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Je ne suis pas Florence

lundi 11 février 2013, par Carlos Beas Torres

C’est clair que je ne suis pas Florence. Je m’appelle Miguel Juan Hilaria et je suis mixe, ayuuk comme nous disons nous autres. Avant j’étais un paysan, maintenant je suis seulement un détenu. Cela fait huit ans que je suis enfermé dans une prison d’Oaxaca, dans la localité de Matias Romero, depuis qu’il m’ont accusé à tort d’avoir assassiné un pauvre là-bas du côté de l’ejido Francisco Javier Jasso.

Pour établir ma culpabilité ils m’ont torturé et je fus obligé par le sous-procureur Wilfrido Almarez de signer une feuille blanche, dont j’ai su ensuite que c’était ma confession. Ils m’ont frappé et humilié pendant des heures dans les bureaux du ministère public qui sont à Tehuantepec, où ils m’avaient emmené sans même me montrer un ordre d’arrestation. Je ne parle pas bien le castillan, et à force de coups, de cris et même de crachats ils m’ont forcé à apposer ma signature et mes empreintes digitales sur une feuille. Aucun avocat et aucun traducteur ne m’accompagnait. C’est la loi pour nous autres.

Le jour suivant, comme un paquet, tout maculé et endolori, ils m’emmenèrent à la maison d’arrêt de Matias. À cause des coups reçus je ne pouvais m’arrêter de pisser du sang. Ma famille avisa l’organisation et rapidement ils m’envoyèrent un médecin qui s’occupa de moi, je restais dans le cirage dix jours. Et bien que la commission des droits de l’homme ait prouvé que j’avais été torturé, que l’unique témoin ait déclaré que les flics l’avaient menacé pour qu’elle témoigne, le juge me condamna à trente ans de prison.

Durant ces longs jours d’enfermement, que j’ai passé à tisser des hamacs, je n’ai cessé de me souvenir de cette maudite matinée où j’allais m’occuper de ma milpa [1] et où je trouvais le bétail du riche qui mangeait tranquillement la milpa que j’avais semée. Énervé, j’attachais les animaux pour que le riche en venant les récupérer me paie les dégâts. Et il arriva, bien remonté : « Putain d’Indien, ça va te coûter cher ! Pour qui tu te prends, va-nu-pieds ! » Moi je montais sur mes grands chevaux et je lui dis, non, je lui criais : « Fais ce que tu veux mais je ne rends pas tes animaux tant que tu n’as pas payé les dégâts. » Et comme je voulais, il me jeta quelques billets et se récupéra les trois bœufs en question, non sans m’avoir encore menacé.

Et le riche mit rapidement sa menace à exécution, que sa fille Janet était agent du ministère public, et me colla la mort d’un voisin qui avait une aventure avec la femme d’un autre. Cette Janet était aussi dans la politique et menait campagne pour le fameux Ulises Ruiz et quand celui-ci eut gagné le gouvernement la femme gagna en pouvoir et grâce à ses contacts réussit à ce que les magistrats me jettent en prison.

Mon procès fut une sale affaire, à plusieurs reprises mon avocat demanda à ce que l’on entende le mari offensé, qui était le véritable auteur du meurtre que l’on m’imputait, mais jamais ils ne le convoquèrent. Et comme la vie d’un Indien ne vaut rien dans ce pays, je récoltais des années espérant jour après jour que l’on reconnaisse l’injustice dont j’ai été victime et qui me tient ici, brisé, malade, et loin de ma famille.

Ici dans la prison il y a une majorité de pauvres. Ils racontent leur histoire. La majorité disent qu’ils n’eurent pas d’argent pour payer un avocat, certains qu’ils ne parlaient pas bien le castillan, qu’ils ne savent même pas pourquoi ils sont prisonniers. Beaucoup évoquent des mauvais traitements et des abus de pouvoir. Il y a un autre Indien, un Mixtèque, qui dit que le riche le dénonça abusivement pour viol, et qu’à présent il s’est emparé de ses terrains. La vérité est que sur cette terre il n’y aucune justice.

Non, je ne suis pas Florence. Juste un Indien de plus. Juste un pauvre de plus à être incarcéré, comme beaucoup dans ce pays. Beaucoup pour ne pas parler le castillan, ou pour ne pas avoir d’argent pour payer l’avocat ou acheter la justice. Non, je ne suis pas Florence, je suis juste Miguel Juan, Indien mixe. De moi le président de France n’a jamais entendu parler, je ne suis pas sorti sur l’écran pour avoir séquestré ou tué. Je suis prisonnier pour avoir pris soin de ma milpa, pour défendre mes droits et ma vie. Je ne vaux rien, cela les juges me l’ont dit, les policiers et le ministère public. Je suis juste Miguel Juan Hilaria, Indien détenu dans un pénitencier de l’État d’Oaxaca.

Carlos Beas Torres
Traduit par Alèssi Dell’Umbria.
Source du texte original :
La Jornada, 9 février 2013.

Notes

[1La milpa, le champ de maïs.

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