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Mexico
Une ville sous le regard indien

vendredi 29 mai 2020, par Joani Hocquenghem (Date de rédaction antérieure : 2002).

« Nohui amhuitza in Altepetl ipancatoque macehualtin.
Vinrent les chefs et les Indiens de tous les Altepetl, c’est la parole des peuples de l’Anáhuac, peuples premiers dans cette vallée première de la nation mexicaine, par la voix de leurs autorités communales. Et c’est ainsi qu’ils vinrent sur terre, ici, à Tenochtitlan, qui n’était alors qu’eau, qui n’était encore qu’ajoncs...
D’abord ce fut le peuple premier, le peuple ñahñu, que les Aztèques appelèrent Otomi. Ensuite les nombreux peuples chichimèques, ancêtres des fondateurs de Malacaxtepec Momoxco, que les conquistadores appelèrent Asunción Milpa. Et vinrent nombre de peuples nahuas, et ils s’appelaient Chalcas, Acoruas, Coruas, Huitlahuacas, Mixquicas, Tepanecas, Xoxhimilcas, Mexicas.
C’est la racine première des peuples premiers de l’Anáhuac que la Conquête n’a pu tuer, que les institutions et la religion des Espagnols n’ont pu assassiner, que la doctrine du libéral et du conservateur, de Madero et de Carranza, n’a pu détruire. C’est la racine toujours vivante et c’est le chemin que cheminent nos peuples. Ce sont les peuples qui résistent et se refusent à disparaître dévorés par la grand-ville, ce sont des peuples qui ont échappé au destin de beaucoup d’autres, détruits dans le cruel anonymat du béton et des égouts. Ce sont les peuples qui, en se sauvant, sauvent le futur de la grand-ville. »
Orateur du village de Milpa Alta à l’arrivée de la marche zapatiste en vue de la capitale, 9 mars 2001.

Dominant l’horizon de l’altiplano de ses plus de deux mille mètres, le cercle de volcans veille sur la vallée de l’Anáhuac. En son centre, Mexico baigne dans une nappe de fumée dense où les vapeurs du Popocatepetl se mêlent aux gaz de la machine-monstre. « La marmite de sorcier », « la chaudière du diable » disent les Mexicains, « la terre qui pousse par en haut », « la vallée où vit le pouvoir », l’appellent les zapatistes. Là établirent leur capitale les Mexicas jusqu’à ce qu’une force plus grande, venue d’au-delà de l’horizon, les abolissent. Là régna l’Espagne jusqu’à l’indépendance, rivée au même site ; là s’imposa Porfirio Díaz jusqu’à la révolution ; là gouverna le PRI jusqu’à l’année 2000.

À partir de la bataille de Tenochtitlan, l’onde de choc de la conquête, son sillage de violence et d’épidémies, propage un mouvement de fuite des peuples indiens. À mesure que la colonie importe d’Europe sa classe dominante, se remplit par le haut de nouveaux possédants, les uns sont intégrés à la société de l’envahisseur tout au bas de l’échelle, les autres chassés des terres fertiles, des plaines irriguées et tempérées vers les sierras ou la selva. L’Indépendance n’est pas leur émancipation ; le nouvel État accélère cette dépossession géographique et historique, nie toute existence à leur propriété communautaire de la terre.

Avec la révolution, le mouvement centrifuge tend à s’inverser, par à-coups. La montée à la capitale en 1914 des paysans indiens en rébellion, plus qu’un raid militaire, prend des allures de retrouvailles, d’une reprise de contact entre deux mondes séparés.

On les dit redoutables, sanguinaires. Vont-ils piller la ville ? La mettre à sac ? Non, ils demandent l’hospitalité, de quoi subsister pendant leurs quartiers d’hiver loin de leur parcelle, s’émerveillent de l’éclairage public, tirent sur une voiture de pompiers qui provoque leur panique, tissent le temps d’une saison des amours et des amitiés nées d’une mutuelle curiosité.

Certains restent, ou reviennent. L’afflux des habitants des campagnes ne cessera plus, nourri des grandes mobilisations militaires et sociales, puis quand l’économie moderne s’en mêle, par l’exode rural de l’après-guerre, jusqu’aux mille nouveaux arrivants par jour des années 1980.

Sous la surface du smog, les foules se croisent, se déposent en strates concentriques, s’enracinent ou se dissolvent, semble-t-il, dans l’anonymat de l’océan urbain. Des Indiens antiques, les précolombiens, il reste le nom Mexico, l’aigle dévorant le serpent du drapeau, les ruines et les pièces archéologiques, le profil de l’empereur Cuauhtémoc sur une bouche du métro et les billets de cent pesos, au panthéon des pères de la patrie, le nos-ancêtres-les-Aztèques des écoliers, la race de bronze des statues, fleur rhétorique du discours institutionnel : les Indiens morts.

Du point de vue central qui s’impose, les autres, ceux qui ont survécu, qui ont contourné la conquête, n’apparaissent qu’épisodiquement, public rural des campagnes électorales, figurants des tournées des gouverneurs, objet de compassion de l’opinion publique, sujet d’études des ethnologues, raison d’être de l’indigénisme, cantonnés à l’exotisme du folklore local, au pittoresque des circuits touristiques, chacun dans son site naturel : Mayas aux jungles tropicales, Totonaques des rivages de Veracruz, Tarasques des sierras volcaniques, Tarahumaras sur leurs cimes enneigées des cartes postales et des documentaires.

Pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, l’Indio, on ne le voit qu’au cinéma : El Indio Fernández, en drame, la India María, en farce. Absent de la vie publique, il appartient à cet espace-temps comprimé que sont les films rancheros, que dévide sans fin la télévision. Personnage central des classiques de l’âge d’or, il s’étale en gros plan sur les écrans de la capitale, prend les traits de Pedro Armendariz, Pedro Infante, Dolores del Rio, María Félix, et bien d’autres vedettes qui n’avaient pas spécialement le physique de l’emploi, tour à tour affublés de perruques de cheveux raides et de tresses postiches, portant fagots d’une démarche sautillante et parlant indito, petit indien, comme on parle petit nègre.

Dans les rues ils passent inaperçus, se banalisent : sandales de pneu des arpenteurs de macadam, anodins marcheurs de bitume en T-shirt et blue-jeans, transparentes María des trottoirs. Une population évidente et invisible hante ces rivages de béton, se concentre dans la vallée fumeuse, y tisse un lien constant et intense avec la campagne, renouvelé sans cesse par la courtoise invasion des arrimados, des parents en surnombre en quête d’un gagne-pain temporaire.

Sillonnée de paysans cherchant leur chemin entre les buildings, campant provisoirement sur les esplanades et le bord des autoroutes, la plus grande ville du monde, vaste marché, lieu de travail temporaire, mal nécessaire, là où l’on mène une vie erronée, inhumaine, donde no hay comunidad, là où il n’y a pas de communauté, est aussi le plus grand village indien.

Déguisée, travestie ? Camouflée peut-être. Dépouillée en tout cas de ses signes extérieurs de reconnaissance, leur présence tenace imprègne le détail du quotidien, s’infiltre à l’heure des repas, se dissémine avec la saveur du nixtamal, la pâte à tortillas, qui fait partager tous les jours l’aspiration à un bien-être indien communicatif.

Leurs langues occupent tout une part du paysage. Des mots qu’on dit tous les jours et dont le Larousse n’a jamais entendu parler, de noms de mobilier, arbres, fruits, animaux, ustensiles, produits, recettes, plantes, herbes et tout le lexique qui s’étend de l’alimentation à la santé, transmettent, avec leur musique et leur sens, leur conception du soin de soi, un peu de leur mode de vie : le guajolote des jours de fête, le chepil et le quelite des jours de jeûne, le comal rond où chauffer les aliments, le metate où moudre le maïs, le molcajete où piler la sauce, les huaraches pour marcher, le petate où dormir, où emballer les morts aussi, d’où l’argot petatearse, dormir de son dernier sommeil.

Depuis les années soixante-dix, Nahuas, Zapotèques, Mayas, Raramuris tentent d’inverser le point de vue de l’indigénisme, de retourner le miroir de l’observation. Sujet d’étude de l’anthropologie, ils s’en emparent de l’intérieur. Objet de conversion, ils s’approprient la religion. Jésus est des leurs. S’appuyant sur les récentes traductions en langue maya de ses textes fondateurs, les Tsotsiles, Tseltales et Tojolabales du Chiapas intègrent le message communautaire et rebelle du christianisme des premiers jours à leur résistance contre le nouvel empire.

En 1994 le soulèvement du Chiapas réveille les mouvements indiens. Leurs visages changent de rubrique dans les médias, sautent des intemporels suppléments culturels à la une de l’actualité. Passant outre aux classifications ethnologiques et administratives, Triquis, Otomis, Zapotèques, Nahuas, Mayas, Purépechas reprennent contact entre eux, comparent leurs expériences et interprétations de la réalité, invitent à une révision de l’histoire de ces cinq derniers siècles.

Leur parole infléchit la syntaxe, bataille avec l’intransitif, perturbe les pronoms personnels, organise la révolte des compléments. Elle se réinvente aussi, en espagnol, face à une nouvelle audience. Leur discours s’aventure hors de son territoire à la découverte des autres, prend la mesure du désastre écologique, fait l’expérience de la lutte des femmes, inclut celle des homosexuels, lesbiennes et transsexuels, se mêle au brouhaha de la grand-ville, y mènent une bataille, lente, incertaine, tente le pari d’y recréer la communauté.

Multiples, diverses, leurs voix nous font participer de leur étonnement face à un monde qui s’emballe, partager un sourire d’incrédulité contagieuse, une vision excentrée qui fait de Mexico une ville sous le regard indien. Nous errons ensemble dans cette vallée de béton asséchée de tous ses cours d’eau, quadrillage uniforme de rues égales, règne de la bagnole, empire de verre et d’acier où nul ne peut se targuer d’avoir la raison pour soi. Nos regards se croisent, nous nous côtoyons dans un désert de ciment aride qui n’est ni à eux ni à nous, en proie à une même inquiétude, au même doute qui nous confond. Confrontés à une machine d’exclusion où se conjuguent racisme anti-immigrant et anti-autochtone, étrangers sur leur propre terre, nous le sommes tous, de plus en plus.

Joani Hocquenghem
Catalogue de l’exposition
« Indiens : Chiapas, Mexico, Californie »
Pavillon Paul-Delouvrier, La Villette,
22 mai au 17 novembre 2002.
Photographie : Irene Bonilla.

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