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L’actualité sacrée des Huicholes

mercredi 2 mai 2012, par Elena Poniatowska

Dans la cuisine, à l’intérieur de la maison d’adobe de Karina et Eduardo Guzmán à Las Margaritas, dans l’État de San Luis Potosí, un grand récipient plein de bouillon attend sur le sol de terre que deux volontaires l’emportent au campement des Huicholes. Les volontaires sont des jeunes qui s’installent n’importe où et sourient tout le temps.

À 11 heures du soir, l’autorisation nous parvient. Nous pouvons aller au campement huichol proche. Il pleut, mais il ne fait pas froid. Assis autour d’un feu, il y a plusieurs rangs de formes humaines accroupis, des hommes et des femmes emballées dans leurs jupons.

— Il faut que vous disiez qui vous êtes et pourquoi vous êtes ici.

Nous manifestons notre respect, notre admiration.

Dehors, la pluie.

Nous restons debout. L’atmosphère est déférente.

Comme la pluie redouble, on nous emmène jusqu’à une camionnette blanche où s’est enfermé Felipe Bautista, jeune Huichol au visage ouvert qui parle bien espagnol et donne des explications malgré la grippe qui l’a reclus dans l’auto. Au moment de nous dire au-revoir il me dit :

— Je veux passer sur Televisa [1].

Considéré comme un des sites sacrés naturels les plus importants, en 1988, Wirikuta a été incorporé au Réseau mondial de sites sacrés naturels de l’Unesco. Il se peut que l’octroi de ce statut soit incompréhensible pour certains car à première vue cet endroit est aride et sauvage.

Ce que beaucoup ne comprennent pas, c’est le miracle de vie qu’on voit journellement à Wirikuta, les figuiers de barbarie, les cactus sont les silencieux gardiens du chemin, prêts à se défendre avec leurs épines de ceux qui voudraient leur nuire. C’est plus qu’un désert tel que nous l’imaginons généralement : des dunes et du sable. Wirikuta est un biotope unique au Mexique, il abrite des espèces de plantes et d’animaux endémiques : le jícuri, comme on appelle le peyote, les cactus et la gobernadora.

La richesse minérale de son sous-sol a attiré l’attention de la compagnie minière canadienne First Majestic Silver, qui a payé trois millions de dollars au gouvernement mexicain pour obtenir des concessions sur 6 326 hectares d’un total de 140 000 à explorer et exploiter.

Petra Puente Córdoba, habitante de Real de Catorce, dans l’État de San Luis Potosí, raconte que lorsque la First Majestic Silver a annoncé que dans le cadre de ses prospections minières elle irait jusqu’au Cerro del Quemado, « ça a alarmé tout le monde parce que définitivement l’activité de la mine peut déstabiliser ces sites sacrés que nous avons au Mexique ».

Les préoccupations sont multiples. L’eau qu’utilisent les habitants de Real de Catorce et de Las Margaritas vient de sources. D’où la mine tirera-t-elle toute l’eau que requiert son exploitation ? Ses méthodes d’extraction impliquent l’usage de substances qui peuvent polluer les nappes phréatiques, nuire à la flore et à la faune locales. On ne peut ignorer le besoin d’emploi ; il est urgent qu’ils sortent de cette pauvreté qui les harcèle, mais est-ce que la mine est la solution ?

Le 7 février dernier, dix-huit groupes de Huicholes dispersés venant de différentes communautés — des États de Nayarit, Jalisco, San Luis Potosí, Zacatecas et Durango — se sont réunis à Wirikuta pour réaliser une cérémonie particulière où ils ont demandé que leurs lieux sacrés ne soient pas affectés par les travaux de la First Majestic Silver. Il y a presque 47 620 Huicholes ; beaucoup d’entre eux ont émigré et on peut les voir avec leurs costumes magiques illuminant les rues des villes de Zacatecas et de San Luis Potosí.

Cette nuit-là il a plu. C’était la première fois, après une longue saison de sécheresse, que l’eau du ciel répondait à la prière qu’ils élevaient autour d’un feu. Les dieux ont répondu par la pluie et les premières gouttes ont fait courir et rire de joie les gens rassemblés. « Venez voir, il pleut ! Venez tous ! » Les femmes ont sorti leurs nouveau-nés collés à leur poitrine et ont présenté leur visage à la pluie. Les plumes de dindon sur les chapeaux riaient elles aussi. Il n’y a pas un seul chapeau huichol qui n’ait des plumes. Ce qui abonde le plus à Wirikuta, ce sont les plumes qui donnent du pouvoir et font voler la pensée.

À Wirikuta, les marakamés [2] se sont manifestés contre un gouvernement fédéral qui ne répond pas à leurs exigences. Pour lui, les affaires passent d’abord, peu importe que ce soit au détriment de notre patrimoine. Un des problèmes gouvernementaux est que les politiciens sont fermés aux alternatives que propose le pays lui-même. Il est plus facile d’opter pour les négoces connus et rentables que d’investir dans la culture de notre pays.

En quoi une mine pourrait-elle être favorable aux Huicholes ? Elle leur donnerait du travail ? Elle remédierait à leur pauvreté ? De tous les groupes indigènes du Mexique, les Huicholes sont les seuls qui ne se sont pas adaptés à la prétendue modernité que bien d’autres voient comme le salut de notre planète. Les Huicholes n’ont pas troqué leur costume pour un complet de fonctionnaire ni leur musette pour un porte-document ; leur nourriture est toujours la même et ils ne sont pas montés en ascenseur jusqu’au dernier étage d’un gratte-ciel de Mexico. Le quartier de Santa Fé [3] leur semblerait une autre planète, un espace lunaire. Ils ne veulent pas appartenir, ils demandent de ne pas changer. En quoi consisterait notre respect de leur tradition ? Savons-nous mieux qu’eux ce qui leur convient ? Au cours des ans, nombre de Mexicains sans ressources ont décidé d’aller chercher de meilleures conditions de vie pour eux et pour leurs familles, et ils n’ont consulté personne, surtout pas le gouvernement, qui n’a pas su comment les retenir. C’est pourquoi beaucoup traversent le Rio Grande en dépit du danger. Ce sont des gens de Zacatecas (État qui vit totalement des mandats qu’envoient les travailleurs migrants), des États d’Oaxaca, de Guerrero. Pourquoi les Huicholes ne pourraient-ils savoir quel doit être leur destin ? Les Accords de San Andrés [4] sur les us et coutumes vont-ils rester lettre morte et les peuples indigènes continueront-ils d’être traités comme des gens à part ?

Les chamans, chanteurs et jicareros [5], ainsi que les autorités du peuple wixárica [6], défendent leur site sacré, leur « Cerro Quemado » [7], et leur vision du monde chargée pour eux d’une signification mythique. Pour nous, qu’est-ce qui a une signification ? Nous vivons dans un monde ou les perles de verre sont à peine une poussière qui brille, un amusement poétique, un enfilage de rêves qui se dissolvent en petites boules difficiles à ramasser du bout des doigts. Que peut la fragilité de ces perles de verre contre les machines qui creusent d’énormes trous et laissent la terre tranchée par des tunnels et des puits au cours de cette recherche des veines d’argent ?

Nous rêvons d’un pays meilleur pour tous, les Huicholes rêvent que leurs terres sacrées soient respectées. Hermann Bellinghausen dit que « c’est dans les rêves qu’ils (les Huicholes) livrent les meilleures batailles de leurs vies ».

Pour la société où nous vivons, tout est jetable, instantané. Les grandes industries règnent sur la terre, l’exploitent et l’abîment ; nous encourageons ces activités parce qu’elles génèrent des emplois, même s’ils sont temporaires ; pourtant nous ignorons les dommages qu’elles infligent à la nature. Nous achevons la planète. Les Huicholes, en revanche, en prennent soin, la sacralisent.

Il est admirable qu’un groupe d’hommes et de femmes, d’anciens et d’enfants défende un territoire qui est protégé par des organisations internationales telles que l’Unesco, mais nous, les citoyens, les enfants de l’asphalte, jusqu’à quand allons-nous permettre que les instances gouvernementales continuent de saboter le pays au nom du progrès ?

Eduardo Gúzman et son épouse Karina, qui travaillent avec les gens de la communauté de Las Margaritas, la plus proche du Cerro del Quemado, ont impulsé des projets qui aident les communautés et ne nuisent pas à la nature, comme les ateliers d’herboristerie : « Notre produit star s’appelle “Pommade de quatre plantes”. Elle contient les plantes les plus abondantes qu’on voit dans le désert : la gobernadora, la sangre de grado, la sabila et le maguey. C’est un projet que nous réalisons avec quinze femmes d’ici, de la communauté. »

Comment une pommade va-t-elle rivaliser avec une compagnie minière ?

Les solutions au problème de la pauvreté existent, mais il est indispensable que le gouvernement s’engage à soutenir ces projets qui respectent les sites naturels du pays. Il est important que le gouvernement protège les peuples indiens qui survivent encore, car nous sommes en train de réduire à néant ce qui reste de notre glorieux passé.

Les Huicholes sont un des rares peuples qui maintiennent leurs traditions intactes grâce à l’isolement que leur permet la sierra. Dans leur cosmogonie, nous faisons tous partie de l’univers. Les dieux — c’est nous qui les appelons ainsi — ne sont pas supérieurs aux hommes, mais nos frères. Leur origine se trouve à Wirikuta, c’est là qu’ils célèbrent la vie. Pour eux, il existe une trinité sacrée qui donne son sens à leur vie : le peyote, le maïs et le cerf. Le peyote est leur guide spirituel. Kareli Muñoz Cortés, originaire de la capitale et maintenant institutrice à Las Margaritas, dit que « cet endroit est très important parce que la légende rapporte qu’ici arriva un cerf venu de la mer, Haramara, de San Blas, dans le Nayarit. Il sortit de la mer et voyagea jusqu’à trouver une terre fertile à semer. Le cerf arriva à Wirikuta car il y rencontra une biche, Huirima, la calebasse. Le cerf trouva une terre fertile où semer la graine de la lumière, la graine du soleil, la graine du maïs. C’est une trinité : le peyote, le maïs et le cerf. Ils sont trois et sont un en même temps ».

Chaque année les Huicholes font un pèlerinage au Cerro del Quemado, ils suivent le chemin qu’a parcouru le cerf, ils avancent comme s’ils allaient à la chasse au cerf. C’est un rituel où leur quête s’achève quand ils trouvent Híkuri, le peyote ou « petit cerf bleu », comme ils l’appellent aussi. « Pour peu que vous en mangiez un morceau, le cerf va vous toucher, va toucher votre cœur. C’est laisser de côté la raison et l’intellect et se laisser guider par le cœur, par ce qu’il nous dit », commente Kareli. Ils ne marchent pas pour marcher, ils sont une flèche spirituelle, ils ont un entraînement physique qui leur permet d’arriver à leur destination, ils vont à la recherche du cœur du grand-père le Feu. « Le peyote donne de la force, il rend courageux l’indécis. » La sacralité et le mysticisme qui environnent les Huicholes nous cause un véritable étonnement, à nous qui ne connaissons pas leur culture.

Les Huicholes créent et croient des merveilles. Ce sont d’habiles artisans qui travaillent les perles de verre et les broderies. Leurs couleurs brillantes, vives, gaies accroissent la beauté du désert, du Cerro del Quemado (origine de la vie, lieu de naissance du dieu Soleil), aujourd’hui fragile et vulnérable. Les habitants de Las Margaritas et les bonnes gens qui aident les Huicholes depuis n’importe quelle partie du monde se contaminent de leur mode de vie, de leurs coutumes, et partagent leur vision de la vie. Ils cherchent la meilleure façon de les aider. Ils sont prêts à tisser avec eux une histoire propice à cette culture ancestrale. Les Huicholes sont conscients que leur lutte est très vaste, sans précédent, mais ils savent aussi que, « s’ils n’honorent pas leurs ancêtres, aucune révolution ne fonctionnera ». Ils prient, ils dansent, ils chantent et font des offrandes de flèches, de calebasses, de sang de taureau en remerciement pour la pluie, pour les semailles, pour la récolte de maïs, pour la santé du peuple et de tout le monde.

Wirikuta a formulé son exigence, il ne veut pas être blessé. Les Huicholes ont fait ce qui était en leur pouvoir, ils ont haussé la voix dans leur langue, ils ont consulté les vieux sages qui sont allés jusqu’à la capitale, ils ont offert beaucoup des plumes de leurs chapeaux, beaucoup de boucles d’oreilles et de bracelets de perles de verre pour que nous voyions de près que leur générosité et leur ingéniosité créent des couleurs, les entrelacent et maintenant se préparent à défendre leurs racines, leur origine et leur identité à l’aide de leur parole fleurie et des losanges de leurs costumes.

Que sommes-nous prêts à faire et à donner, nous, le reste des Mexicains ? Comment allons-nous défendre ce qui nous appartient et que pourtant nous laissons de côté ? Quand les fonctionnaires publics cesseront-ils de veiller à leurs propres intérêts pour s’occuper des besoins du pays ? Notre responsabilité et notre obligation sont de rappeler aux fonctionnaires qu’ils travaillent pour nous, le pays entier, un pays où nous avons tous notre place, le Mexique, notre pays, qui subit une malédiction de plus de cinq siècles : le pillage et la marginalisation. Il est juste que les véritable propriétaires du pays, les ancêtres, les « esprits », les fils de Nacahue, la déesse de la fertilité, la femme la plus vieille du monde, récupèrent leurs richesses naturelles et leur autonomie.

Elena Poniatowska

Texte présenté au Forum Wirikuta,
organisé au Sénat de la République
à Mexico les 18 et 19 avril 2012,
publié par La Jornada le 21 avril 2012.

Traduit de l’espagnol par Joani Hocquenghem.

Notes

[1La grande firme de télévision privée du Mexique.

[2Marakamés : sages et chanteurs du peuple huichol.

[3Quartier futuriste et huppé de la banlieue de Mexico.

[4Les Accords de San Andrés, signés en 1996 entre le gouvernement et l’EZLN, n’ont jamais été appliqués.

[5Jicareros : ceux qui font et ornent les jícaras, les calebasses, les récipients végétaux traditionnels des Huicholes qui sont aussi des œuvres d’art.

[6Wixárica (pluriel : Wixaritari) : nom véritable, qu’ils se donnent eux-mêmes, de ceux qu’on appelle les Huicholes.

[7Cerro Quemado : mont brûlé.

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