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À propos du débat actuel sur les énergies renouvelables au Mexique
Nous ne voulions pas le dire, mais nous allons le dire :
« Nous vous l’avions dit »

vendredi 12 juin 2020, par Asamblea de Pueblos del Istmo

Isthme de Tehuantepec, Oaxaca, Mexique

25 mai 2020

Depuis deux semaines, la publication au Journal officiel par la Secretaría de Energía de l’accord qui définit la politique de fiabilité, de sécurité, de continuité et de qualité du système électrique national a suscité une discussion ininterrompue au sujet des énergies renouvelables ; ce document (qui mériterait une analyse plus approfondie mais, en tout cas, ne résout aucun problème et ne bloque pas l’avancée des énergies renouvelables au Mexique) dit en substance que dorénavant la Secretaría de Energía prend le contrôle du Système électrique national et que, conjointement avec la Commission de régulation de l’énergie et la Commission fédérale de l’électricité, elle « prendra en charge la transmission et la distribution » (elle ne le faisait pas déjà ?) en appliquant une nouvelle réglementation — c’est ce qui fait pleurer les grandes entreprises, car ce « nouvel ajustement implique des conditions à satisfaire par les énergies renouvelables, notamment les parcs éoliens et photovoltaïques », ainsi que le paiement d’impôts.

Plus rapides que Speedy Gónzales, les grands consortiums d’énergies renouvelables ont obtenu un amparo [1] contre cet accord ; il y a quelques jours également, les gouverneurs de sept États se sont concertés pour bloquer ce même accord, et tout le débat national et international est en train de se convertir en un cirque politique et médiatique de plus, entre ceux qui sont les plus forts, qui ont de meilleurs arguments et qui se défendent le mieux, laissant de côté l’analyse critique en profondeur de la situation ; voilà pourquoi nous ne voulions pas le dire, mais de toute façon nous allons le dire, nous vous l’avions dit !

En tant qu’Assemblée des peuples indigènes de l’Isthme pour la défense de la terre et du territoire (APIIDTT), depuis notre préfondation en 2006 dans le but d’annuler les contrats léonins obtenus par les entreprises à force de mensonges et d’abus aux dépens des paysans, nous avons systématiquement dénoncé jusqu’à aujourd’hui les conditions dans lesquelles les entreprises privées d’énergie éolienne ont envahi le territoire de nos peuples dans la région au moyen de la signature de contrats léonins, de la coercition, de la corruption et de la violence. Une grande partie de la production d’énergie renouvelable dans notre pays a recours aux mêmes procédés caractéristiques des industries intensives et extractives. La dépossession du territoire des communautés indigènes dans le sud-sud-est du Mexique est un élément révélateur pour prendre la mesure de la responsabilité environnementale d’une multitude de sociétés prédatrices nationales et transnationales.

En 2015, des vingt-neuf parcs de l’État d’Oaxaca ayant des permis de production d’énergie accordés par la Commission de régulation de l’énergie, vingt étaient la propriété d’entreprises espagnoles (Preneal, Acciona, Gamesa, Gas Natural, Renovalia Energy, Eyra, Acciona, Iberdrola et Peñoles), trois d’une entreprise française (EDF), une d’une entreprise italienne (Enel) et une d’une entreprise américaine (City Express). Deux parcs éoliens appartiennent à des institutions mexicaines, le plus petit de 21,9 GWh/an et trois éoliennes, destiné à la recherche de l’Institut de recherche électrique, et un parc de cinq éoliennes (42,05 GWh/an) qui fournit de l’énergie à différents camps et bâtiments militaires de la Secretaría de la Defensa Nacional dans le pays. La totalité de ces parcs sont situées sur des terres collectives, dix-huit dans les ejidos [2] de La Venta, La Ventosa, Ingenio Santo Domingo et La Mata et dix sur des terres communales (Juchitán, Espinal et Unión Hidalgo), et un projet de la Secretaría de la Defensa Nacional correspond à des terres communales expropriées de la communauté de Puente Madera, à San Blas Atempa.

Ces projets ont représenté un investissement total de 6 211 500 000 (six milliards deux cent onze millions cinq cent mille) dollars en moins de vingt ans et l’autorisation de production de 11 249,47 GWh/an, répartis entre 1 915 éoliennes ; cela sans compter le parc éolien du Sud (le plus grand du continent), qui est en service depuis l’an dernier. Par contre, une étude publiée en 2016 par Oxfam et Educa montre que, malgré les investissements (ou à cause d’eux), la région de l’Isthme connaît une inégalité croissante de la répartition des richesses au détriment de la cohésion des communautés, et non le bien-être que ces investissements promettaient, ce qui s’ajoute à la série d’irrégularités liées à la possession des terres, au contrôle privé d’un bien public comme l’énergie, à l’absence de contribution fiscale des entreprises aux municipalités et aux violations constantes des droits des collectivités et des communautés indigènes.

En tant qu’APIIDTT depuis 2009, nous faisons partie du Réseau national de résistance civile (RNRC), un processus d’articulation des communautés et organisations qui comprend quinze organisations de huit États de la République en lutte pour la défense du territoire, la reconnaissance constitutionnelle de l’électricité comme droit humain, contre les hausses des tarifs, pour un tarif fixe et juste et pour la construction participative d’une transition énergétique écologique, sociale, communautaire et populaire à partir de l’autogénération autonome d’électricité aux mains du peuple et pour le peuple, non pour les grandes entreprises. Ce n’est pas de l’énergie verte si elle est aux mains des grandes entreprises, surtout quand ces grandes entreprises sont celles qui polluent le plus ou détruisent d’autres zones géographiques, comme c’est le cas des parcs éoliens installés dans l’isthme d’Oaxaca par les consortiums miniers bien connus Grupo Mexico et Grupo Peñoles.

Les combustibles fossiles ne sont plus une option, pas plus que les énergies renouvelables comme marchandise entre les mains des sociétés transnationales. Si nous voulons atténuer la crise climatique, nous insistons, nous devons toutes et tous travailler à la construction participative d’une transition énergétique écologique, sociale, communautaire et populaire.

Nous luttons pour une vie digne en harmonie avec la nature ; défendons ce qui est à nous parce que c’est à toutes et tous, et cela doit l’être pour les générations futures !

Depuis les vents libres de l’isthme de Tehuantepec, Oaxaca

Assemblée des peuples indigènes de l’Isthme pour la défense de la terre et du territoire (APIIDTT)

Texte d’origine :
tierra y territorio
25 mai 2020.

Traduit de l’espagnol (Mexique)
par Joani Hocquenghem

Notes

[1L’amparo, mesure similaire à l’habeas corpus, permettant de bloquer l’action du gouvernement (NdT).

[2Ejidos : régime de propriété commune des terres créé par la Constitution de 1917 pour les collectivités rurales (NdT).

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