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Notes anthropologiques (XXXV)

vendredi 3 mai 2019, par Georges Lapierre

L’Idée et son devenir (I)
« Si Dieu est, comme tu dis, la toute-puissance,
et qu’il prescrive donc l’abandon de la réciprocité,
alors je ne saurais te suivre, car je mourrais de honte comme être humain. »
(Paroles d’un prisonnier Tupinamba à André Thevet)

Ces notes anthropologiques ne sont qu’une maigre exploration de l’humain, une contribution limitée et brouillonne à sa connaissance ; elles forment l’ébauche d’une investigation, sans plus. Elles demandent à être reprises avec plus de constance et de profondeur. Dans ces notes, le sujet ne se distingue pas de son objet ; il ne cherche pas à se différencier de ce qui constitue l’objet de son investigation. Le sujet n’est rien d’autre qu’un moment de l’humain, le résultat en chair, en os et en esprit d’un monde, et ce monde est celui de l’humain. Le sujet qui pense et qui écrit est une actualisation momentanée de l’humain, c’est ainsi que le sujet et l’objet de sa réflexion ne se distinguent pas. Dans une civilisation de l’argent — et l’argent n’est que le mode d’expression dominant de la pensée (ou, si l’on veut, de l’humain) —, le sujet a été enfanté par l’argent, il est l’enfant de l’argent, qu’il le veuille ou non. L’argent est sa dimension humaine (ou, plus surement, inhumaine [1]), sa vérité, en quelque sorte — ce qu’ont du mal à accepter ceux qui se consacrent aux sciences dites humaines, psychiatres, sociologues et anthropologues, historiens ou autres philosophes. Se tenir à l’écart de cette implication c’est une façon de tenir le monde à l’écart de sa critique, une façon, parmi d’autres, de le dédouaner sous prétexte de neutralité ou d’objectivité. Une telle position n’apporte qu’une pseudo-critique de ce qu’elle prétend critiquer ; grâce à elle, le monde est sauf et l’auteur aussi. Cet éloge constant de soi et du monde, qui se donne parfois l’allure d’une critique, m’ennuie profondément.

Antonin Artaud tentait de faire entendre ce face-à-face tragique entre le sujet et son monde dans Van Gogh le suicidé de la société : le sujet se trouve engagé dans son œuvre d’exploration du monde et devient l’objet de sa propre investigation. Il se compromet dans son œuvre, il s’investit. Peu importent les moyens d’expression de cette exploration du soi (qui est tout aussi bien une exploration de soi), poésie, peinture, théâtre, musique, philosophie. L’explorateur est l’objet de son exploration ou alors, il n’explore rien du tout, il fait seulement croire qu’il explore le monde. Cette confusion entre l’être (le soi) et la société qui l’a enfanté (le soi) que signale avec véhémence Antonin Artaud au sujet de Vincent Van Gogh — l’homme primitif, l’homme véritable et qui ne peut être qu’un suicidé de notre société — se présente comme une évidence pour tout Indien digne de ce nom. En général les peuples indiens n’ont pas de noms pour eux-mêmes alors qu’ils en ont pour les tribus qui les entourent. Ils se contentent d’employer pour se désigner des termes génériques signifiant « hommes », « gens », « personnes » : « Ainsi, désirant savoir s’il y avait un représentant de sa tribu à bord d’un bateau, un Yahgan aurait-il demandé : Undagarata yamana ?, c’est-à-dire : “Y a-t-il un homme (ou une personne) à bord ?” Il n’englobait pas un Anglais ou toute autre personne dans le même concept que celui de son peuple. [2] »

Nous sommes nés de l’échange, et c’est notre mode d’échange qui nous définit le mieux. Échanger est notre obsession, notre idée fixe et il s’agit d’élargir toujours plus le cercle de l’échange, de quelques personnes formant une communauté de pensée au clan, du clan à la tribu, de la tribu au peuple, pour arriver à l’échange entre les peuples. Nous sommes des Argonautes du Pacifique dans l’âme : étendre cette pratique de l’échange toujours plus loin, en couvrir la terre. Que la communication entre les êtres humains soit générale ! Qu’elle soit universelle ! Que tous communiquent avec tous ! Et cet échange généralisé ne veut pas connaître de bornes, tout obstacle qui se dresse devant lui, déclenche la guerre. L’être humain a une sainte horreur des obstacles qui se dressent devant sa soif irrépressible d’échanger avec ses voisins. Il enrage. Et la guerre est encore un moyen désastreux d’échanger : on échange des vies, on en vient à se nourrir des ennemis. On se nourrit de l’autre et l’autre se donne comme nourriture à charge de revanche (cf. Notes sur le cannibalisme) ; c’est le dandysme du don poussé à ses extrémités. L’échange n’est-il pas la nourriture de l’humain ?

Dans son livre concernant les Baruya et intitulé La Production des Grands Hommes [3], Maurice Godelier note que « jusqu’à l’arrivée des Blancs, toute la vie sociale des Baruya reposait sur la reconnaissance de la nécessité pour les individus et pour les groupes de parenté de dépendre mutuellement des uns et des autres pour survivre. Aux yeux des Baruya la dépendance réciproque entre les groupes comptait plus que leur autonomie » (Godelier, 1982-1996, p. 211). L’auteur avait déjà remarqué auparavant (p. 209) combien était erronée l’idée que les sociétés dites primitives vivaient en « économie d’autosubsistance » : « Chaque tribu produit et est obligée de produire pour échanger. » Toutefois si Maurice Godelier reconnaît volontiers l’importance des échanges cérémoniels d’objets de valeur « superflus », il a tendance à privilégier en bon marxiste les échanges des biens de première nécessité à partir d’« une production tournée avant tout vers la satisfaction des besoins ».

Les anthropologues distinguent souvent trois types d’échange : l’échange cérémoniel, l’échange coutumier et le troc. Toutefois ces trois types d’échange sont intimement liés, si bien que leur distinction n’est qu’une vue de l’esprit. Et cette séparation de l’échange en trois formes distinctes les unes des autres risque de nous empêcher de voir une opposition plus importante et plus instructive, celle qui oppose la libéralité du don et de son retour à l’obligation et au calcul qui caractérisent les échanges marchands. Si je reprends ces trois types d’échange qui vont de l’échange entre particuliers (troc) à l’échange entre collectivités ou sociétés déjà constituées (potlatch), je m’aperçois qu’ils reposent tous sur l’art de donner, de recevoir et de rendre dans lequel l’obligation, si elle existe, n’est pas contraignante et coercitive, mais uniquement morale ou éthique et laissée ainsi au libre arbitre de chacun. Le troc, souvent considéré avec mépris du fait de son caractère privé, prend parfois l’allure d’un échange proche de l’échange agonistique et cérémoniel invitant à la générosité, quand il ne s’inscrit pas dans un échange coutumier entre familles politiques (liées par le mariage qui ouvre le plus souvent sur des alliances entre lignages). L’échange coutumier, lui-même, n’est pas sans présenter des similitudes avec l’échange cérémoniel et public lors des cérémonies consacrées au mariage ou aux funérailles. À chaque fois l’occasion est offerte aux participants de l’échange, ou saisie par eux, de surenchérir dans une sorte de défi éthique qui scelle des alliances.

Être humain c’est se libérer de la pression du besoin et de l’immédiateté de sa satisfaction pour prendre le risque de l’autre, faire le pas au-dessus de l’abîme, devenir un être sociable. Cette sociabilité qui constitue l’être de la femme et de l’homme se joue constamment, elle doit constamment se révéler et elle ne se révèle que si elle est mise en jeu. Se savoir homme ou femme véritable, en avoir l’intime conviction, répondre à ce défi qui est toute notre vie d’homme ou de femme, qui en est le sens révélé, c’est ce que nous avons perdu, nous avons perdu cette révélation. L’échange marchand fait bien de nous des êtres humains, des êtres sociables, mais nous en avons perdu la révélation.

Donner, c’est faire allégeance, faire allégeance à un groupe, à une communauté, parfois à travers une personne, un chef qui représente une collectivité, ou parfois à travers un dieu, la figure tutélaire et spirituelle d’une société, d’un groupe humain. Le retour est une invitation à faire partie de cette communauté. Le don, qui a le plus souvent un côté cérémoniel, renouvelle le don primordial portant à l’existence une vie sociale, le don primordial créateur de l’humain. Quand le chasseur guarani donne le gibier qu’il a attrapé au groupe auquel il appartient, il devient humain : « Je suis un bon chasseur », dit-il. Il fait à nouveau allégeance au groupe et le gibier qu’il reçoit en retour est une invitation renouvelée à faire partie de la collectivité. La société se renouvelle continuellement, elle n’arrête pas de se renouveler, de se produire et de se reproduire. Et le chasseur peut bien donner son gibier à celui ou à celle qui lui a donné ses flèches de silex et c’est alors au donneur de flèches que reviendra le mérite d’offrir l’animal à la communauté ; l’être humain avec une imagination flamboyante s’ingénie à jouer la partition du don et du don en retour dans toutes ses subtilités.

Donner c’est faire acte d’allégeance, c’est trouver une communauté ou en proposer l’ébauche ; le retour est une invitation, un acquiescement et une adhésion. Le don est un acte primordial, originel, c’est un acte fondateur. Il ne s’agit pas de l’oublier, l’oublier c’est nous oublier, nous renier. Le monde marchand nous invite et nous encourage à nous renier, à nous renier sans cesse, continuellement. Nous y trouvons à la fois un plaisir et une désolation : le plaisir de la désolation. Le potlatch est un acte fondateur, une parole (dans le sens que les primitifs donnent à ce terme) fondatrice d’un peuple, d’une communauté de pensée. Avant la colonisation du Nord-Ouest américain par les Européens, le potlatch était un appel à la reconnaissance publique d’un statut social acquis (titres, rangs et privilèges) et sa validation par les autres clans. Avant les bouleversements apportés par les Blancs, le potlatch semble avoir eu surtout pour but de faire valider la transmission publique de rangs et de privilèges déjà acquis (ce qui signifiait leur reconnaissance par le groupe), écrit Maurice Godelier : « Un chef qui voulait transmettre à son fils son rang invitait les chefs des autres numaym de la tribu et procédait à une distribution publique de biens précieux et de biens de subsistance dont l’acceptation par les autres chefs équivalait à la reconnaissance publique de la transmission du titre. Les potlatch, à l’époque, étaient surtout pratiqués à l’intérieur d’une tribu. [4] »

Le gibier, les pointes de flèche, les champignons, les graines ou les baies cueillies par les femmes, tous ces biens, qui entrent ainsi dans le jeu infini de l’échange, dans cette communication de tous avec tous créant, inventant, au jour le jour une communauté de pensée, constituent la richesse de ce groupe, ils constituent en tant que biens échangés sa richesse humaine, son capital ; et tous ces bien sont investis de l’idée et incitent à l’échange, à cette construction continuelle, qui n’a pas de cesse, de la vie sociale ; à cette construction continuelle, qui ne s’arrête jamais, d’une communauté humaine ; à ce discours perpétuel et toujours renouvelé qu’est la vie sociale. Tout ce qui est donné, tout ce qui entre dans la pratique de l’échange de tous avec tous, constitue la richesse des nations, d’un peuple, d’une tribu ou d’un clan. Et ce capital, cette richesse, est une création continuelle de la vie sociale, une production incessante de l’idée, de l’idée qui se trouve dans toutes les têtes et qui éveille la pensée, la parole, l’opération concrète d’une communication. Tous les membres d’une société produisent les biens qui seront échangés et ont directement accès aux biens qu’ils produisent, au capital d’une société. Ils en connaissent intérieurement la richesse. Cette richesse intérieure, cette révélation attendue de l’échange, est ce qui met en branle l’être humain, et son activité est déjà supprimée en pensée, est déjà supprimée dans l’idée d’un échange à venir, du don et de la révélation qu’il apportera ou qu’apportera son retour. Parlant des colliers et des bracelets échangés au cours du kula, Malinowski observe et décrit le comportement de ceux qui les reçoivent, comment ils les manient et les regardent pendant des heures. Et Malinowski ajoute enfin qu’ils sont le suprême confort des moribonds : on les pose sur leur poitrine, sur leur front.

Cette révélation promise constitue la valeur des objets échangés. Cette valeur, cette révélation, dort dans l’objet tant qu’il n’est pas donné, ou tant qu’il n’est pas échangé ou encore tant qu’il n’entre pas dans le procès de communication. On parle alors d’objets de valeur, ou de la valeur d’un objet ou encore, d’une façon plus abstraite, de la valeur. Mais cette valeur que nous avons mise dans l’objet et puis que nous avons extraite de l’objet et qui nous pousse à l’action (aujourd’hui, nous faisons allusion à la valeur d’une action), qui nous pousse à nous investir dans l’échange de tous avec tous, ou à investir dans l’activité marchande, n’est, en fin de compte, que du vague à l’âme, qu’une nostalgie, qu’une révélation attendue vainement dans notre monde — ou qui ne viendra que sous la forme d’un gain spéculatif, qui ne fera que relancer l’attente et l’espoir du spéculateur. Dans notre civilisation, la valeur n’est qu’une attente déçue.

La valeur est l’attente de la révélation que nous avons mise dans un objet, dans un bien destiné à être échangé, destiné à participer en tant que bien investi d’attente et d’espoir à l’échange de tous avec tous, à être l’instrument de la vie sociale. Nous avons mis une part de nous-mêmes dans la chose destinée à être donnée ; nous avons mis du sujet dans l’objet, de l’esprit dans la chose ; l’objet de valeur est un objet débordant de subjectivité. C’est de la magie pure et simple. Nous avons mis de l’humain dans l’objet destiné à être échangé. Et l’objet devient porteur de l’humain, il devient le messager de l’humain, il devient le messager et se fait créateur d’un monde. Aujourd’hui si nous continuons à être sensibles à la valeur d’un bien, si la richesse continue à nous faire frétiller, si la marchandise exerce sur nous un attrait certain c’est bien parce que nous y retrouvons une attente et un espoir vagues et confus dont nous avons perdu le sens. La valeur, que ce soit celle d’une monnaie, de la perle ou du diamant, ne mesure que l’espoir ou l’attente du banquier et du spéculateur. La bourse des valeurs ne mesure que la subjectivité des uns et des autres et la vente et l’achat des titres ne se font qu’en fonction de cette subjectivité déboutonnée. La valeur est l’attente déçue d’une richesse du cœur qui nous revient toujours sous une autre forme.

La valeur n’est pas la raison dernière de l’échange, c’est la forme consciente sous laquelle les hommes d’une société déterminée où le problème avait une importance particulière ont appréhendé une nécessité inconsciente dont la raison est ailleurs [5].

La raison dernière de l’échange est une révélation. Karl Marx, dans un souci d’objectivité, définit la valeur d’une marchandise comme étant la quantité de travail socialement nécessaire pour la produire. Pour ma part je penche plutôt du côté du sujet : du sujet qui supprime en pensée le travail nécessaire pour produire ladite marchandise (ou, pour revenir à l’origine de la vie sociale, pour produire le bien, ou la chose qu’il donnera et qui lui permettra d’entrer dans la ronde), dans ce retour tout hégélien à la pensée, je retrouve le sujet et ses motivations profondes ou sa motivation profonde, sa seule motivation profonde : se savoir humain. Sans aucun doute cette motivation joue encore aujourd’hui, c’est elle qui porte le monde. L’argent est bien la motivation profonde des hommes et des femmes d’aujourd’hui les poussant à agir, à supprimer en pensée leur travail, et cette motivation porte le monde.

C’est bien l’idée de l’échange qui anime l’être humain, c’est elle qui anime la société originelle. Au départ elle est l’idée commune, partagée par tous, elle est l’idée portée par toute la société, elle est l’idée sociale par excellence et chacun se retrouve dans cette idée sociale par excellence, dans cette sociabilité, dans ce qui constitue l’humain et le révèle. Toutes les sociétés à big-men sont liées entre elles dans un vaste réseau d’échanges cérémoniels au milieu de réjouissances, de danses, de festivités qu’on appelle en Nouvelle-Guinée pig festivals, fêtes des cochons. Que l’on recherche la réciprocité, la solidarité mutuelle et l’équivalence des biens échangés ou que l’on recherche le défi et la surenchère, l’idée de l’échange capitalisée dans les biens destinés à être échangés commande et anime l’ensemble de la vie sociale primitive et cette idée qui produit et reproduit sans cesse la vie sociale est le lot de tous dans le sens où elle anime tous les membres de la société que ce soit autour d’un Grand Homme, autour d’un chef de clan ou de village ou que ce soit autour d’un big-man. Aujourd’hui alors même que l’idée de l’échange a pris la figure de l’argent, cette évocation de ce qu’a pu être notre passé nous convie à mesurer l’importance que peut bien représenter l’argent en tant que porteur de la vie sociale, en tant que porteur du soi, en tant que porteur d’une révélation.

L’aliénation se fait jour à partir du moment où cette idée de l’échange devient l’apanage de quelques-uns, de ceux qui se seront appropriés l’idée de l’échange pour leur usage exclusif, et cela au détriment de l’ensemble. Alors il y a bien une fracture qui se dessine au sein de la société entre ceux qui se glorifient de l’idée et ceux qui en sont dépossédés. Et c’est bien ce qui se passe de nos jours dans notre monde occidental, chrétien et capitaliste. Au moins une fois par an il nous en offre le spectacle, à Davos, où se réunissent les élites de la pensée et les chefs d’État du premier monde. Et nous rendons hommage à ces capitalistes de haut rang, à ces élus de la pensée, à ces grands magiciens : grâce à eux, le monde tourne. Pour notre part, nous continuons à penser à la valeur des choses, à la beauté du monde. Nous supprimons en pensée notre travail en pensant à l’argent que notre travail nous rapportera, à cet accès aux marchandises, autant dire à notre humanité, qu’il nous promet. Nous roulons dans notre quatre-quatre sur les routes de France, nous nous vautrons dans notre bulle de chaleur en écoutant une douce musique, nous voyageons dans l’espace, nous sommes presque des extraterrestres. Et il ne nous vient pas à l’idée de nous dire que le monde et sa beauté sont peut-être ailleurs.

L’idée de l’échange et, avec elle, la pensée ont toujours existé et ont même existé dès le commencement puisqu’elles font l’humain. C’est bien la séparation à l’intérieur de la société débouchant sur une société reconstituée à partir de cette séparation, c’est bien cet événement d’exception qui déclenche tout le procès de l’aliénation de la pensée qui est aussi tout le procès d’aliénation du capital [6]. Pouvons-nous mettre fin à ce processus, à ce mouvement universel de l’aliénation de la pensée qui est propre à notre monde ? Il prend actuellement des proportions énormes en puissance et en étendue, il s’est accéléré considérablement, la machine nous emportant semble devenir folle.

Pourtant il existe encore des zones où le capital est perçu comme le bien commun, où la terre est encore communale, où la notion de don domine encore les échanges entre les gens, où l’hospitalité, par exemple, est une pratique courante, où la valeur reste une qualité humaine, attachée à la personne — et c’est bien encore cette qualité humaine qui est transférée dans la chose échangée (et non l’inverse comme cela se produit dans notre monde où c’est bien la valeur de la chose possédée qui est transférée au propriétaire). Ces zones sont la cible, le but et l’obsession des possédants, des groupes d’intérêt dit-on. Il s’agit, pour ces groupes de pression de faire en sorte que ce capital, que cette richesse perçue comme un bien commun, devienne un bien privé, le leur, pour renforcer, enrichir leur propre capacité à communiquer, à penser le monde. À notre place ?

Parfois la critique montre le bout de son nez ; elle marque un temps d’arrêt dans cette course infernale qui nous emporte ; on ne s’en laisse plus compter, chacun entre dans le rang, on réfléchit, on ne pense plus pour les autres, mais avec, alors un mouvement prend forme, commence seulement à prendre forme. Dans des conditions contraires et hostiles, il se cherche, il cherche à se construire à donner forme à un monde nouveau. Pas facile !

En général, l’être humain ne fait pas toujours la distinction entre les différents aspects de l’échange, mais il reste attaché à la notion de don et de don en retour, et ce serait véritablement perdre la face que de fixer le retour et le rendre obligatoire. Nous nous sommes tous trouvés confrontés à ce genre de situation et il s’avère véritablement impossible d’offrir un cadeau tout en réclamant un retour et d’en fixer le prix, ce serait déchoir immanquablement à nos propres yeux et à ceux d’un éventuel public, il faut se sentir marchand dans l’âme pour s’aventurer à de telles extrémités. Et puis le marchand ne fait pas de cadeaux, c’est bien connu ! Même lors des échanges réglés par la coutume et les usages et auxquels les membres d’une communauté peuvent se sentir contraints d’obéir, nous retrouvons un espace de liberté offert par la règle et qui consiste à remplir nos obligations avec grâce, le mieux possible, en laissant cours à notre générosité et à notre enthousiasme.

Marseille, fin avril 2019
Georges Lapierre

Notes

[1Il s’agirait bien plutôt de concevoir l’inhumain comme un mode de l’humain.

[2Thomas Bridge au sujet des Yahgan (ou Yomana) in Aux confins de la Terre. Une vie de pionnier en Terre de Feu (1874-1910), de Lucas Bridges.

[3Godelier (Maurice), La Production des Grands Hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Librairie Fayard, 1982-1996, Champs essais.

[4Godelier (Maurice), L’Énigme du don, Librairie Fayard, 1996, Champs essais (p. 107).

[5Paraphrase de celle de Claude Lévi-Strauss, « Le hau n’est pas la raison dernière de l’échange, … » (Claude Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss » in Sociologie et anthropologie.)

[6Ce coup de force de quelques-uns accaparant l’idée de l’échange, accaparant la richesse d’une société, accaparant le capital commun remonte à la conquête et à la domination d’un peuple sur d’autres peuples débouchant sur la subordination de la population à une classe issue du peuple dominant et conquérant. J’ai toujours pensé qu’un tel événement, cette conquête et cet assujettissement, aurait pu ne pas se produire, qu’il a été l’exception, une erreur du scripte, une tache d’encre, un acte manqué, une bousculade malencontreuse qui a fait que l’humain a dérapé, une anecdote aux conséquences désastreuses. Ou bien alors aurait-il été le seul moyen pour que l’activité de l’échange de tous avec tous devienne unique, pour que la communication soit une ? Cet accaparement du capital commun, cet accaparement de la richesse par une classe dominante, l’aristocratie de la pensée ou l’aristocratie de l’argent, marque une rupture au sein de la société, une séparation et le début de l’aliénation de la pensée, si nous considérons que la société est l’idée se réalisant, la réalité de l’idée. Nous avons dû passer par l’aliénation de la pensée pour que la communication devienne unique, pour que l’échange sous une même forme s’étende à tous. Et cette pensée qui nous revient sous sa forme aliénée se fait de plus en plus totalitaire et contraignante. Comme un dieu devenu effrayant, elle nous plie sous son joug.

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