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Appel de la Montagne brûlée, Roquefixade (Ariège)

mardi 21 mai 2013, par Serge Pey

Au Conseil régional wixárika pour la défense de Wirikuta
Au Front en défense de Wirikuta Tamatsima Wa’haa
Aux communautés zapatistes du Chiapas
À l’EZLN
À la Sexta

Estimé•e•s et cher•e•s compas,

Nous voulions vous dire que ce 1er mai nous avons fait une Marche de la poésie, appelée par le poète Serge Pey dans les montagnes d’Ariège (sud-ouest de la France, près de Toulouse) et dédiée à la lutte du peuple wixárika pour la défense de la terre sacrée de Wirikuta contre les entreprises minières.

En hommage à la résistance zapatiste, nous portions des paliacates et des passe-montagnes, et notre chemin a dessiné la spirale d’un escargot. Nous avons fait cinq haltes, chacune pour chaque balle reçue par notre compagnon de la Sexta Juan Vázquez.

Nous vous demandons de bien vouloir nous pardonner ce retard pour vous informer, dû au fait que nous n’avions pas de photos, mais nous en avons récupéré quelques-unes. Un petit film qui est en préparation suivra, le plus tôt possible.

Recevez s’il vous plaît notre salut fraternel,

Les participant•e•s à la Marche internationale de la poésie en Ariège,
1er mai 2013

Marche de la poésie
1er mai 2013

Cerro Quemado
Appel de la Montagne brûlée
Roquefixade (Ariège)

Marche zapatiste de la poésie
en défense de la terre sacrée de Wirikuta
et du peuple wixárika (huichol)

La poésie n’est pas uniquement un croisement de mots pour les noces spectaculaires des oreilles du divertissement. Si la poésie reste une fête de la langue, elle est aussi un témoignage et une résistance. La poésie, entre la langue et la vie, est en permanence la conscience du réveil et des alarmes. Elle est aussi l’œil-veilleur de la bouche cachée de l’humanité qui défend le droit de son nom.

Le peuple wixárika, connu dans le monde entier sous le nom de huichol, est un peuple d’artistes-chamans qui vit dans la Sierra Madre du Mexique. Les œuvres magnifiques que ces artistes, derniers poètes du soleil et du feu, réalisent avec des laines colorées sur des tableaux de bois retracent les voyages initiatiques de la quête du peyotl. Ils sont parmi les plus beaux témoignages de l’art des peuples premiers du monde.

Wirikuta, la terre sacrée des Huicholes, est aussi la terre des poètes. Elle est la Terre-Mère du peyotl, la terre des poètes de la vision. Une méditation de la terre sur elle-même. La montagne du Cerro Quemado n’est pas la carte postale d’une géographie du tourisme, mais la hauteur d’une des premières poésies flamboyantes du monde.

Wirikuta, lieu où le ciel s’enfonce dans les pierres, appartient au patrimoine spirituel et mystique de l’humanité.

Les Huicholes, dans l’anthologie mondiale du sacré, ont inventé avec leurs rites, leurs cérémonies et leurs langues, une poétique de la terre.

Depuis 2009, la compagnie minière canadienne First Majestic Silver a racheté vingt-deux concessions de mines d’argent à l’État de San Luis Potosí, dans le nord du Mexique. Faisant fi de toute consultation démocratique avec le peuple huichol, les politiques sans scrupule ont vendu un des lieux fondamentaux de la spiritualité mondiale.

Située près de la station de chemin de fer de la ville de Real de Catorce, la montagne du Cerro Quemado est un espace de « géopoétique » où les Indiens wixaritari viennent cueillir la plante mythique du peyotl, depuis l’inauguration des temps.

Ces concessions honteuses livrées aux multinationales vont détruire et profaner la Terre-Mère de ce peuple du poème. On sait que les systèmes d’exploitation mis en place vont détruire cette terre : dynamitage, polluant, mercure et cyanure, boue contaminée.

Dans le contexte de la crise mondiale, les vautours de la finance sont en quête des valeurs refuges de l’argent. On les voit partout, sur l’ensemble de la Terre, chercher l’argent de l’exploitation humaine contre « l’or du temps ».

La poésie est en même temps une écologie et une résistance.

La Terre, comme l’humanité, a droit à la liberté de sa beauté et de sa spiritualité.

Depuis les « contre-montagnes » de l’Ariège, notre marche, déployant la spirale stratégique du caracol, inventera un couloir de poésie à travers l’espace jusqu’à la Montagne brûlée, le Cerro Quemado du peuple des Wixaritari, au Mexique.

Nous, poètes et zapatistes des contre-montagnes de l’Ariège, appelons à la résistance et à la solidarité avec le peuple de la terre du poème.

Exigeons ensemble du gouvernement mexicain l’annulation des droits d’exploitation.

Mobilisation de tous les Indiens de la Terre !
Défendons la terre des poètes de Wirikuta !
Solidarité avec le peuple huichol !

APPEL POUR UNE MARCHE MONDIALE DE LA POÉSIE
INTERNATIONALE DE LA PHILOSOPHIE DIRECTE

parfois
on rencontre
un pied
de l’autre côté de la page
pour nous signifier
que l’on n’écrit pas
mais que l’on marche
et qu’il faut aiguiser nos crayons
au bout de nos souliers

parfois
une pierre
se réveille
dans la nuit pour qu’on la lance

parfois
on forge des anneaux
avec du sel et du lait

parfois
on mange une soupe de fleurs avec un caillou noir
qui remplace le pain

parfois
un seul nuage dépeuple le ciel

parfois
le rire rit de notre rire
et devient un mauvais papillon
qui pêche le ciel au bout d’un fil

parfois
notre maison
est inhabitable
parfois le compagnon
qui garde la montagne
demande un mot de passe
à un vêtement
accroché à un éclair

parfois
les questions tournent
comme des cordes
et attachent les questions

où vas-tu ?
quel est ton nom ?
où se trouve
le deuxième fleuve ?

qui est l’homme qui a laissé
son vêtement suspendu à l’éclair

parfois
celui qui montre
son pied est invité à marcher
sans ses souliers

parfois
nous classons un soulier
dans la bibliothèque
à côté d’un livre et d’un fusil

parfois
nous enfonçons
un livre dans un soulier

parfois
nous buvons dans un soulier
car nous n’avons pas de verre

parfois
nous utilisons notre soulier droit
comme un marteau pour enfoncer
un clou dans notre soulier gauche

parfois
nous nous enlevons
les souliers pour perdre
la route

parfois
nous marchons
vers un soulier qui garde un autre soulier

parfois
nous marchons sans nos pieds

Serge Pey

L’Histoire bégaie, on le sait. Parfois, il y a tellement d’insupportable dans ce bégaiement qu’on ne peut l’accepter. Le génocide amérindien fut organisé pour une grande part à cause de la convoitise des conquérants pour l’or et l’argent, chose tellement incompréhensible pour les habitants du Nouveau Monde que certains (les Purhépecha du Michoacán) se posèrent même la question : « Assurément, ces hommes doivent se nourrir de ces métaux pour les désirer à tel point. » Pour eux, ces métaux étaient « l’excrément du Soleil et de la Lune » et ne servaient qu’aux objets de culte.

Depuis 2009, la compagnie minière canadienne First Majestic Silver, spécialisée dans la prospection des métaux précieux, a pu racheter vingt-deux concessions à l’ouest de l’État de San Luis Potosí, dans le nord du Mexique, dans une montagne nommée Cerro Quemado, près de la station de chemin de fer Real de Catorce. Cette montagne est depuis toujours le lieu mythique pour les Indiens wixaritari — plus connus du grand public sous le nom de Huicholes — où ils s’approvisionnent en peyotl pour leurs cérémonies de divination thérapeutique et leurs rituels liés au culte du Soleil.

L’Histoire ici bégaie outrageusement : au XVIIIe siècle, les Huicholes furent au centre d’une révolte contre le pouvoir colonial espagnol, car leur territoire était envahi par les prospecteurs — comme dans le cas de la ruée vers l’Ouest, des aventuriers et des hommes de main de toutes origines, attirés par la perspective de riches filons. À la fin du XIXe siècle, un métis du nom de Manuel Lozada organisa une autre révolte pour défendre l’autonomie des peuples habitant l’État du Nayarit — Coras et Huicholes —, et sa défaite sonna le glas de la relative liberté que les Indiens avaient acquise sur leur territoire. Fragilisée par les divisions, la population autochtone figure aujourd’hui parmi les ultimes résistants de l’indianité dans un monde de plus en plus conformiste et matérialiste.

Le projet de la First Majestic Silver n’arrive pas par hasard. La crise économique mondiale a donné un regain de popularité à la valeur refuge que constituent les métaux précieux. Mais la prospection et l’exploitation des anciens filons ne peuvent se faire actuellement que dans des conditions d’extrême agressivité : recherche en profondeur, éventration à la dynamite, utilisation de polluants (mercure et cyanure), rejets de boue contaminée qui mettent en danger la nappe aquifère. Partout dans le monde de tels projets sont combattus par les associations de protection de l’environnement — comme cela fut le cas récemment en France avec le projet minier de Salsigne (Aude), stoppé par les militants.

Cause juste. Que restera-t-il de la montagne sacrée des Huicholes après de tels outrages ? Même si éventuellement le filon est abandonné faute de rentabilité (ou parce que le cours des métaux sera retombé), le mal sera irrémédiable. La montagne où les Indiens se rendaient chaque année au bout d’une longue marche pleine de souffrance et de mysticisme sera devenue un lieu dévasté, fracturé, violenté.

Certes, l’on peut regarder tout cela comme l’énième épisode de la défaite du monde amérindien traditionnel et penser que, après le génocide perpétré au XVIe siècle par les conquérants, ce drame est le dernier souffle qui éparpille dans l’oubli des peuples déjà devenus fantômes. Ce doit être, j’imagine, la réponse des ingénieurs et des dirigeants de la First Majestic Silver. Il y a quelques décennies, les compagnies qui éventrèrent le territoire des Indiens navajos, au sud des États-Unis, ironisaient sur cette manie qu’ont les Indiens de considérer que le monde entier serait « terre sacrée ».

Mais la question n’est pas, qu’on y réfléchisse, seulement celle des Huicholes et du Cerro Quemado. Il ne s’agit pas d’affirmer un privilège exotique en vue de maintenir une poignée d’hommes dans leur droit, contre l’abus d’une compagnie minière nord-américaine — même si, de toute évidence, la beauté, la pensée et la justice sont de leur côté. La question est de mettre un frein, chaque fois que cela est possible, à la rapacité des puissants exercée contre ce qu’il y a de précieux et d’unique — l’héritage, le respect, l’équilibre du monde —, mieux que des symboles, la substance vivante de notre commune humanité. Nous devons tous soutenir la juste cause des Huicholes et demander au gouvernement mexicain d’annuler l’autorisation d’exploiter le Cerro Quemado accordée hâtivement à la First Majestic Silver.

J.M.G Le Clézio

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