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Bosnie-Herzégovine
La caravane passe

jeudi 23 janvier 2020, par Jean Wien

Vous avez peut-être entendu parler du camp de Vučjak : des images de ce camp désolé et indigne ont réussi à s’immiscer dans quelques médias.

Ce camp — distant d’à peine 500 kilomètres de Vienne — n’est malheureusement pas une exception : c’est le miroir de la désastreuse politique européenne et dans d’autres camps aussi terribles que Vučjak en Bosnie-Herzégovine, en Grèce, à Malte, l’hiver ne fait qu’empirer gravement une situation déjà catastrophique.

À peine passé la frontière, notre convoi chargé de vêtements d’hiver, de chaussures, de sacs à dos et de couchage croise dans la nuit, marchant au bord de la route, de nombreux groupes isolés de migrants chargés de maigres effets. Ils marchent très rapidement, déterminés et concentrés.

Ce convoi est organisé par des gens de la société dite civile avec des passés et des opinions politiques très hétérogènes, une grande partie pourtant a des racines bosniaques ou est originaire des Balkans, ils se souviennent avoir eux-mêmes dû fuir et avoir été aidés : ils tiennent ainsi à manifester de la réciprocité.

À part quelques très rares organisations locales ou internationales, ce sont principalement des femmes qui organisent le soutien aux réfugiés et migrants en Bosnie-Herzégovine. Nos cinq camionnettes vont faire étape chez quatre d’entre elles.

La première étape est des blocs de logements dans une petite ville frontière où vers minuit nous déchargeons les premiers cartons. Nous devons faire le moins de bruit possible afin de ne pas indisposer le voisinage.

Nous rencontrons ainsi une femme qui aide les migrants depuis 2018, elle a d’abord assisté à l’apparition de familles, à leurs tentatives de passage de la frontière, puis à leur retour suite au renvoi illégal et clandestin depuis la Croatie (push-back). Jusqu’à trente habitants solidaires l’ont aidée au début à organiser des hébergements, des douches, des repas, des visites au médecin ou à l’hôpital, ou bien à fournir des livres scolaires pour les enfants. Jusqu’à sept cents personnes ont été prises en charge par cette solidarité populaire.

Elle nous raconte la situation actuelle : si par exemple, au début les migrants pouvaient dormir dans la mosquée (contre une obole), l’ambiance à leur égard et les conditions les concernant se sont depuis très détériorées, cela en fait à partir de septembre 2018.

C’est au même moment que les push-back sont devenus plus violents (la police croate a commencé à détruire tout objet — téléphone, sac à dos, sac de couchage, chaussures — qui pourrait être une aide au déplacement), aussi quand les migrants ont commencé à manifester et à occuper le poste-frontière, ce qui n’a pas manqué d’avoir un effet très négatif sur la circulation des marchandises, ce qui est problématique dans une ville frontière.

À partir de ce moment chaque bagatelle a été montée en épingle par une presse diffamatoire et incendiaire, en même temps qu’ont été mises en place des conditions beaucoup plus coercitives relativement à la liberté d’aller et venir des migrants. Ces conditions aggravées ont aussi accru la tension entre migrants.

Bref, l’État a commencé à s’en mêler et une situation déjà très difficile est devenue insupportable.

Notre interlocutrice est convaincue de la mise en œuvre d’une campagne ciblée ayant pour but de criminaliser les migrations et la solidarité. Ainsi tout est devenu plus compliqué pour ceux qui aident et secourent, son petit réseau a fondu et a été contraint à une « semi-clandestinité ».

L’État, lui, a interdit en novembre 2018 l’action des intervenants extérieurs (comme distribuer des repas pour sept cents personnes sans le moindre soutien officiel, s’occuper d’un dispensaire) au nom de l’ordre public (sic). C’est ainsi que le camp est devenu plus instable… justement au moment où la solidarité a été criminalisée tout comme l’ont été les réfugiés et migrants par la presse (criminels, terroristes, réfugiés de l’État islamique, etc.).

Notre interlocutrice est très fatiguée et déçue par le tournant qu’a pris cette situation, elle continuera à aider — bien sûr —, son groupe a fondu et la situation s’est aggravée, ils n’ont plus les moyens d’y faire face comme au début et, surtout, ils ont été désignés comme ennemis, ont reçu des menaces et ont vu leur action dénigrée et caricaturée. Tout n’est pas désespérant, elle reçoit des encouragements clandestins, des aides anonymes, ce qui est aussi encourageant ; ainsi ont-ils reçu une aide significative d’une commune de Bosnie qu’ils avaient précédemment aidée à l’occasion de graves inondations.

Par cette expérience collective et solidaire, notre interlocutrice s’est convaincue « que les gens sont parfaitement capables de se débrouiller seuls, sans politiciens ».

Elle et ses amis n’ont pas non plus eu que des moments difficiles, ils ont la joie d’être encore en contact avec des familles qui ont réussi à passer en Italie, en France, en Hollande, en Autriche et ailleurs.

Il est 2 heures du matin et nous devons poursuivre notre route, nous retrouvons nos camions avec une contravention : quelqu’un n’aura pas manqué d’appeler la police.

En été 2018, tandis que la crise migratoire en Bosnie s’intensifiait, l’Union européenne (UE) a été contrainte de lâcher un peu d’argent, elle le fit, mais à une condition : qu’il n’y ait aucun camp ou hébergement à moins de 30 kilomètres avec la frontière croate (membre de l’UE). Ne pas donner d’argent sans contrôle à un pays pauvre dirigé par des corrompus semble a priori être une idée raisonnable. Cette décision a eu pourtant des conséquences négatives puisqu’elle a affaibli les aides locales, informelles et solidaires tout en privilégiant les grosses organisations internationales, lesquelles ramassent une mise que les gens d’un des pays les plus pauvres des Balkans voient passer sous leur nez (nettoyage de couvertures en Europe de l’Ouest, achat de denrées en Grande-Bretagne, etc.), l’action solidaire devient ainsi comme qui dirait étrangère.

Nous arrivons à Bihać.

Cette petite ville pittoresque est située à un quart d’heure du camp de Vučjak, lequel a été créé afin de vider les rues de la présence de migrants. La plus grande partie des habitants de Bihać jeunes et masculins travaillent en Europe occidentale, le taux de chômage y est de 30 pour cent, il n’y a pas vraiment d’aide sociale. Bihać résume parfaitement la crise qui se produit dans la région. Mais le siège de Bihać pendant la guerre (1992-1995) a aussi laissé ses traces, auxquelles se heurtent maintenant les migrants : les environs de Bihać, zone frontière, sont infestés de mines.

Ce sont plutôt les femmes qui en Bosnie organisent l’aide locale aux migrants, ainsi rencontrons-nous Zemira pour décharger chez elle une partie de notre cargaison. Zemira, qui fut pendant la guerre infirmière, a transformé une partie de sa maison en dépôt pour les donations de vêtements et autres. Elle cuisine aussi de temps en temps pour les réfugiés. Quand nous arrivons, elle organise un groupe de Pakistanais qui vont aider à décharger les camions.

Elle nous raconte la dégradation des conditions de l’aide bénévole locale due à la calomnie permanente contre les migrants et ceux qui les aident. Alors qu’elle pouvait rallier au début beaucoup de Bosniaques, elle doit maintenant faire face à une forme de dénigrement permanente sur Facebook, elle a même arrêté un temps son activité suite à des menaces de mort, mais comme elle le dit elle-même : je ne peux pas arrêter, ce sont les enfants de quelqu’un et je ne peux pas les voir souffrir.

Elle décrit la situation dans le camp de Vučjak comme une honte, il n’y a aucune infrastructure prévue pour les gens qui y sont internés, la nourriture est très insuffisante, l’eau est rationnée, le camp n’est pas éclairé, ce qui contribue aux problèmes d’insécurité. La situation sanitaire est une catastrophe, la Croix-Rouge locale est dépassée par la situation, le camp est situé loin de la ville, sur une ancienne décharge et personne ne peut s’expliquer pourquoi ce lieu particulièrement inapproprié a été choisi.

Semira veut aussi clairement et absolument affirmer les trois points suivants :

1. Les gens qui fuient, quelles qu’en soient les raisons sont en premier lieu des êtres humains qui cherchent ailleurs que chez eux une vie meilleure.

2. Chacun devrait aider comme il le peut, chacun peut aider à son échelle, et Semira dit aussi que ce principe devrait être valable aussi pour les journalistes : ils devraient être beaucoup plus critiques à l’égard de l’UE et des polices bosniaques et croates.

3. Il faudrait enfin que l’hébergement des réfugiés se normalise et s’améliore ; d’après les réfugiés eux-mêmes, la situation en Bosnie est la pire qu’ils ont vécue, pire qu’en Turquie, en Grèce, en Serbie. Ce point l’attriste particulièrement, s’il est des gens qui devraient savoir ce que signifie fuir et tout laisser derrière soi, ce sont bien les Bosniaques.

L’aide solidaire aux migrants est de plus en plus criminalisée, cela non seulement par la police, mais aussi par le voisinage qui espionne et dénonce ceux qui aident.

Malgré cette situation difficile pour elles, nous avons rencontré deux femmes qui n’ont pas pour autant l’intention d’arrêter et continuent d’aider dans la mesure de leurs moyens pourtant très limités. Tout limités qu’ils puissent être, ces actes de solidarité suffisent à provoquer des chicanes policières, l’ostracisme des voisins ; vu l’ambiance, nous livrerons nos « kits traversée de frontière » tard dans la nuit pour ne pas attirer l’attention sur les aidants ni sur ces réfugiés sur le départ, cette nuit, vers la frontière avec la Croatie. Ces tentatives dangereuses et difficiles, les migrants leur ont donné un nom : the Game.

C’est qu’ils risquent gros et systématiquement : tabassage par les flics croates, destruction des effets personnels, en particulier des téléphones — à cause du GPS —, confiscation des chaussures, retour forcé et tout aussi illégal vers la Bosnie.

La station suivante de notre caravane nous mène chez Nahida, elle nous remercie pour les dons qui sont urgents et très bienvenus vu l’hiver qui s’annonce, ils vont sauver des vies, elle en est convaincue, mais ne souhaite pas vraiment en dire plus aux journalistes qui nous accompagnent : elle se sent lessivée et n’a plus envie de répéter les mêmes choses tandis que rien ne change…

Nous allons maintenant rencontrer la journaliste et activiste engagée Nidzara Ahmetasevic, elle nous fait part des difficultés supplémentaires que cause une certaine forme d’aide internationale : les volontaires se mettent en scène, déplacent vers leur personne l’attention qui devrait se focaliser sur la fermeture des frontières et sur les migrants eux-mêmes. Les réseaux locaux sont aussi ignorés, ne sont pas respectés, ces aides internationales contribuent — par leur ignorance de la situation politique en Bosnie — à marginaliser l’aide locale. Elle insiste sur le fait que la population locale peut faire beaucoup et que l’aide internationale devrait se concentrer sur ce que la population ne peut pas fournir elle-même.

Cette journaliste nous répète ce que d’autres solidaires et migrants nous ont dit :

Pour l’Union européenne, Vučjak n’est pas en premier lieu un problème humanitaire ; pour l’UE, le problème que pose Vučjak, c’est que ce camp est situé à 2 kilomètres de la frontière croate, donc de la frontière avec l’UE. Il y a d’autres camps indignes en Bosnie, tel le camp de Bira, qui est officiel et administré de façon carcérale par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations, une structure de l’ONU). Le problème principal, c’est ce qui se passe aux frontières extérieures de l’UE, voilà ce qu’il faudrait révéler. La cause de tous ces problèmes humanitaires ce sont ces frontières fermées à tout prix.

Jean Wien
décembre 2019

Photographies de Ben, Klaudia et Muhamed

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