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Rage contre le règne de l’argent

samedi 9 novembre 2019, par Ernest London

John Holloway
La Rage contre le règne de l’argent
Traduit de l’anglais par Julien Bordier
Éditions Libertalia
Montreuil, 2019
82 pages

« Nous sommes au cœur d’une bataille dans laquelle la rage s’intensifie. Le futur de l’humanité dépend de cette bataille. C’est une bataille des rages. » John Holloway, avec ce texte bref et juste, donne une cible à notre colère : l’argent, en tant que lien social destructeur et cause de tant de souffrances. Il nous encourage à veiller à ce qu’elle demeure digne et créatrice, qu’elle ne se transforme surtout pas en défense du système, en haine raciste.

S’appuyant sur ses observations des printemps arabes, des mouvements des places en Europe et en Amérique du Nord, il met en évidence une rage, partie d’une critique des dictatures, rapidement étendue aux « démocraties-telles-que-nous-les-connaissons », un élan vers de nouvelles formes d’organisation et de prises de décision, ainsi qu’une nouvelle « antigrammaire de la révolte » : assemblées, refus de formuler des revendications, rejet des partis politiques et des politiciens de droite comme de gauche. « Ce sont des brèches dans la domination du capital, des espaces et des moments de négation-création, où nous pouvons dire “non” et créer quelque chose de différent, explorer de nouveaux chemins, de nouvelles logiques, essayer d’ouvrir de nouveaux mondes. »

La société est fondée sur la loi de la valeur, la règle du « plus vite, plus vite, toujours plus vite » imposée, non plus par le fouet comme dans les sociétés esclavagistes, mais par l’argent. L’attaque concertée et organisée pour tout soumettre à la logique du profit et du marché, et le « développement orgiaque du capital » ont dépassé toutes les limites imaginables. La raison, conçue comme antithèse de la rage, réponse venue d’en haut, nous désarme et nous demande de « rester calme » et de tout gérer « rationnellement ». « Rester raisonnable signifie reconnaître la réalité et raisonner depuis celle-ci pour comprendre ce qui est nécessaire », rester dans le cadre du monde tel qu’il est. Cette « raison objective et neutre » est « la rationalité d’un monde irrationnel, la cohérence interne d’une société obscène ».

Si la rage peut être celle d’une dignité blessée, elle peut donc aussi « facilement devenir une rage de haine et de destruction ». Autant ces moments d’insurrection peuvent être des « opportunités pour accélérer et radicaliser le changement social », de nombreux « je » commençant à former des « nous », autant peuvent-ils s’avérer destructeurs, cristallisant amertume et frustrations.

Souvent « l’étincelle de la rébellion est sur la défensive » : nous protestons pour préserver nos modes de vie, nos écoles, notre système de santé, des attaques et des agressions.

Diriger notre rage vers des personnes peut mener à « la simple et bête destruction » ou à l’enfermement « dans un cercle stérile et dénué d’espoir ». C’est le système d’agression qui doit être démantelé, pas les agents de sa mise en œuvre qui doivent être changés.

Les politiques de la plupart des États, quelle que fût la couleur politique de leur gouvernement, ont contribué, ces trente dernières années, à la grande offensive néolibérale : donner la primauté au marché, réduire le rôle de l’État, promouvoir la privatisation de tout ce qui peut devenir source de profit pour le capital. Notre rage vise la faillite de la démocratie représentative, son incapacité à représenter les intérêts des gens, et doit donc être dirigée plus loin que vers les programmes politiques.

La démocratie directe a été le point commun à tous les grands derniers soulèvements. Rétablir la démocratie réelle aux décisions économiques n’est pertinent qu’en remettant en question la propriété privée et avec elle, l’argent.

Si nous avons besoin d’argent pour subsister, si nous nous battons pour en avoir plus pour nos écoles, nos hôpitaux... nous ne voulons pas d’un monde régit par l’argent, « un monde dans lequel la richesse que nous produisons prend la forme de l’argent ». L’argent fonde sa propre réalité au point que cela semble être un non-sens d’appeler à son abolition. Cette revendication reste donc « sur le bout de la langue des mouvements sociaux » et nous sommes pris au piège si nous ne réussissons pas « à nous frayer un chemin qui nous sorte du pouvoir de l’argent ».

L’argent est « une forme historique de lien social, de connexion sociale, de cohésion sociale », « une manière de relier toutes nos différentes et respectives activités sociales et productives ». Il n’a pas toujours existé alors pourquoi devrait-il exister éternellement ? « Cela semble simple, mais l’argent est comme le monstre de Frankenstein. Il s’éloigne du processus originel d’échange et se retourne contre ceux qui échangent pour les attaquer. » L’argent transforme le processus de travail concret, toute forme de créativité humaine, en travail abstrait ou aliéné, qui n’est plus déterminé par nous, ni individuellement ni collectivement. Ce type de travail imposé par l’argent est en train de « détruire les humains et leur monde », d’exclure une immense partie de la population mondiale, d’en condamner une partie plus grande encore à une vie de misère, privée de sens.

L’argent existe depuis longtemps mais son impact sur la vie des gens reste relativement marginal avant l’expansion du capitalisme qui força les gens à vendre leur force de travail contre un salaire pour pouvoir survivre et détruisit les modes de vie paysans et indigènes à travers le monde. Un immense appareil de surveillance et d’oppression impose et maintient la monétarisation des relations sociales.

Personne, ni les riches, ni les capitalistes, ni les gouvernements, ne contrôle l’agression de l’argent. Lorsque le capital redoute que son expansion ne se réalise pas, il attaque avec des mesures d’austérité. La crise est l’expression d’une production de plus-value incapable de satisfaire le « plus-vite-plus-vite-plus-vite du capital », de fournir le profit nécessaire à sécuriser la reproduction du capital, car la domination de celui-ci, malgré les apparences, n’est pas encore totale. « Nous sommes la crise d’un système destructeur » ou, comme le disait Marcos en 1994 : « Nous avons fait trembler le pouvoir de l’argent. Celui-ci a compris qu’il y avait quelque chose qu’il ne pouvait pas acheter ni vendre, que la dignité avait commencé à faire front. Le pouvoir de l’argent a peur car l’union des dignités signifie son effondrement, la fin prochaine d’un cauchemar, la conclusion d’une phase historique où règnent l’arrogance et la stupidité. »

L’appel que lance John Holloway et qu’il veut « enraciné dans les luttes » lui répond en quelque sorte : « Détruisez le pouvoir de l’argent. Détruisez-le car l’argent est le nerf de cette guerre mondiale déclarée à l’humanité. Détruisez-le car l’argent est la connexion sociale nous reliant, devenue de plus en plus autonome, de plus en plus agressive, et qui menace désormais de tous nous anéantir. Détruisez-le sinon nos victoires se retrouveront prises dans les tentacules de ce monstre qui absorbe tout et qui s’est retourné contre nous. »

Les mouvements révolutionnaire et réformiste ont réussi à rejeter le contrôle direct de l’argent sur de nombreux secteurs (éducation, logement, santé, retraites...) mais ces succès ont rencontré trois grandes limites :

● L’État, avec l’État-providence ou avec « des aspirations révolutionnaires », comme forme alternative de cohésion sociale, promeut aussi « des conditions optimales pour l’accumulation du capital ». Fixer des limites au règne de l’argent n’est pas s’en débarrasser.
● L’argent lui-même.
● Le travail.

Il faut donc (continuer à) développer des formes alternatives de cohésion sociales, communiser, créer de nouvelles relations de collaborations et de solidarités. Plutôt que de repousser le règne de l’argent, il s’agit d’une « destruction interstitielle — à l’intérieur des brèches que nous ouvrons — du pouvoir de l’argent », comme le font déjà « les mouvements qui émergent en défense d’une communauté » (au Chiapas, en Bolivie ou dans la lutte contre le gazoduc de Rossport en Irlande par exemple), « les mouvements qui cherchent consciemment à agir différemment », à créer des relations sociales différentes, fondées sur l’entraide et la solidarité (les mouvements Occupy, le mouvement des villes en transition), les gens obligés de faire partie d’une communauté d’entraide (en Argentine, en Grèce). Il n’y a pas de « solution pure » mais d’inévitables compromis. Toutes ces tentatives, en friction avec le monde qu’elles tentent de détruire, sont cependant bien des brèches.

« La crise est une attaque contre nos modes de vie, mais c’est aussi un piège. Le capital nous invite sans cesse à lui rappeler à quel point il nous manque, à quel point nous l’aimons : reviens capital, reviens argent, donne-moi du travail, fais couler l’argent dans nos vies ! Voilà ce qui constitue la base des politiques traditionnelles de gauche : se battre pour le droit au travail. Mais le défi est de mettre la crise à l’envers, casser cet éternel retour à la soumission et dire au capital : “Non. Nous sommes la crise. Notre refus de devenir des robots à ton service est le rocher sur lequel les vagues incessantes de tes attaques viennent se briser. Il est maintenant temps pour toi de te retirer parce que nous avons autre chose à faire de nos vies. Nous voulons créer un monde qui a du sens.” »

John Holloway déploie en quelques poignées de pages sa pensée virtuose qui nous invite à ne pas nous arrêter en chemin. Stimulante analyse de toutes les contestations qui agitent le monde, lucide mise en garde des pièges à éviter et vibrant appel à prendre en main notre propre, réelle et surtout complète émancipation.

Ernest London,
le bibliothécaire-armurier
Bibliothèque Fahrenheit 451
18 octobre 2019.

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