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Le Codedi, la Finca Alemania et la défense du territoire

jeudi 27 février 2020, par Traba

Au Mexique, l’autonomie se décline dans tous les coins du pays. Pourtant, à Santa Cruz Huatulco, cela n’est pas évident au premier abord. Des routes toutes droites. Des réverbères bien alignés. Des allées au gazon bien propret. Des hôtels de luxe. Des piscines outrageuses. Des plages noyées sous les parasols Coca-Cola, couvées par le regard bienveillant d’un drapeau américain. Bienvenue dans l’une des plus grandes zones hôtelières du sud du pays, créée de toutes pièces dans les années 1980 pour concurrencer Acapulco.

À seulement quelques kilomètres de là, à Santa María Huatulco, des hommes et des femmes ont construit un autre monde, loin de ces paradis artificiels. Avec obstination, malgré les coups bas et la répression féroce du gouvernement d’Oaxaca, ils ont créé le Comité pour la défense des droits indigènes (Codedi). Leur centre de formation, implanté sur les terres récupérées de la Finca Alemania, sera leur laboratoire de vie et de solidarité. Ici se vit une communauté en pleine effervescence. Pour créer une alternative à ce monde capitaliste qu’ils refusent à cor et à cri.

Partir loin de cette mascarade touristique. Prendre une route de terre presque une piste. En plein cœur d’une belle forêt. La camionnette poussive se balance au gré des nids de poule. La poussière vous prend à bras-le-corps. Les maisons se font de plus en plus éparses. Difficile d’imaginer que l’on puisse arriver quelque part. Au bout d’une heure, les premières maisons de la Finca Alemania apparaissent. Des dizaines de canards viennent nous saluer. Il y a comme une quiétude qui se dégage de l’endroit. Nous sommes bien loin de l’ambiance surpeuplée des plages de Huatulco. Le cœur de la communauté, c’est le comedor. De simples bancs et tables en bois. Ici, les marmites mijotent ; qu’importe l’heure, il y a toujours quelque chose à manger ou un café à déguster. Près du comal, un garçon et une fille s’activent à faire des tortillas. Ici, le genre se déconstruit sans bruit. Discrètement. À l’expérience de la vie même. Sur la cancha de basket-ball, de belles fresques racontent une communauté en lutte. Au poing levé et à l’âme rebelle.

Au détour d’un chemin, une vieille église abandonnée. D’une beauté décadente. Ses murs exhalent un parfum de tristesse. À l’entrée, un chien famélique semble garder son âme blessée. À l’intérieur, trois croix noires et deux cartons blancs, portant le nom des cinq personnes assassinées depuis le début de l’organisation. Au sol, la trace d’un slogan où il ne reste plus que le mot LIBERTAD. Cette église mutilée mais toujours debout pourrait être une parabole du Codedi.

Marcher dans la communauté, c’est comme franchir les portes d’un passé révolu. Revivre l’ambiance des romans de B. Traven. Celui d’un temps où les peones s’échinaient à travailler dans les champs de café. Pour seulement quelques pesitos. Sans la moindre considération de la part d’un patron qui les regardait du haut de sa belle demeure. Aujourd’hui, elle a perdu de sa superbe mais l’escalier reste monumental, presque indécent. Comme la preuve de la verticalité des rapports à cette époque. Entre ceux d’en haut et ceux d’en bas. Entre ceux qui avaient la peau claire et les autres. Entre ceux qui possédaient l’argent, le pouvoir et ceux qui n’avait que leur corps à brader. Deux mondes inconciliables. Que l’on pouvait penser immuables. Mais les circonvolutions de l’histoire et la ténacité des hommes et des femmes donneront à la Finca Alemania une tout autre destinée…

Mais avant de raconter cette histoire-là, il nous faut revenir aux origines du Codedi. Pour cela, nous partons à la rencontre d’Abraham Ramírez Vázquez, un des coordinateurs de l’organisation. Il nous reçoit à même le champ. Le matin même, il semait encore des tomates. Ses compañeros, eux s’occupent de la caña. Il pourrait ressembler à n’importe quel paysan mais son regard pénétrant et déterminé nous montre un homme conscient du monde qu’il veut transformer. Prêt à toutes les batailles pour faire vivre sa communauté. Le soleil effleure doucement les montagnes, les mots d’Abraham semblent prendre une plus grande ampleur au fur et à mesure que la lumière se retire. Le Codedi est né, en novembre 1998, suite à la création du premier municipio libre de Santiago Xanica, situé à quelques encablures de la Finca Alemania, qui s’administrait selon ses propres us et coutumes. Le Codedi avait pour objectif principal de récupérer la riche tradition de sa communauté, préserver sa langue zapotèque, promouvoir des valeurs de solidarité à travers le tequio. Une organisation déterminée à défendre ses ressources naturelles telles que l’eau, la terre et la forêt.

Cependant, le gouvernement d’Oaxaca continue d’imposer les autorités municipales qui lui conviennent, en faisant fi des règles de l’assemblée communautaire. Sa seule réponse sera une répression féroce et totalement arbitraire sous le prétexte fallacieux que cette organisation accueillerait en son sein des membres de l’Armée révolutionnaire populaire (EPR), une guérilla assez active à cette époque-là. En 2005, Abraham, considéré comme un élément des plus gênants, sera emprisonné pendant six ans et trois mois, tout comme Juventito et Noel García Cruz. Ils seront accusés d’enlèvements, de blessures et d’homicides, faits qui se révéleront totalement fabriqués.

En 2006, le Codedi participe activement au mouvement à Oaxaca. Des banderoles apparaissent sur le zócalo pour exiger la libération des prisonniers politiques. La stratégie de terreur et d’intimidation, orchestrée par le mauvais gouvernement, n’a pas l’effet escompté. En 2011, Abraham sort plus déterminé que jamais. Le Codedi, lui aussi, se renforce et décide de se créer un territoire pour construire son autonomie. Le 19 avril 2013, ils récupèrent des centaines d’hectares appartenant à une riche famille allemande, la bien nommée Finca Alemania. C’était l’un des centres de commerce des plus importants de la région mais lorsque la maladie de la broca endommagea les plants de café, la finca se retrouva en très grandes difficultés. Ne pouvant plus maintenir ces travailleurs, les héritiers cèdent la moitié des terres puis incapable de faire face, ils acceptent de tout céder, soit 600 hectares, au Codedi. Par une belle revanche de l’histoire, les peones qui travaillaient encore sur ces terres, les dominés d’hier, vont les récupérer pour en faire un centre de formation pour tous les jeunes des communautés environnantes, jusqu’aux plus éloignées. Ils déclareront dans un communiqué : « Nous avons décidé de réaffirmer notre possession de la finca de café appelée “Alemania”, puisque la plupart d’entre nous sommes nés et avons grandi dans ce lieu, et que nous y avons travaillé toute notre vie avec d’autres travailleurs sans avoir reçu une rémunération adéquate et sans bénéficier des avantages auxquels nous avons légalement droit. Nous avons vu que diverses personnes et groupes extérieurs ont pillé les ressources naturelles de la finca, abattant des arbres de bois précieux pour les vendre dans les centres touristiques de Huatulco. [1] »

Plus de 48 communautés vont rejoindre l’organisation, ce qui représente environ 1 800 familles [2]. Chacune assumant, à son tour, une partie du travail collectif par le biais du tequio. Pour les communautés, ce travail non rémunéré au bénéfice du collectif fait partie intégrante de leur manière de vivre. Pour fonctionner ensemble, ils organisent tous les deux mois une assemblée afin de planifier les activités et tâches à réaliser. La Finca Alemania va alors devenir un vrai centre de formation avec la création de 18 ateliers de production et d’apprentissage en menuiserie, boulangerie, couture, agro-écologie, mécanique, fabrication de briques pour la construction, atelier de ferronnerie, pisciculture, médecine naturelle, théâtre, musique, sérigraphie.

Le Codedi a aussi misé sur un système éducatif qui va du préscolaire au baccalauréat. L’objectif est écrit sur les murs de l’école, ouverte aux quatre vents, « avec l’éducation autonome, nous formons des enfants au sens critique, à l’analyse, à la réflexion ». Abraham précise qu’il s’agit d’une éducation qui correspond à la réalité des jeunes de ces communautés, dans le but de les sensibiliser à la question de l’environnement. La priorité est donc de former des jeunes conscientisés, qui ne soient pas seulement de la chair à travail. Parmi les formateurs, il y a Gustavo qui s’occupe de la boulangerie. Occasionnellement, il est chauffeur pour chercher ou ramener les gens à la ville, car ici, il n’y aucun transport public. Il est heureux d’être là. Souvent, il part à la rivière pour se rafraîchir ou pour essayer d’attraper des crevettes et, lorsqu’il est trop fatigué, il s’écroule dans son hamac face à son atelier. Il n’hésite pas à prêter son four aux Italiens de la brigade internationale de solidarité qui veulent régaler la communauté de leur patrimoine national, à savoir la sacro-sainte pizza. Gustavo est un homme simple, toujours prêt à distribuer pain ou sourire.

La finca s’organise à partir d’une assemblée générale, c’est l’organe décisionnaire de la communauté. Le comité général, comme celui des formateurs, des jeunes ainsi que la commission politique assurent le dialogue et le débat pour le bien vivre de la communauté.

Le Codedi est au centre d’un territoire qui attise toutes les cupidités. Pour construire sa zone hôtelière, le gouvernement n’a pas hésité à exproprier des milliers d’hectares de plage et de jungle ni à détruire des lieux sacrés où les indigènes réalisaient leurs cérémonies rituelles. Pour exemple, San Miguel del Puerto a subi, en 1984, une expropriation de 22 000 hectares. Aujourd’hui encore, ils exigent la restitution ou l’indemnisation de ces terres spoliées. Un autre axe de lutte est celui de l’appropriation de l’eau des rivières pour remplir les piscines des hôtels, arroser les jolies pelouses. Les communautés doivent aussi faire face au pillage du bois exotique, el granadillo, utilisé pour la finition des voitures de luxe, très prisé par les Asiatiques. Ce commerce est désormais aux mains du crime organisé, originaire du Michoacán, en toute collusion avec les pouvoirs locaux. Depuis, les talamontes font régner la terreur dans la forêt. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a aussi des concessions minières et des projets de barrages hydrauliques, notamment sur le río Copalita. Totalement cernés. Ils entrent en résistance. La tête haute. Le poing levé.

Et comme la lutte ne doit pas toujours être frontale, ils organisent chaque année une rencontre de théâtre afin que l’art devienne aussi une source de résistance. Pour Abraham, « la culture, c’est ce qui coule dans les veines de nos peuples indigènes. C’est essentiel pour nous de développer un travail culturel pour que nos traditions ne disparaissent pas. L’art permet aussi de valoriser nos formes de convivialité ». Un discours très proche de celui des zapatistes.

Par sa résistance, sa capacité à mobiliser, le Codedi devient une véritable pierre dans la chaussure du gouvernement [3]. Ils ne cesseront de dénoncer le silence complice du gouvernement fédéral, dont la seule priorité est d’imposer des mégaprojets dévastateurs comme le Corredor Transístmico. Pour Abraham, qui ne mâche pas ses mots, le Mexique est un État en faillite, totalement hors de contrôle et sous la mainmise des narcotrafiquants et de politiques corrompus. Par ailleurs, le Codedi demande aussi au gouvernement de tenir ses engagements concernant l’habitat digne, la santé, l’équipement des écoles, l’entretien des routes. Il rappelle aussi que, derrière le luxe des hôtels, il y a toute une économie de la misère qui se développe. Ces demandes sont bien évidemment légitimes mais, forcément, elles dérangent ceux qui veulent s’enrichir en toute tranquillité. D’un geste de la main, presque en riant, Abraham dira : « Nous ne sommes pas bien vus par le gouvernement pour notre manière de penser et d’agir. Il cherche par tous les moyens à nous faire taire avec l’appui des grandes entreprises de Huatulco. » Le piaillement des oiseaux, dans l’arbre d’en face, semble faire écho à son rire. D’un ton plus grave, il revient sur les pires moments de la répression. Le 12 février 2018, au retour d’une réunion avec des fonctionnaires de l’État, concernant toujours un problème de non-respect des us et coutumes à Xanica, la camionnette du Codedi est prise pour cible et mitraillée. Sur les cinq personnes présentes, seules deux survivront, Abraham et Emma Martínez. Trois décéderont de leurs blessures [4]. Dans un communiqué sera directement incriminé le gouverneur Alejandro Murat, qui fera preuve d’une insolente indifférence [5]. La campagne de harcèlement et de criminalisation se poursuit. Le 19 juillet 2018, Abraham Hernández González, coordinateur régional du Codedi, est torturé et assassiné par un groupe de policiers. Puis, c’est au tour de Noel Castillo Aguilar, défenseur des droits humains et membre du Codedi, d’être assassiné le 25 octobre 2018 par le crime organisé à Barra de la Cruz. La danse macabre ne semble jamais vouloir prendre fin. L’impunité est totale.

Les enjeux financiers sont tels que le gouvernement n’hésite pas à imposer des candidats de leur choix dans les municipalités sans respecter les us et coutumes. Ce qui fut encore le cas à Santiago Xanica qui s’est vu imposer une candidate à la présidence municipale, qui ne vivait pas là il y a encore deux mois. Il n’y eut même pas d’assemblée communautaire. Pour arriver à leurs fins, les autorités utilisent l’intimidation et la violence des paramilitaires. Dans ce contexte, le 6 octobre 2019, alors que les prétendants à la mairie de Santiago Xanica, accompagnés de membres de l’IEEPCO (Institut électoral de l’État d’Oaxaca), viennent enregistrer leurs candidatures officielles, un homme armé est intercepté par les topiles (corps de vigilance communautaire) sur le territoire du Codedi. Ce dernier ouvre le feu, mais finira par être maîtrisé grâce à l’autodéfense communautaire. Il s’avérera que cet homme est un policier de l’Agence d’investigation de l’État (AEI) qui agissait en civil armé. Il était également en possession de drogue. Blessé lors de son arrestation, il est remis aux membres de l’IEEPCO pour être emmené à l’hôpital où il décédera. Par la suite, deux autres membres de l’AEI, également en possession de drogue, sont arrêtés, désarmés et renvoyés à pied dans les montagnes. Les camionnettes, les armes et la drogue saisies aux assaillants sont remises à la Fiscalía General de la República. Aussitôt, le gouvernement d’Oaxaca incrimine le Codedi d’agression, vol et blessures, et émet une quinzaine de mandats d’arrêt. Pour tenter de battre en brèche toutes les tentatives de désinformation, le Codedi sortira un communiqué où il donnera sa propre version des faits [6]. Offensifs, ils diffuseront également une vidéo avec la parole énergique d’Abraham [7]. Malgré les mandats d’arrêt émis contre ses membres, aucun ne songe à limiter ses activités. Ils refusent de se taire, s’exposant à de nouvelles représailles. C’est dans ce contexte que, le 6 novembre, Fredy García Ramírez, porte-parole de l’organisation, est arrêté alors qu’il était en route pour une réunion sur Oaxaca, et incarcéré à la prison de Tanivet. Une nouvelle audience doit avoir lieu en mars 2020. Abraham ne semble pas très optimiste. Selon lui, la question politique risque de prendre le pas sur la question judiciaire qui présente un dossier totalement vide.

Le Codedi est au cœur d’une tourmente effrayante, assassine. En moins de deux ans, cinq meurtres, six arrestations arbitraires et trois raids sur son territoire. Pour autant, l’organisation continue son travail de développement social et d’éducation pour les communautés. Prête à tous les sacrifices pour avancer dans son autonomie, loin de ce narco-État assassin.

Il se fait tard. La voie lactée vient de prendre d’assaut la nuit. Au comedor, les jeunes se chahutent. Certains partent jouer au basket. D’autres savourent les délicieuses pizzas, préparées par les internationaux. Une communauté presque comme les autres. Ici, on pourrait se croire à l’abri du monde. Pourtant, il n’en est rien. La bestia a un appétit énorme. Elle a soif de pouvoir et de richesses. Mais ceux du Codedi ont décidé de ne pas se laisser faire. Ils continuent vaille que vaille ! Fin mars 2020, ils organisent une nouvelle édition du festival de théâtre, qui tient lieu de fête de la finca récupérée. Cette édition s’ouvre pour la première fois aux compagnies internationales. Il se dit que plus de mille personnes pourraient venir. Il y a des luttes qui ne se laissent pas facilement intimider. Le Codedi en fait partie. Indéniablement.

Oaxaca, février 2020

Photographie : Patxi Beltzaiz.
Ce récit, accompagné des photographies
prises par Patxi à la finca, provient du site
De l’autre côté du Charco.

Notes

[2Issues des vallées centrales de l’Oaxaca, le district de Miahuatlán, de Potchula et celui de l’Isthme.

[3Como una piedra en el zapato, titre du documentaire réalisé par Julia Molterer.

[4Ignacio Basilio Ventera Martínez, dix-sept ans ; Luis Martínez, dix-huit ans ; Alejandro Martínez Díaz Cruz, quarante et un ans.

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