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Mexico 68

mardi 2 octobre 2018, par Joani Hocquenghem

Vue de son premier gratte-ciel, la Torre Latinoamericana qui depuis 1953 la surplombe de ses 180 mètres, la ville est énorme déjà, gonflée par l’exode rural. Débordant du vieux centre colonial autour du zócalo, elle s’étire à perte de vue au long de ses deux axes presque perpendiculaires, le paseo de la Reforma et l’avenue Insurgentes.

Au-delà d’une mince rangée de buildings, elle s’étale de tous côtés en constructions d’une hauteur rapidement décroissante, immeubles de quatre ou cinq étages, vecindades horizontales autour de cours fermées, puis au sud et à l’ouest en banlieues résidentielles, villas des quartiers de Polanco et de Las Lomas, espaces verts où les vastes casernes du Camp militaire numéro 1 font une tache plus sombre, et au nord et à l’est, au-delà des halles de la Merced et du pénitencier de Lecumberri, en masures, hangars et bidonvilles sous le ciel brouillé par les fumées des fonderies, usines à papier, cimenteries, centrales électriques et de l’énorme raffinerie du quartier d’Azcapotzalco.

Une voix express recouvre depuis deux ans le río de la Piedad. Le río Consulado et le río Churubusco, entubés, sont en train de devenir des avenues. L’eau finit de disparaître du paysage, enfouie sous le goudron et le béton. Ouvrant sans cesse de nouveaux terrains à la spéculation immobilière, l’ancienne cité lacustre assèche ses dernières rivières, et ses faubourgs se fondent en une seule tache urbaine continue d’un bout à l’autre de l’horizon.

Les 271 kilomètres carrés du District fédéral, son territoire administratif, ne suffisent plus à ses sept millions d’habitants. Rampant dans la plaine entre les volcans, le périphérique en chantier tente en vain d’encercler l’agglomération.

Au nord-ouest, sur les anciennes terres des haciendas, a surgi Ciudad Satelite, « la ville du futur », « la ville hors de la ville », moderne lotissement planifié de 800 hectares où apparaît la nouveauté des malls et des supermarchés.

Autre îlot d’urbanisation au nord de la capitale, créant rapidement un pôle de population, les immenses bâtiments neufs de l’Institut polytechnique national, dont le siège du centre-ville, le Casco de Santo Tomás, ne suffit plus, attirent dans la commune rurale de Zacatenco des dizaines de milliers d’étudiants.

Sur les coulées de pierre volcaniques du sud, les facs de l’Université nationale autonome du Mexique occupent peu à peu les plus de deux cents hectares du campus qui remplace depuis le début de la décennie son antique palais proche du zócalo : la Ciudad Universitaria qui permet d’accueillir plus de 70 000 étudiants et dont le stade sera le siège des XIXes Jeux olympiques.

En prévision des cérémonies d’ouverture, le comité organisateur y a installé « El Hombre Corriendo », un bronze de 6 mètres du sculpteur Germán Cueto. Devant l’énorme stade Azteca, construit il y a deux ans, a été dressé le stabile d’acier de 26 mètres d’Alexander Calder « Le Soleil rouge ». Dix-neuf autres sculptures géantes, œuvres d’artistes des cinq continents, ont été coulées en béton au long de la ruta de la Amistad, le nouveau tronçon du périphérique sud qui donne accès aux Villas Olimpicas, les tours construites pour loger les 5 500 athlètes et la presse mondiale. Depuis le printemps, les organisateurs y entraînent les 1 170 hôtesses bilingues, guides et accompagnateurs recrutés dans les établissements scolaires qui accueilleront les délégations étrangères.

Terminée il y a quelques semaines, la piscine olympique élève sa toiture concave, semblable à un pont suspendu, au-dessus des maisonnettes du faubourg de Coyoacán. Inauguré également en septembre par le président Díaz Ordaz, le dôme cuivré du Palacio de los Deportes, où se dérouleront les matchs de basket-ball, luit sur l’horizon près de l’aéroport.

Dans le parc de Chapultepec, en face du nouveau Musée national d’anthropologie, imposant palais futuriste de marbre et de verre dédié aux cultures précolombiennes, la structure en éventail de l’Auditorio Nacional a été aménagée pour les épreuves de gymnastique.

Au bord du paseo de la Reforma, les « Champs-Élysées de Mexico », pavoisé aux couleurs des 112 pays participants, les hôtels neufs pointent au-dessus de la Zona Rosa, le quartier des galeries et des cafés en terrasses, où les excavatrices creusent la première ligne de métro.

Les panneaux indicateurs portant les pictogrammes des épreuves se multiplient au bord des avenues et des circuits fraîchement goudronnés. Les plates-bandes, pelouses et buissons ornementaux recouvrent les terrains vagues et une multitude de palissades peintes du sigle des olympiades et de colombes de la paix cachent les bicoques les plus insalubres.

Occupant tout le secteur entre l’avenue Insurgentes et le paseo de la Reforma, les barres de 60 à 100 mètres de haut de la cité modèle Nonoalco-Tlatelolco, construite en 1964, tranchent par leur rectitude sur la « ceinture de taudis », le désordre des quartiers pauvres au nord et à l’est du vieux centre.

Quinze mille familles habitent le grand ensemble qui comprend vingt-deux établissements scolaires, des établissements hospitaliers, six théâtres, un cinéma et plus de cent immeubles de quinze à vingt-cinq étages baptisés pour les différencier des noms de personnages historiques (immeuble Hidalgo, Juárez, Cuauhtémoc), des États de la confédération (Chihuahua, Guerrero) ou de dates patriotiques (20-Novembre, 16-Septembre, 2-Avril).

Au cœur de ce dédale de béton orthogonal, la foule converge vers un vaste quadrilatère dallé, la place des Trois-Cultures bordée par la tour du ministère des Affaires étrangères, l’église coloniale Santiago et les pyramides aztèques réapparues lors du creusement des fondations et auxquelles les archéologues ont ménagé des fosses en contrebas de l’esplanade.

Fermant la place du côté est, l’immeuble Chihuahua, dont une terrasse ouverte sur tout le troisième étage interrompt la verticalité et sert de podium où les orateurs vont prendre la parole.

C’est là qu’ils ont rendez-vous, lycéens, étudiants, professeurs, auxquels se joignent des employés et des contingents ouvriers de plus en plus nombreux, à la fin d’un été de mobilisation et de contestation où ils manifestent par centaines de milliers, unis dans une lutte pacifique contre la répression, pour la libération des prisonniers politiques et la démocratie syndicale.

Inspirée par la révolution cubaine, la figure de Che Guevara, la résistance du Vietnam, l’émancipation des colonies, la Conférence tricontinentale qui devait unir les luttes Afrique-Asie-Amérique latine, les révoltes aux USA, en Europe de l’Ouest et de l’Est, la génération urbaine des blue-jeans, des cheveux longs, des minijupes, du chewing-gum, des Volkswagen, des transistors et des 45-tours, de l’optimisme sensuel des Beatles, des rythmes saccadés de groupes de rock qui s’appellent Los Tijuana Five, Las Mary Jets, Los Ovnis, défile et crie sa colère, son dégoût de l’hypocrisie, son refus de l’arbitraire et sa soif de liberté, armée seulement de son humour corrosif et de ses slogans irrespectueux.

En face, « le gang des momies », comme ils les appellent. Les licenciados à lunettes noires et pistolet à la ceinture tels que les peint le caricaturiste Rius dans sa bande dessinée satirique Los Supermachos, créée en 1965 et qui tire jusqu’à 250 000 exemplaires chaque semaine, avant sa suspension par les autorités en 1968.

Le Parti révolutionnaire institutionnel : une succession ininterrompue de présidents de la République, les gouverneurs des 31 États du Mexique, le régent de la capitale, la totalité des députés et sénateurs, des autorités fédérales, régionales et municipales, choisies par l’appareil et rituellement élues avec des scores proches de 100 pour cent.

Relayant la pyramide étatique dans les régions les plus isolées, une multitude de caciques locaux apportent leur quota de votes forcés en échange d’un règne indiscuté sur leurs micro-territoires.

Parents et alliés des dirigeants du parti, les patrons des grands journaux, les propriétaires des principales stations de radio et des trois chaînes de télévision privées récemment unifiées en un seul consortium lui assurent le monopole de la vie publique et de la vérité officielle.

Contrôlant l’embauche et le marché de l’emploi, les leaders des centrales syndicales officielles, les charros (les cow-boys de rodéo) comme on les désigne ironiquement, remplissent le zócalo du troupeau des acarreados (les convoyés), ouvriers, paysans, employés et fonctionnaires transportés d’office aux meetings de soutien au gouvernement, un sandwich pour récompense à ceux qui viennent, des ennuis avec la hiérarchie en perspective pour ceux qui se défilent ou se rebiffent.

Issu des années de guerre civile, de combats entre factions, de l’élimination des plus radicaux (Flores Magón, Zapata, Villa et bien d’autres), le parti des vainqueurs, né au pouvoir en 1929, s’y maintient au bout de quatre décennies à coups de fraude, de corruption et d’intimidation, et redistribue les miettes d’une prospérité circonscrite à la classe dirigeante.

Stimulée par la guerre, le « miracle mexicain », l’essor des exportations de matières premières des années 1940, puis de l’industrie de transformation à partir de 1954 pour substituer les importations sur le marché national, l’économie croît à un rythme de 7 pour cent par an et les fabriques tournent à plein rendement.

Sous la bannière du « développement stabilisateur », naviguant au plus juste de ses intérêts entre socialisme et capitalisme, le PRI continue la répartition des terres des latifundios, construit des écoles, instaure la Sécurité sociale, perpétue la phraséologie révolutionnaire, soutient le gouvernement cubain, exempte d’impôts les investisseurs étrangers et réduit implacablement au silence dissidents et contestataires.

Promulgué en 1950, l’article 145 du code pénal invoquant le délit de « dissolution sociale » permet de criminaliser toute manifestation de mécontentement. Dans les années suivantes les granaderos de la police antiémeute ont violemment mis fin aux tentatives de syndicats indépendants des mineurs et des enseignants. L’armée a brisé la grève des cheminots de 1959, celle des médecins et infirmiers en 1964, et réprimé à coups de feu les mouvements étudiants des États du Guerrero, du Michoacán, de Sonora.

En 1962, des soldats ont enlevé et exécuté avec toute sa famille le leader paysan Rubén Jaramillo, ancien compagnon d’armes de Zapata. En 1967, à Acapulco, les pistoleros de l’Union régional de producteurs de copra ont ouvert le feu sur 800 paysans désarmés et assassiné des dizaines d’entre eux en toute impunité. La même année, dans l’État du Guerrero également, la police a tiré sur un meeting et tué sept paysans à Atoyac de Álvarez, sanglante répression qui sera à l’origine de la guérilla de Lucio Cabañas dans les années 1970.

Légitimé par le boom économique, cité comme modèle de développement, le régime a dissipé les craintes sur la portée de sa révolution, donné au grand capital international des garanties sur ses intérêts et montré qu’il est capable de faire régner l’ordre nécessaire aux affaires. Le pays qui en 1938 avait nationalisé les gisements et exproprié les compagnies pétrolières européennes et américaines, reçoit pour la première fois la visite officielle des présidents des grandes puissances, Kennedy, en 1962, de Gaulle, en 1964, qui proclame sur le zócalo son fameux « México y Francia, caminemos la mano en la mano » (Mexique et France, marchons la main dans la main). Sa nouvelle importance stratégique lui vaut aussi, quatre ans après, d’être le premier pays du tiers monde à accueillir les Jeux olympiques.

La nuit tombe sur Tlatelolco. Le piège se referme. Un soir, une nuit d’octobre, cette année 1968 qui promettait d’être aussi lumineuse, fertile et libératrice qu’elle l’a été en France, change de signe, devient une année noire, marquée d’un signe de mort indélébile.

Voix émues, rageuses, abasourdies, horrifiées, exaspérées, ironiques, les récits des témoins, des survivants, des blessés, des proches des tués, des militants emprisonnés, ceux aussi des passants tombés dans le traquenard au hasard de leur journée, des habitants des HLM embarqués ou mitraillés, reconstituent la chronique d’un guet-apens.

Événement officiellement invisible, tuerie tue par les journaux, niée par l’actualité, aussitôt étouffée par la censure, oblitérée par la fête internationale des Jeux olympiques dix jours plus tard, le massacre, au pistolet, à la mitrailleuse, à la baïonnette par la police et l’armée, de la foule au cœur de la capitale stoppe net tous les espoirs du mouvement, marque les décennies, les générations suivantes et influence encore aujourd’hui la vision et la conscience politiques des Mexicains.

Tlatelolco fait sombrer pour longtemps la lutte politique au niveau de la protestation impuissante, relègue au rang d’illusion le pacifisme, le légalisme et la non-violence. Le 2 octobre, date funeste, démoralisante, pousse les plus convaincus à la lutte armée, aux guérillas qui seront impitoyablement réprimées, incite les conformistes à l’aveuglement volontaire, les arrivistes au cynisme désabusé et la grande majorité à la résignation prudente et au fatalisme qui assureront la perpétuation du pouvoir du PRI pour bien des décennies encore, le reste du XXe siècle au moins.

Joani Hocquenghem
Préface à La Nuit de Tlatelolco.
Histoire orale d’un massacre d’État
,
d’Elena Poniatowska.

CMDE, collection « À l’ombre du maguey »,
Toulouse, 2014, 328 pages.

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