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Territoires en lutte
Bure à Saint-Affrique :
RTE dégage !

dimanche 17 décembre 2017, par Bure résistance

Que faisaient des masques de hibou dans un article du Midi libre, ce 3 décembre ? Vol migratoire inattendu depuis les cimes du bois Lejuc, ou attrait soudain des Aveyronnais pour l’assiette en carton et la bombe de peinture (secret de fabrication jalousement gardé) ?

C’est que, dans la foulée de l’appel commun à un hiver ardent, nous étions quelques-un·e·s bien décidé·e·s à venir prendre l’air du Sud à l’occasion de la manifestation contre RTE (Réseau de transport d’électricité), appelée par les copains et copines de l’Amassada en lutte contre l’implantation du « transformateur aux mille éoliennes ».

« Mais elle est où, l’enquête publique ? » (proverbe aveyronnais)

C’est qu’il y a là-bas quelque chose qui nous touche, et profondément. Au-delà de la sincérité des échanges et des camaraderies qui se tissent entre Saint-Victor et Bure, au-delà des joyeuses soirées où coulent bière de Morlaix-sur-Saulx et vin de Gaillac, au-delà des farandoles endiablées (boulègue, boulègue !) et des concerts de mathcore, force est d’avouer que la lutte qui depuis trois ans prend son envol depuis l’Amassada est à bien des égards exemplaire.

Le flop magistral de l’enquête publique, avec son commissaire qui repart bredouille de tous les lieux impactés sans avoir pu en placer une, et se voit même acculé à déplacer sa permanence à 100 kilomètres de là… tout cela nous rappelle les grandes heures du boycott du débat public à Bure en 2013, et même mieux ; cela donne des bouffées d’espoir à tous les territoires qui, ici ou ailleurs, se révoltent contre leurs aménageurs encravatés. Le 7 novembre à Saint-Victor, c’est tout un village qui s’est barricadé de bottes de paille et orné de banderoles, et c’est tout un village, des gosses aux retraité·e·s, qui sommait le commissaire enquêteur de ne pas revenir. Il n’est pas revenu. Cela valait bien de notre part une visite de courtoisie le 2 décembre !

Il faut dire pourtant que le combat mené là-bas n’est pas évident, pas facile à défendre, pas politiquement correct : on se dit écolo et on se bat… contre des moulins à vent ? Eh bien oui. Il est plus que temps de détricoter la grande imposture du renouvelable si vraiment nous voulons changer de société. C’est ce qui se joue là-bas. Et non, les hiboux soudain anti-éolien (industriel) ne sont pas devenus pro-nucléaires pour autant.

Le vent nous porte sur le système ! (maxime meusienne) [1]

D’abord, quand on parle d’éoliennes industrielles, on devrait toujours prendre en compte l’impact de toute la chaîne, et y réfléchir à deux fois avant de parler d’énergie verte. Quid des 1 500 tonnes de béton et des 600 kilos de terres rares ? Des coûts énergétiques et environnementaux liés à la fabrication, à l’acheminement, à l’entretien et au démontage de ces robots-usines ? Un employé d’une société éolienne travaillant à quelques kilomètres de Bure, covoitureur à ses heures perdues, déclarait récemment à un ami : « Tous nos clients sont des banques ou des fonds d’investissement : c’est un moyen pour eux de placer de l’argent, grâce aux aides à l’installation, mais pas quelque chose d’écolo. » Il n’avait pourtant rien d’un militant, et d’ailleurs pas de mots assez sévères contre les opposant·e·s : il était juste tragiquement lucide sur son métier…

Et puis il faut compter. Rendement, facteur de charge, surface disponible, etc. Sans entrer dans les détails, on conseillera à ce propos la lecture de la brochure Le vent nous porte sur le système (ici en version cahier) et les ressources recensées sur le site de l’Amassada pour mieux cerner l’imposture. Mais surtout, par-delà les calculs d’apothicaire et la technicisation à outrance du problème, il faut bien se poser la question du monde qu’on nous prépare, et voir quelle logique gestionnaire est à l’œuvre du stockage des déchets radioactifs aux champs d’éoliennes, en passant par la biomasse forestière qui était à l’honneur ce 9 décembre sur le plateau de Millevaches.

« Ni nucléaire ni éolien, RTE dégage ! » (création visuelle sur support urbain)

La consommation d’électricité en France, après avoir augmenté de 180 pour cent entre 1973 et 2008, oscille désormais entre 478 et 490 TWh, et on voit mal ce qui pourrait la faire descendre significativement. En tout cas, ce n’est pas nos écogestes qui y pourront grand-chose, et il n’y a bien qu’un graphique d’EDF, mêlant arbitrairement « tertiaire » et « habitat » dans un même poste de dépense, pour essayer de nous faire croire que cela repose sur nos pratiques.

La hausse relative des énergies dites « propres » n’a par ailleurs jamais coïncidé en France avec une quelconque baisse du nucléaire : entre 2012 et 2013, elles passent de 16 à 19 pour cent sans que la production des centrales, en valeur absolue, ne bouge d’un iota. Dans le pays le plus nucléarisé au monde (75 pour cent de la production d’électricité, loin devant les 30 pour cent de la Corée du Sud et les 20 pour cent aux USA), à l’heure même où l’on couvre les lignes de crête d’éoliennes, on prépare aussi le « grand carénage » des vieux réacteurs et les nouvelles générations d’EPR, en même temps qu’on tente de pérenniser à Bure l’ensemble de la filière.

C’est qu’il n’a jamais été question ici de « transition », mais bien d’« accumulation » énergétique. Il y a fort à parier que quand on se targuera — miracle ! — d’être passé à 50 pour cent de nucléaire, ou même moins, ça ne sera que par l’ajout d’autres sources, et non pas par un recul significatif de la fission. Aussi est-il vain de prier les blanches turbines de nous apporter la sortie du nucléaire, car en France nous aurons bientôt les deux, éolien et atome, comme les deux faces identique d’une même pièce truquée. L’un supplée l’autre dans les pics de consommation. Deux tentacules d’une même pieuvre qui parcourt le territoire : RTE. Les copines et copains de l’Aveyron ne s’y sont pas trompé·e·s !

Hollande avait promis un million de voitures électriques, et l’on voit partout se multiplier les bornes de recharge élaborées par le groupe Bolloré ; le TGV continue son développement à tout prix et, quelque part dans de hautes tours, quelques aménageurs mégalomanes continuent de rêver à des hypercentres commerciaux comme celui de Gonesse, avec ou sans piste de ski. À mesure que le monde devient plus gourmand, il faut plus de réseau, plus d’intégration, plus de plasticité pour articuler les sources d’énergie qui se multiplient. Donc toujours plus de lignes THT qui zèbrent le territoire, plus de centres de contrôle cybernétique, de compteurs intelligents, etc. Et tout cela nous plonge dans un monde plus gourmand encore, à l’infini. Et de fil en aiguille, ce qui se profile, c’est un monde de la dépendance totale, énergétique et politique, envers le réseau, avec pour clef de voute la mise au rebut des pires déchets jamais produits, à 500 mètres sous terre, quelque part dans le Sud-Meuse…

RTE, droit dans le Bure !

C’est donc sans l’ombre d’une hésitation que les chouettes hiboux ont donné un coup de truelle, le 2 décembre, pour aider à emmurer le local de RTE à Saint-Affrique. Qu’on n’aille pas dire désormais que le débourrage estival de bétonite de surface est notre seule compétence : quand il s’agit d’aider les copines et copains, on construit, aussi !

L’ouvrage de maçonnerie a été accompli paisiblement sans que la bleusaille, étonnamment discrète, ne tente la moindre approche. Ce fut le point d’orgue d’une manifestation chaleureuse et animée, qu’avait inaugurée la crémation rituelle de la première page de l’enquête publique. Au bout du compte, quand le cortège a quitté les lieux, on pouvait lire sur les murs de RTE, écrit à la bombe rouge : « On enfouira RTE à Bure. »

En attendant que l’Andra [2] entame ici son chantier de transformateur électrique, on salue celles et ceux qui se battent dans l’Aveyron et partout contre les masques du capitalisme vert ! Et pour continuer ce bel hiver ardent, on vous donne rendez-vous à Roybon le 16 décembre !

À Bure comme à Saint-Victor, Pas res nos arresta !

Quelques chouettes hiboux de retour de vacances

Source : Plus Bure sera leur chute…
14 décembre 2017.

Notes

[1Rendons à Astérix ce qui lui appartient : la maxime n’est devenue meusienne qu’à force de traîner sur nos infokiosques. On doit cette brochure à la CNT Amiens.

[2Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

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