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Les Diggers, du XVIIe siècle en Angleterre
au XXe siècle en Californie

vendredi 18 mars 2016, par Alex Forman

Quand un petit groupe d’hommes commença à retourner (dig) la terre et à planter sur les terrains communaux de St. George’s Hill dans le Surrey en 1649, ce fut le point culminant et radical des nouvelles forces de changement qui résultaient de la Réforme dans l’Empire germanique. Car avec l’effondrement de la suprématie totale de l’Église romaine, ces nouvelles forces dépassaient la révolte de Martin Luther. La destruction de la raison d’être de l’omnipotence de l’Église conduisit le peuple jugulé à mettre en question le pouvoir exercé par des formes autres de la structure d’autorité en décadence. Cela peut mieux se voir dans la révolte des paysans dans l’Empire germanique ainsi que dans la Guerre civile anglaise. Car non seulement l’Église était mise en question, mais également les institutions de l’État et le système de la propriété des terres [1].

Les Diggers — ce petit groupe d’hommes ainsi connu — mettaient en question l’ordre existant dans sa totalité : ils avaient des griefs contre le clergé, les juges, les hommes de loi, le Parlement et les nobles. Ils revendiquaient que la terre commune, qui appartenait au roi qui venait d’être exécuté, soit remise au peuple. Le peuple pouvait exploiter collectivement les terrains communaux et établir une république fondée sur la coopération parallèlement au système existant. Les Diggers croyaient que leur système ferait preuve de tant de paix, de raison et d’amour que bientôt le pays tout entier se joindrait à eux. Ils ne voyaient aucune nécessité à violence et refusaient même de se défendre s’ils étaient attaqués.

Les Diggers avaient deux arguments distincts pour leur cause, l’un religieux et l’autre politique. L’argument religieux déclarait que Dieu n’avait pas créé la terre comme la jouissance de quelques hommes seulement, mais plutôt comme une richesse commune, pour tous. La propriété de la terre avait été acquise, depuis Guillaume le Conquérant, par l’usage de l’épée — indirectement quand ce n’était pas directement. Cette propriété de la terre fondée sur le sang était immorale. Les Diggers croyaient que l’homme avait deux instincts opposés dans son esprit : la conservation de soi qui expliquait l’avidité et la tuerie, et la conservation de la communauté que représentaient le partage et l’amour. Agir moralement, cela signifiait une vie fondée sur la conservation de la communauté. Les Diggers croyaient également que si les hommes vivaient à l’heure actuelle en accord avec le principe de conservation de la communauté, leurs mauvais instincts disparaîtraient à cause du pouvoir suprême de l’amour universel.

L’argument politique des Diggers était que, puisque la terre commune appartenait autrefois au roi, elle appartenait maintenant à tous ceux qui avaient combattu pour mettre fin à la monarchie. Donc, puisque les masses populaires avaient combattu, ces masses avaient des droits quant aux anciennes possessions royales. Il importe de remarquer que Gerrard Winstanley, le porte-parole principal des Diggers, montrait une tendance croissante à fonder leur cause sur des arguments politiques plus concrets, pendant l’histoire brève du mouvement. Le dernier document important provenant du mouvement Digger fut un long appel de Winstanley à Oliver Cromwell qui appelait à la création en Angleterre d’une république fondée sur la coopération. Celui-ci comprenait des propositions concrètes sur la manière d’organiser l’économie, les écoles, l’État et le système judiciaire. Il soutenait la propriété privée dans le cadre du foyer, la famille comme cellule sociale, le suffrage universel chez les adultes, la propriété commune de toutes les terres de la Couronne et des entrepôts communs pour tous les produits.

Bien que les premiers Diggers n’aient pas réussi dans leur but, leurs pensées ont survécu par-dessus trois cents années et réapparaissent sous une forme remarquablement semblable. Surgissant d’un échange de bons procédés entre la Nouvelle Gauche et l’ancienne « Beat Generation », une culture hippy a fleuri à San Francisco fin 1965. Deux nouveaux facteurs qui ont fait de cette semence hippy un phénomène très distinct étaient : premièrement, un sentiment de communauté (accentué par des individus frustrés par la Nouvelle Gauche) et, deuxièmement, l’usage du LSD. Franchissant les différences économiques et sociales de beaucoup de ces Américains « aliénés », pour la plupart tout jeunes, une « génération de l’amour » nouvelle, tribale, prit racine dans Haight Ashbury, district de cette ville. La nouvelle force, déchaînée par le LSD, constituait le facteur premier d’unification d’un groupe qui s’étendait de la clique motocycliste des Hell’s Angels, quelquefois violents, aux bouddhistes zen qui méditent. Cette nouvelle floraison fut au début amorphe, mais elle prit bientôt la forme d’une communauté bohème complète avec sa propre classe marchande : les marchands du « hip ».

La nouvelle communauté d’amour de Haight Ashbury tirait ses membres principalement des rangs grossissants des jeunes gens « aliénés » qui faisaient également connaissance avec le « voyage de l’amour » (« love trip »). Dans les rues de Haight Ashbury, les conversations se remplissaient de paroles d’amour, et c’est alors qu’apparut soudainement en automne 1966 un groupe s’appelant les Diggers. Ils commencèrent par distribuer de la nourriture dans le parc local — nourriture donnée par des individus et récoltée des surplus des marchés locaux. Le nouveau groupe essayait également de fournir le moyen de se loger aux jeunes en nombre croissant qui étaient convaincus qu’ils créeraient une nouvelle société d’amour.

C’est un point important que les nouveaux Diggers aient débuté d’une manière semblable aux premiers Diggers — simplement en montrant et en déclarant qu’ils agissaient en accord avec l’esprit d’un amour universel. Le fait que cet amour était fondé en partie sur le LSD — et ne dérivait pas de la Bible — n’est pas crucial. Les premiers Diggers se disaient également influencés par les idées mystiques, lors de leurs réunions religieuses.

Au début, la venue des nouveaux Diggers était louée par la communauté hippy au complet. Le « truc Digger » de distribuer des choses se répandit dans la communauté — et au-delà, dans les écoles et les universités de la ville. Lorsqu’on circulait dans Haight Street et que l’on voyait les gens distribuer des fleurs, des fruits et des sucreries, il y avait dans l’atmosphère une nouvelle force, puissante. Les Diggers, en un sens, devenaient une nouvelle mentalité, à l’opposé de la mentalité marchande, rapace du capitalisme industriel. La position morale des Diggers n’a pu être vue en fait qu’après qu’ils eurent été éjectés de divers endroits par la police et le département de la santé, et après qu’une église du voisinage eut donné le bénéfice d’une cuisine et d’un bureau. Ils furent bientôt considérés comme la partie de la communauté la plus belle et ils commencèrent à être étiquetés par quelques-uns comme un « service de la communauté ». C’est à ce moment qu’eut lieu une inévitable rupture, car les Diggers ne désiraient pas être un service pour la communauté — ils voulaient que la communauté elle-même soit fondée sur cette nouvelle mentalité. Un conflit éclata entre les Diggers et les marchands du « hip ».

Il était clairement évident que les marchands s’enrichissaient sans aider les hippies dans les rues, beaucoup d’entre eux étaient à la charge des Diggers. À un meeting, un des Diggers les plus en voix demanda pourquoi, s’ils constituaient un service pour la communauté, trouvaient-ils si difficile d’obtenir de l’aide de la part de la communauté. Ils souhaitaient voir la monnaie utilisée pour acheter de la place pour les gens — de la place pour vivre, de la place pour s’agrandir, de la place pour créer le nouveau monde. De tels buts s’opposaient à ceux des marchands, l’esprit aux affaires. Une faille se développait à tous les niveaux.

Pendant ce temps, la magie des Diggers leur valut deux fermes qui sont maintenant installées dans le but de fournir de la nourriture à l’avenir aussi bien que comme colonies de la liberté. En avril 1967, le mouvement franchit une barrière ethnique en établissant au cœur du ghetto noir un Magasin libre des Noirs (« Black Man’s Free Store »). Ce fut à ce moment — avec l’installation de magasins libres dans la communauté noire et dans Haight Ashbury, avec le début des fermes et la rupture avec les marchands — que les Diggers reprirent la voie de Winstanley en mettant l’accent sur des faits politiques concrets. Ils parlaient maintenant de la nécessité de quelque révolution — et spécialement dans le Black Man’s Free Store le travail est envisagé comme le début d’une révolution.

Ce nouveau style peut être mieux relaté en se référant à la conclusion d’un tract digger distribué au début mai 1967 : « … Le bel amour est un seau d’eau sale et nous sommes les enfants qui en ont conscience, mais notre courage ne s’est pas encore manifesté à l’intérieur de notre communauté flottante. Nous avons rabroué les marchands, les emmerdeurs, les arrivistes, et nous nous sommes assis, et c’est tout comme avant, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et la nourriture gratuite semble longtemps être venue parce que nous jouons au jeu des années 30, parce que nous sommes les nouveaux pleurnicheurs, et les larmes de James Dean ont finalement pris racine dans une série de cabales aux besoins faibles et superficiels qui attendent quelqu’un pour prendre soin de leur mode de vie… quelle révolution. »

Cela ne sous-entend pas que les Diggers renoncent à l’amour. Et même il y a plus d’amour maintenant qu’auparavant. Mais ils deviennent davantage conscients de la force du capitalisme industriel dans la compétition depuis qu’il menace leur propre communauté. Cette conscience fut démontrée lorsque quatre individus liés aux Diggers, chacun d’un quartier différent de San Francisco, envoyèrent une lettre à l’administration de la ville — lettre faisant écho à la requête de Winstanley et demandant un système de libres entrepôts renfloués dès que vides. La lettre arguait que notre système industriel est capable de nourrir quiconque s’il est organisé dans cette intention, et elle déclarait qu’il s’agissait d’une nécessité morale et psychologique. Lisant ce tract dans le Black Man’s Free Store, fixant à travers la fenêtre les prostituées qui vendaient leurs corps (de beaux corps noirs par un après-midi ensoleillé), je réalisais que de tels changements étaient bien nécessaires. Mais les Diggers ne pouvaient seuls les accomplir. Il faudrait une alliance massive des jeunes « aliénés » et de la gauche politique.

Cependant, les Diggers continuent à travailler dans leur direction — à travailler à travers l’intermédiaire de l’amour, ainsi que l’illustrait le dialogue suivant entendu dans le Black Mans Free Store, alors qu’il ouvrait, en avril :

Rembrandt (un peintre d’enseignes passant par-là) : Je vois, mecs, que vous ouvrez un magasin. Voulez-vous faire peindre une enseigne ?

Roy (un ancien « combattant de la liberté » au Mississippi, maintenant l’organisateur du magasin) : Oui ; c’est un magasin gratuit, aussi ne pouvons-nous pas te payer, mais si tu veux peindre une enseigne… tu vois, nous distribuons des choses.

Rembrandt : Je ne donne jamais rien et personne ne m’a jamais donné quoi que ce soit.

Roy : Personne ne t’a jamais donné quelque chose ?… Regarde cette boîte de peintures au pistolet — si tu peux les utiliser, elles sont à toi. As-tu de l’argent ? Voici trente sous pour payer le bus.

Rembrandt : Je ne comprends pas. Qu’est-ce que vous faites ici, mecs ?

Roy : Regarde ce grand magasin d’appareils et de mobilier de l’autre côté de la rue, avec ce panneau indiquant qu’on encaisse les bons d’achat ? Bien, c’est là où vont tous les gens qui vivent avec ces bons… Je les y ai conduits moi-même. La femme qui tient la boutique est venue ici il y a un moment demander ce que nous faisions. Quand je lui ai dit que nous établissions un magasin gratuit, elle me dit que je me trouvais dans un mauvais coin — que nous n’avions pas besoin d’un magasin gratuit ici. Elle dit que je devais aller à Haight Ashbury. Alors elle s’excita vraiment et dit que nous ne pouvions pas faire cela ici et qu’elle l’empêcherait. Oui, nous nous proposons de distribuer ici des choses de sorte que les gens qui vivent des bons d’achat puissent avoir assez d’argent pour vivre mieux que maintenant. C’est le début d’un mouvement révolutionnaire.

Rembrandt : Je vois. Pourquoi est-ce que je ne peindrais pas une belle et grande enseigne sur la vitre disant : « Guettez notre grand jour d’ouverture » et j’écrirais : « Nourriture, vêtements et appareils gratuits » — cela effarera vraiment la femme.

Rembrandt (après avoir peint) : Écoute, j’ai un camion que je peux emprunter, aussi je retournerai, je vous donnerai un coup de main et je vous aiderai à transporter quelques affaires.

(Il s’en va.)

Roy : Il a réellement réussi son truc, n’est-ce pas ? Aviez-vous creusé le terrain ? Nous avons amené ce malin à faire son truc et il l’a fait, tiens, il l’a vraiment fait.

Alex Forman
Anarchy (vol. 7 n° 7),
juillet 1967.

Traduit et publié par Anarchisme et non-violence
numéro 11-12, janvier-février 1968.
Source : La Presse anarchiste

Notes

[1Documentation de base dans La Paix créatrice (tome II) de Barthélemy de Ligt.

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