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Entretien de Raoul Vaneigem avec le journal Le Soir

mercredi 18 novembre 2020, par Raoul Vaneigem

Dans quel milieu avez-vous grandi ? Votre enfance vous a-t-elle préparé à la suite de votre parcours ?

Mon enfance s’est déroulée à Lessines, une petite ville ouvrière. Les carrières de porphyre définissaient les bas-quartiers, où j’habitais, par opposition à ceux du haut, tenus principalement par la bourgeoisie. À l’époque, la conscience de classe était pour ainsi dire rythmée par les sirènes qui à des heures précises signalaient le début, la fin du travail, les pauses et les accidents. Mon père, cheminot, regrettait de n’avoir pu, faute de moyens financiers, poursuivre des études. Il rêvait pour moi d’un sort meilleur, non sans me mettre en garde contre ceux qui, en s’élevant dans l’échelle sociale deviennent « traîtres à leur classe ». Je lui sais gré des réserves que j’ai nourries très tôt envers le rôle d’intellectuel — guide, tribun, maître à penser. La répugnance que suscite aujourd’hui l’état de délabrement des prétendues « élites » confirme le bien-fondé de mes réticences. J’ai montré dans La liberté enfin s’éveille au souffle de la vie pourquoi et comment les gouvernants sont devenus de plus en plus stupides. Qui prend un peu de recul avec le harcèlement médiatique du mensonge peut le vérifier sans peine : l’intelligence intellectuelle décline avec le pouvoir, l’intelligence sensible progresse avec l’humain.

J’ai toujours accordé une place prépondérante au plaisir de savoir, d’explorer, de diffuser les connaissances acquises. Je tiens la curiosité — avec l’amour, la création et la solidarité — pour une des attractions passionnelles les plus indispensables à la construction de l’être humain. C’est précisément ce que persiste à étouffer un système qui n’a pas honte d’appeler éducation le « pousse-toi de là que je m’y mette » où le marché compétitif ramasse ses esclaves.

Je ne suis pas un expert en quoi que ce soit. Mon Mouvement du libre-esprit répond au désir d’examiner de plus près ce Moyen Âge auquel les historiens imputent un peu rapidement une adhésion générale à la foi chrétienne. Ma Résistance au christianisme répond à la préoccupation ludique qui m’a toujours réjoui d’être, selon la belle formule de Prévert, « intact de Dieu ».

La meilleure critique de ce passe-temps, aimablement subversif, est venue des gilets jaunes estimant à juste titre que la lutte existentielle et sociale l’emporte haut la main sur des broutilles comme les opinions religieuses, politiques, philosophiques.

Vous êtes aussi l’inspirateur de générations à la recherche d’une autre société. Comment et quand, vous êtes-vous engagé dans cette voie ? D’où est venu votre regard radical ?

Sans idéaliser une enfance dans un milieu familial plutôt festif (« ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’il faut vivre pauvrement » disait mon père), j’ai eu l’impression paradoxale que la bienveillante affection, qui m’épargnait bien des tourments (sauf la culpabilité omniprésente), me jetait en contact direct avec les conditions cruelles qui autour de moi accablaient hommes, femmes, enfants, animaux. Si bien que la colère contre l’injustice et la barbarie a pris la place de ces révoltes que l’on voit s’exacerber à l’adolescence contre l’autorité parentale. Jamais mon père n’a invoqué son pouvoir ou un manque de respect pour me faire taire alors que je le traitais de « social-démocrate » dans nos orageuses discussions politiques.

Quelles sont les rencontres qui ont été déterminantes dans votre vie ? Pourquoi ?

Celles sans doute qui, tombées sur un terrain fertile, ont répondu à une demande de l’existence, à une béance en mal d’être comblée. Pêle-mêle : Germinal de Zola, Le Combat avec le démon de Zweig, Nietzsche, Marx, Hölderlin, Shelley, Nerval, Jarry, Artaud, le surréalisme. Plus tard, Voline, Cœurderoy, Ciliga, Ida Mett, Victor Serge, Montaigne, Jan Valtin. Fourier, enfin

Quelles sont ces compagnons de route dont le regard a été précieux pour vous ? Siné qui a partagé longtemps à sa manière vos engagements ?

Henri Lefebvre, Guy Debord, Attila Kotányi, Mustapha Khayati. J’ai trop peu connu Siné, dont j’appréciais l’irréductible combat contre la machine à décerveler (si bien huilée par le nazisme et par le stalinisme) qui tourne aujourd’hui à plein rendement.

Qui sont les exemples de personnalités dont vous pensez que tout un chacun pourrait s’inspirer ? Par exemple, le sous-commandant Marcos (maintenant Galeano), qui fut un porte-parole (et non un leader) du mouvement zapatiste ? Ou Noam Chomsky, qui partage avec vous une carrière double d’intellectuel engagé ? Ou Greta Thunberg, qui s’est dressée au niveau local face à la destruction de nos écosystèmes ?

Il n’y a aucune leçon valable à tirer d’une personne si on n’abolit pas au préalable le culte de la personnalité. Les zapatistes ne manquent jamais de rappeler qu’ils ne sont pas un modèle mais une expérience. Je n’ai pas lu Chomsky. J’ignore à quelles manipulations du capitalisme vert-dollar Greta Thunberg est exposée, mais les insultes déversées sur ces adolescents, soucieux de sauver la terre et de la dégager de l’emprise du profit, ont révélé à quel degré de veulerie sont arrivés ceux qui se targuent d’être des intellectuels, voire — comble du ridicule — des philosophes.

Pour la plupart, les sociologues ressassent des constats en dédaignant la poésie qui autour d’eux aspire à changer le monde. Cher jeune Marx, vous qui écriviez : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer ! »

Je me sens en meilleure compagnie avec les insurgés de la vie quotidienne, si confus qu’ils puissent être, qui s’agitent aux quatre coins du monde. Il y a là une pensée qui s’éveille. Elle imprimera dans les mentalités et les mœurs sa radicale nouveauté pour autant qu’elle garde le cap de ses principes fondamentaux : pas de chefs, pas de représentants autoproclamés, pas d’appareils politiques et syndicaux ; auto-organisation, priorité absolue à l’humain et à la solidarité.

Comment vous êtes-vous retrouvé membre influent de l’Internationale situationniste ? Avez-vous été surpris par l’heureux mois de Mai ?

C’est Henri Lefebvre, à qui j’avais écrit, qui m’a mis en contact avec Guy Debord.

Surpris par Mai ? Non, heureux, oui ! La révolution de 1789 n’est pas née de la pensée des Lumières mais il est incontestable que les Diderot, Rousseau, Voltaire n’ont pas été étrangers à son essor insurrectionnel. Si la critique élaborée par l’Internationale situationniste n’a fait que coïncider avec un tournant de l’histoire où le capitalisme découvrait dans le consumérisme une nouvelle source de profit, il est en revanche indéniable que La Société du spectacle de Debord, De la misère en milieu étudiant de Khayati et mon Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations ont eu sur le Mouvement des occupations de Mai 1968 une influence qui ne cesse de se propager clandestinement. Un coup mortel a été porté alors à des vérités tenues pour immuables depuis des millénaires : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme, la haine de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail. Depuis lors une idée fait son chemin : la vraie vie ne peut se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie.

Vous avez rompu avec l’Internationale situationniste en faisant le constat de son échec à transformer la société mais aussi pour « refaire absolument votre cohérence » de votre côté. Comment avez-vous vécu ces déchirements politiques au niveau personnel ? Quelles leçons en avez-vous tirées pour le combat ?

Le triomphe de la colonisation consumériste et l’échec de notre projet d’autogestion généralisée ont été durement vécus. Le désespoir a réaffirmé son emprise et bon nombre d’ennemis de la marchandise sont devenus ses adeptes. L’expérience m’a dissuadé de tout engagement politique, de toute participation à un groupe.

Certes, la colonisation consumériste a submergé la pensée radicale mais la vie n’en revendique pas moins ses droits dans le monde entier. La paupérisation qui s’accroît partout menace cet état de bien-être dont la réalité du pouvoir d’achat démontre qu’il ne tient plus que par la persistance du mensonge.

Je mise sur la vie présente en chacun pour susciter un éveil des consciences, pour débarrasser les individus de leur individualisme crétinisant et les rendre à l’intelligence qui fait de chacune et de chacun un être solidaire, humain, tout simplement.

Épicurien, vous faites l’éloge de la « paresse affinée » et vous vous dressez contre l’aliénation du travail salarié. Pourtant vous publiez à tire-larigot.

Je ne suis pas hédoniste (l’idéologie du plaisir en est la falsification). Je n’ai pas le culte de l’écriture. J’ignore la hantise de la page blanche, je redoute seulement de n’avoir pas sous la main de quoi écrire une note que ma mémoire risque d’égarer. Je n’écris que dans la nécessité intérieure de mener plus avant une pensée qui participera de cet éveil de la conscience humaine qu’appelle la grande colère planétaire des peuples.

Vous avez toujours prôné la liberté absolue de l’expression contre toute censure. Des événements tragiques en Europe (l’attentat à Charlie mais aussi le meurtre récent d’un professeur en France) montrent que le droit au blasphème n’est plus aussi garanti qu’avant (même si beaucoup en ont fait les frais auparavant). Qu’en pensez-vous ?

Le blasphème n’a de sens que pour un esprit religieux. La religion a toujours été le cœur d’un monde sans cœur. Lorsque les luttes sociales ont fait battre l’organe vital d’une société radicalement nouvelle, on a assisté à la déconfiture du christianisme, jadis si puissant.

La liquidation de la conscience de classe provoquée par la bureaucratisation syndicale et politique du mouvement ouvrier et surtout par le raz de marée du consumérisme a laissé s’instiller au cœur de la société le pire venin qui soit, celui de l’argent. Comme le christianisme avait profité de la désagrégation des religions romaines, l’islam n’a eu aucune peine à ramasser les débris du christianisme. Aucune répression n’en viendra à bout. Il n’y aura pour détruire son emprise mortifère que le retour au vivant qu’implique l’insurrection existentielle et sociale.

Dans le combat de la désobéissance civile, il n’y a ni couleur de peau ou de cheveux, ni sexe, ni croyance qui vaillent.

Nous vivons une crise sanitaire importante. Quelles précautions prenez-vous vous-même ? Comprenez-vous la limitation de certaines de nos libertés dans ce contexte ? Pensez-vous que cela nécessite une action coordonnée, centralisée, celle de l’État, souvent décriée par les anarchistes ?

J’ai évoqué dans L’Insurrection de la vie quotidienne la possibilité d’une autodéfense sanitaire. Une relation de confiance entre soignés et soignants disposant de moyens techniques révoquerait cette peur qui tue plus que le virus. Cette panique, aujourd’hui propagée selon les méthodes de Goebbels, permet à l’État d’enrichir Big Pharma et ses actionnaires aux dépens de la santé, de l’éducation, du bien public (notre res publica).

L’humanité est en train de mourir pour que survive une économie où l’argent fou tourne en rond en creusant sa propre tombe.

Êtes-vous sensible à ce bouleversement des écosystèmes et comment expliquez-vous que nos comportements mettent tant de temps à changer ?

Comment voulez-vous que se préoccupent du climat les États et les multinationales pour lesquels la vie n’est rien en regard du profit immédiat ? La passivité hargneuse des résignés est pire que la tyrannie des maîtres. On a vu ce qu’ont donné Nuit debout, les Indignés en Espagne ou les mouvements anti-austérité en Grèce.

Il n’y a pas d’autre solution qu’un retour à la base. Les conditions d’existence, la dévastation économique et bureaucratique, l’empoisonnement des aliments, la déshumanisation dont souffrent les peuples sont devenus les moteurs d’une insurrection généralisée (même si elle est intermittente). La vraie démocratie viendra d’initiatives locales se fédérant planétairement. Je renvoie le lecteur à mon analyse des ZAD développée dans Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande. Nous avons toujours été induits à raisonner selon une logique de macro-société. Pour la réification marchande, le sujet n’existe pas. Le nombre est un objet mort.

Aujourd’hui, la subjectivité s’ébroue. L’important, c’est ce que j’ai envie de vivre et le combat que je mène quotidiennement contre ce qui m’en empêche. Ce n’est pas le nombre de protestataires qui fait leur force, c’est l’intelligence sensible qui progresse chez les individus et les solidarise, leur évitant l’abrutissement populiste, l’individualisme qui crétinise et cherche un bouc émissaire pour assouvir ses frustrations.

Le mouvement féministe a beaucoup évolué ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?

Il a fallu longtemps pour le comprendre : la libération de la femme et la réhabilitation de la nature sont inséparables. À la société nouvelle, qui lentement sort des limbes, il appartiendra de dépasser l’affrontement entre l’ultime arrogance du patriarcat défaillant et un féminisme que le désir de vengeance aveugle au point de revendiquer le droit aux pires prérogatives de l’homme. La belle victoire que de célébrer l’engeance des Thatcher ! La belle émancipation que de devenir ministre, préfète, militaire, policière, tortionnaire, femme d’affaires !

L’être humain est le devenir de l’homme et de la femme, il est le dépassement du virilisme et du féminisme.

Quel est votre avis sur la Belgique ? Ce pays si compliqué à gouverner signifie-t-il quelque chose pour vous ? Comment voyez-vous son avenir ?

Je refuse de m’identifier à une entité géographique. Je me moque d’être belge ou iroquois mais je me sens touché par cette Bruxelloise qui, interrogée sur les effets du confinement et des fermetures de bistrots, se disait outrée parce que « c’est tout un art de vivre que l’on détruit ».

J’aime les frites, je me régale d’une Triple Westmalle, d’une Bush, d’une Rochefort, d’une St Feuillien Grand Cru, je suis attaché à mon parler picard. Je n’ai rien en commun avec les moutons qui, au nom de je ne sais quelle Belgique, vont continuer à voter pour leurs bouchers. Ce qui tue la joie de vivre fait fête à la charogne.

Vous vous êtes souvent adressé à la jeunesse dans vos écrits. Quelle suggestion feriez-vous à un jeune (disons seize ans) aujourd’hui ?

D’apprendre à vivre, non à ramper comme un chien à qui l’on aboie des ordres. De refuser la servitude volontaire, d’expérimenter des modes de société où il ne soit plus nécessaire de s’avilir pour une poignée de dollars.

Mais de quel droit donner des conseils et pourquoi en tenir compte si vous n’en sentez pas le désir en vous ?

Un groupe de théâtre belge, le « Raoul collectif », se revendique aujourd’hui de votre nom (et de votre héritage), qu’en pensez-vous ?

C’est un témoignage d’amitié et de complicité qui aide à vivre. De tels éléments épars fondent peu à peu le projet d’entraide dont rêvait Kropotkine.

On connaît la citation de Gramsci « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Comment les éviter ?

Nous sommes dans une mutation de civilisation, la vieille meurt, la nouvelle naît en redoutant sa nouveauté. Les monstres disparaîtront quand nous bannirons la peur qui leur confère leur vraie substance.

Enfin, nous demandons normalement aux personnalités que nous interviewons de nous recommander une lecture. Que nous proposeriez-vous ?

Encore, toujours (en réfléchissant surtout à sa mise en pratique) le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Toutefois, la meilleure lecture, la plus difficile et la plus passionnante, reste celle de soi-même.

Propos recueillis par Béatrice Delvaux et Catherine Makereel
et publiés par Le Soir à Bruxelles le 14 novembre 2020.

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