contre les désastreuses conséquences que ne manquerait pas d’avoir le fait de provoquer la police. Cependant, peu nombreux, ils manquaient de force pour s’imposer : les gens réagissaient sur la base de leurs émotions, sans consignes, ni mots d’ordre, ni encadrement… et il advint que, sans le vouloir, ils créèrent l’événement.

La réaction de ceux qui se trouvaient cet après-midi-là au Quartier latin introduisit dès le début au cœur de la lutte quelque chose qui ne pouvait pas être assimilé à une simple revendication parce que s’exprimait une exigence de nature éthique : la solidarité active avec les détenus. Elle plaçait également au cœur de la lutte l’action directe, sans médiations, et l’auto-organisation, et surtout elle ne s’adressait pas aux institutions en leur demandant d’accéder à une pétition, car le cri innombrable « Libérons nos camarades » était beaucoup plus un cri de guerre qu’une réclamation. Les gens agissaient contre les fourgons de police pour libérer réellement leurs camarades, non pas pour demander leur libération. Enfin apparaissait aussi une autre caractéristique qui marquera tout le processus de Mai : la farouche détermination de personnes qui se montraient décidées à jeter leur corps, tout leur corps, dans la lutte, comme en témoignent abondamment les plus de cinq cents détenus de cet incroyable après-midi et cette soirée du 3 mai ou les plus de huit cents blessés du 6 mai, quelques jours avant le déclenchement de la fameuse nuit des barricades et sans attendre la nuit, dantesque, du 24 mai quand Paris vécut des scènes d’une véritable insurrection.

Il est frappant de constater que, malgré l’extrême violence des affrontements, il n’y eut que très peu de morts. La chance était certainement du côté des combattants. Toutefois, il convient de noter que, lorsque la normalité fut lentement revenue, ils furent nombreux ceux qui ne supportèrent pas la perspective de renoncer aux promesses de Mai. Ils ne purent se résigner à continuer à vivre comme avant et, au cours des semaines, des mois, ou dans les années immédiatement postérieures, ils se donnèrent la mort d’une façon ou d’une autre. Cela nous permet de deviner quelle fut la passion qu’engendra Mai 68, l’intensité des expériences qu’il suscita, l’enthousiasme qu’il réussit à éveiller et la force avec laquelle il changea, en très peu de jours, des histoires de vie qui semblaient écrites à l’avance et définies une fois pour toutes, avec le travail, la consommation et l’enfantement pour seul horizon de leurs désirs.

C’est peut-être l’intensité de ces expériences qui fait que nous éprouvons toujours quelque surprise en entendant parler avec une certaine insistance de l’échec final de Mai 68. En fait, il ne semble pas très pertinent de juger un événement en termes de succès ou d’échec. Ces termes ne peuvent s’appliquer, proprement, qu’à un projet conçu pour atteindre tel ou tel objectif ou à une action entreprise avec telle ou telle intention. Bien entendu, Mai 68 ne tomba pas du ciel, il répondait à certaines causes, mais la réalisation d’un projet ne figura jamais parmi celles-ci.

Il faut bien en convenir, Mai 68 fut littéralement un événement, à savoir, une création au sens strict du mot, quelque chose qui n’était pas pré-contenu dans ce qui la précédait. Or le succès d’un événement est tout simplement de s’être produit, et son échec serait de ne pas l’avoir fait. Mai 68 se produisit et là réside son incontestable succès aussi bien que son indéchiffrable mystère, dans lequel le rôle du hasard et celui des longues chaînes de minuscules causalités furent fondamentaux.

L’intérêt de se pencher aujourd’hui sur Mai 68 ne se réduit pas à remémorer ce qui eut lieu il y aura bientôt cinquante ans, il ne consiste pas à arpenter le registre discursif de la mémoire et du souvenir, il répond plutôt à l’effort pour essayer de mieux comprendre notre ici et maintenant. La raison pour laquelle la réflexion sur Mai 68 n’est pas tant un regard sur le passé qu’une ouverture sur notre temps, est bien simple : certains événements se produisent, émergent avec plus ou moins de force dans une situation historique particulière, puis se dissipent et disparaissent en ne laissant que leur souvenir comme unique héritage.

Cependant, d’autres événements marquent un avant et un après. Lorsque cela se produit, l’événement excède sa mémoire, il la déborde et se prolonge dans ce qui vient après lui. Mai 68 est un événement de ce genre : il clôt une époque et en inaugure une autre, et comme il se trouve que l’époque qu’il ouvrit ne s’est pas encore refermée, cet événement continue d’affecter notre temps avec plus ou moins d’intensité.

Dans la mesure ou ce qui se passe aujourd’hui en Espagne entretient un rapport assez étroit avec les événements du 15 mai 2011 et leurs suites, je ne peux pas résister à la tentation de reprendre ici dans leur littéralité quelques fragments de ce que je publiai dans la revue Archipiélago [5] en 2008, soit trois ans avant la vague d’occupation des principales places espagnoles.

« ... Mai 68 nous a appris... que les énergies sociales nécessaires pour faire surgir de puissants mouvements populaires et pour qu’émergent des pratiques antagonistes d’une certaine intensité naissent de l’intérieur de certaines situations, elles ne leur préexistent pas nécessairement. Non pas que ces énergies soient en état latent et se libèrent lorsque le permettent les situations créées, c’est plutôt que ces énergies sont générées, se constituent, lorsque se créent ces situations.

Il s’agit, par conséquent, d’énergies qui peuvent apparaître “toujours” à tout moment, même si à l’instant immédiatement antérieur elles n’existent nulle part.

Nous avons appris que, souvent, ces énergies sociales se forment lorsque “l’institué” est débordé, lorsqu’un espace est soustrait aux dispositifs de pouvoir et que cet espace se vide du pouvoir qui l’imprègne. En fin de compte, lorsque l’on réussit à créer un “vide de pouvoir”. La création de telles situations fait que les énergies sociales se rétro-alimentent elles-mêmes, qu’elles perdent de leur force puis se relancent tout à coup comme cela a lieu dans les tempêtes.

Par exemple, subvertir les fonctionnements habituels et les usages établis, occuper les espaces, transformer les lieux de passage en lieux de rencontre et de parole, tout cela déclenche une créativité collective qui invente immédiatement de nouveaux moyens d’étendre cette subversion et de la faire proliférer.

... Mai 68 nous rappela avec une intensité particulière que les espaces libérés engendrent de nouvelles relations sociales, créent de nouveaux liens sociaux qui, comparés à ceux déjà existants, se révèlent infiniment plus satisfaisant. Les gens ont le sentiment de vivre une vie différente, où ils jouissent vraiment de ce qu’ils font, où ils découvrent de nouvelles incitations, ils se jettent alors dans une profonde transformation personnelle qui ne requiert qu’un temps très court, comme si un processus catalytique d’une extraordinaire puissance était à l’œuvre.

Les gens prennent conscience et se politisent en quelques jours, non pas superficiellement mais profondément, avec une rapidité tout à fait incroyable.

... Mai 68 nous a montré que ce sont les réalisations concrètes, ici et maintenant, qui sont en mesure de motiver les gens, de les encourager à aller plus loin et de leur faire voir que d’autres formes de vie sont possibles. Mais il nous avertissait également que, pour que ces réalisation se produisent, les gens ont impérativement besoin de se sentir protagonistes, de décider par eux-mêmes, et c’est lorsqu’ils sont vraiment protagonistes et s’éprouvent effectivement comme tels que leur degré d’implication et d’engagement peut monter en flèche à l’infini. »

N’est-ce pas ce qui se produisit effectivement dans les places espagnoles en mai 2011, tout comme cela avait déjà eu lieu en France en mai 1968 ? Si nous tournons notre regard vers le mouvement qui commença à prendre forme le 15 mai 2011, il est facile d’y reconnaître plusieurs des traits mentionnés dans ce texte. Toutefois, si un certain air de famille entre Mai 68 et mai 2011 était nettement perceptible pendant que le mouvement du 15 M se construisait, il n’en va plus de même lorsque l’on considère l’évolution qu’a connue une partie substantielle du mouvement du 15 M ainsi que ce qui a cours actuellement sur la scène politique espagnole

Je vais revenir immédiatement sur ce sujet, mais auparavant il me faut signaler, par-delà l’air de famille qui les unit, quelques-unes des différences qui apparaissent, toutes proportions gardées, entre Mai 68 et le mai du 15 M.

Par exemple, la question de la violence a reçu un traitement tout à fait différent dans chacun des cas, Il est vrai qu’en 1968 aussi bien qu’en 2011 les institutions et les médias ont magnifié les dégâts et les actes de violence dont toute la responsabilité a été attribuée aux manifestants. Cependant, l’attitude envers la violence était assez différente entre les acteurs de l’un et de l’autre mois de mai. Il est vrai que ni les uns ni les autres ne l’ont prônée ou justifiée, cela dit, en mai 68 le recours à la violence ne fut pas systématiquement criminalisé. Face à la violence des forces répressives et des institutions, la violence de la réponse jouissait d’une certaine légitimité et s’exerçait effectivement. Non seulement l’affrontement n’était pas évité à tout prix sinon qu’en certaines occasions, telle la nuit des barricades rue Gay-Lussac, la résistance violente fut délibérément et soigneusement préparée dans l’attente de la plus que probable (et très violente !!) intervention policière. Rien de semblable ne se produisit sur les places du 15 M. L’exception fut peut-être le blocage du Parlement de Catalogne à Barcelone, avec les conséquences qui s’ensuivirent.

Une autre différence concerne la prolifération des foyers d’activisme et l’extension des occupations. Il est vrai que le15 M émigra finalement depuis le centre des villes vers les quartiers périphériques, mais ce fut dès le lendemain des premiers affrontements que cela se produisit à Paris. En effet, dès le 4 mai 1968 un appel était lancé pour créer des comités d’action dans tous les quartiers et les lieux de travail en vue de propager et de multiplier les foyers d’agitation. De même, le mouvement des occupations s’étendit immédiatement à de nouveaux bâtiments où s’installèrent des collectifs désireux de développer de manière autonome de nouvelles initiatives.

Une troisième différence a à voir avec l’extension au monde du travail. Il est vrai que de nombreux travailleurs se rendirent sur les places du 15 M, cependant cette incorporation des travailleurs au mouvement n’entraîna pas l’incorporation du mouvement dans les lieux de travail, comme cela se fit en mai 68, même si ce fut dans une mesure insuffisante.

Aujourd’hui, quatre ans après le début du mouvement du 15 M, les différences avec Mai 68 se sont amplifiées considérablement si l’on prend comme point de référence l’organisation Podemos et les diverses alliances formées pour mener les mouvements sociaux vers la conquête des institutions.

Mai 68 n’a jamais sérieusement envisagé la prise du pouvoir. Il s’inclinait plutôt pour la dissolution du pouvoir ou pour sa mise hors circuit. Mai 68 voulait changer la vie et pour cela il fallait sortir du capitalisme, ce qui signifiait croire à l’exaltante possibilité de la révolution. Aujourd’hui, la composante utopique de Mai 68 a laissé place à un fort réalisme et pragmatisme politique. L’aspiration est de régénérer la politique et la démocratie et d’humaniser le capitalisme, ce qui implique la volonté de conquérir le pouvoir politique et de prendre les institutions ou, du moins d’y avoir une présence suffisante pour en redresser le cap. Le pari institutionnel a largement remplacé la conviction qu’il faut déserter les institutions.

Dit sans ambages : Mai 68 prétendait abolir l’institué et œuvrer à sa radicale mutation. Aujourd’hui, pour une partie des héritiers du 15 M il s’agit de régénérer l’institué.

L’attitude à l’égard des élections est paradigmatique. Lorsque le général de Gaulle convoqua les élections, la réponse fut de les dénoncer comme étant un « piège à cons ». Aujourd’hui, tout se mise sur l’obtention d’un bon score électoral.

Finalement, il ne faut pas oublier que Mai 68 fut important non seulement pour ce qu’il affirma mais aussi pour tout ce qu’il déclara obsolète, pour les chemins qu’il montra sans issue, pour les pratiques de lutte, les modèles organisationnels et les conceptions politiques qu’il disqualifia. Face à ces acquis, qui ne voit aujourd’hui que Podemos représente une régression à des conceptions antérieures à l’explosion de Mai 68, même s’il puise allègrement dans les technologies les plus avancées. L’élaboration par quelques têtes pensantes d’une stratégie pour conquérir l’hégémonie politique, la construction d’une puissante machine de guerre électorale et l’adhésion sans faille à des dirigeants charismatiques sont quelques-uns des éléments où l’on peut déceler les traces d’avant-gardisme et de vieux léninisme qui sont présents dans cette organisation de nouveau genre. À moins qu’il ne soit étonnamment naïf, le désir de construire un instrument vraiment efficace pour conquérir le pouvoir politique institutionnel ne peut pas ignorer que cela amène à entreprendre le chemin d’inévitables concessions, de pactes plus ou moins honteux et d’innombrables renoncements qui ne servent qu’à renforcer le statu quo en le rajeunissant. Il n’y a aucun doute, une partie de l’héritage du 15 M se situe aujourd’hui aux antipodes de ce que fut Mai 68, il suffit de lire le livre de Jacques Baynac pour s’en convaincre.

Contrairement à ce que j’avais annoncé au début, il est tout à fait clair que je n’ai pas réussi à dominer ma passion au moment de rédiger ce prologue. Désolé, mais c’est comme si un insatiable désir de Mai continuait toujours à souffler dans le vent…

Tomás Ibáñez

Traduit par l’auteur, ce texte a été publié en 2017
dans Nouveaux fragments épars pour un anarchisme sans dogmes
par les éditions Rue des Cascades à Paris.

Notes

[1« Deseo de Mayo » a été publié en prologue à l’édition espagnole du livre de Jacques Baynac Mayo del 68. La revolución de la revolución (Madrid, Acuarela & A. Machado, 2016) dont l’édition française, Mai retrouvé (Paris, Robert Laffont), date de 1978.

[2Emma Cohen. La libreta francesa. Mayo del 68, 2010, Castelló de la Plana, publications de l’Universitat Jaume I.

[3Fédération japonaise des associations étudiantes autogérées.

[4Comité invisible, À nos amis, 2014, Paris, La Fabrique éditions.

[5Ibáñez, T., « Más allá del recuerdo, pero muy lejos del olvido », Archipiélago, nº 80-81, 2008 ; traduction française : « Mai 68, au-delà du souvenir, mais très loin de l’oubli ».

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