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Turquie

Ce que nous voyons, ce que nous entendons,
là où nous commençons

vendredi 14 juin 2013, par Müştereklerimiz

Nos communs – Qui, pourquoi ?

Ce que nous voyons

Nuages rassemblant Nord et Sud.

Espaces publics, coins des rues, quartiers pauvres criant à haute voix pour une véritable démocratie. De Tahrir à Syntagma, les foules nous invitent tous à voir : à voir les inégalités d’un système en crise totale, des sales jeux des technocrates et des parlementaires, de l’insécurité des dictateurs et de faux démocrates.

Ils nous veulent sans alternative — tout ce que nous pouvons faire est de jouer selon les règles. Travailler plus. Faire avec moins. Et se contenter de ce qui reste. La conséquence de ces trente années de mensonges c’est encore plus d’inégalités et plus de servitude.

C’est contre ce mensonge que le présent se révolte. C’est là que nous commençons notre lutte.

Le système capitaliste ne peut plus cacher les conséquences de la crise dans laquelle il s’étrangle et se paralyse. La rapide destruction de l’environnement et la crise économique mondiale signifient la même chose pour tous les pauvres et les opprimés partout dans le monde : un désastre. Année après année, les taux de chômage augmentent contre toute manipulation statistique, certains sont marginalisés en étant déclarés « inemployables », tandis que la grande majorité de ceux qui sont en mesure de trouver un emploi sont condamnés au travail précaire.

Les jeunes et les femmes sont, plus que tout autre, les premiers à vivre dans la pauvreté, même s’ils travaillent dur. Les droits sociaux élémentaires tels que l’éducation, l’accès à la santé et le logement sont attaqués un par un : nous pouvons en profiter aussi longtemps que nous pouvons les payer. Les conséquences de l’inégalité économique mondiale forcent des millions de personnes à migrer, soit directement — par la faim et la déterritorialisation —, soit indirectement, par les conflits et les guerres. Ceux qui font la queue aux portes blindées du monde civilisé, les victimes de discrimination et de racisme permanents, ne peuvent exister que comme force de travail bon marché facilement utilisable, et être entraînés dans des conditions de vie encore plus misérables que les plus pauvres de leur nouvelle patrie.

Et en réponse à cette crise globale, les pouvoirs actuels demandent encore plus. Les entreprises et les gouvernements ont transformé la crise en une opportunité et attaquent tout ce qui a été durement gagné par des centaines d’années de luttes. Ainsi, le capital cherche à mettre la main sur les espaces urbains et sur notre vie quotidienne que nous produisons tous en commun ; sur les zones rurales à qui nous devons notre existence, sur leur approvisionnement en eau, et même sur les semences qui les font vivre ; sur les droits que nous avons arrachés par des décennies de luttes sociales ; sur les idées et les biens que nous produisons en commun, et même sur nos gènes.

L’époque actuelle ne peut signifier que catastrophe pour nous. Moins de travail, plus d’heures de travail ; institutions familiales sacralisées et espaces domestiques étouffants ; appels à la guerre partout et déclarations sans vergogne parlant de la démocratie ; cours d’eau préemptés, projets sans fins pour des centrales électriques, transformations urbaines aliénantes, quartiers entiers évacués de force ; services d’éducation et de santé marchandisés, établissements scolaires formant la prochaine génération de la force de travail précaire ; établissements d’enseignement supérieur où les forces capitalistes et les jeux de pouvoir s’affichent ouvertement ; lieux publics surveillés par des centaines de caméras et de dispositifs de sécurité, villes déconnectées et quartiers sans âme. En deux mots : la perte de ce qui est commun. La dépossession, l’insécurité, la perte d’intégrité. Et cette attaque a été en constante augmentation, depuis le coup d’État du 12 septembre 1980 jusqu’aux tyrans nationaux de l’époque actuelle. Voici le bienheureux Neverland qui animent les rêves des puissances mondiales.

Ce que nous entendons

Non pas que nous ayons manqué de contester cette attaque globale, c’est clair. Il y a eu hier des oppositions comme il y en a aujourd’hui, et de nouvelles résistances atteignent nos oreilles depuis les quatre coins du pays, même si elles ne s’expriment pas au travers des médias consacrés. Discrètement, silencieusement, les contestations sont en train de fermenter et de lever. Des airs irréguliers et brisés sont sifflés. Mais nous n’avons pas encore franchi le mur.

Maintenant, nous le savons bien : malgré tous les efforts motivés par le cœur, les luttes sur une question, basée sur une localité ne peuvent garantir la continuité. Les foules qui passent à l’action, avec certaines revendications dans une certaine région, face à l’énorme pouvoir dressé en face d’elles, doivent battre en retraite au bout d’un certain temps. L’expérience de ceux qui ont réussi ne peut pas être transférée au niveau suivant ou ailleurs. Avec les attaques globales du capital, nous sommes rappelés à notre impuissance permanente. L’histoire finale du monde néolibéral signifie pour nous de le démonter et de le désintégrer.

Pour nous, la nécessité urgente de l’heure est de créer et de multiplier les espaces d’opposition et de solidarité pour rompre avec cette impuissance et cette fragmentation. Pour rendre possible une série d’articulations sur plusieurs niveaux, en allant des nécessités pratiques de la vie quotidienne à des analyses politiques plus abstraites. Nous savons que nous devrons être capables de briser les vagues qui nous attaquent, de dissiper les effets de désintégration provoqués sur nous par le néolibéralisme, dans la mesure où nous serons capables de créer et de multiplier les espaces communs.

Là où nous commençons

Nous ne cherchons pas un nouveau toit — nous sommes à la recherche d’un terrain d’entente. Et nous n’avons pas l’intention de former une revendication unitaire, et donc limitée, ou un discours pour tenir ensemble le réseau que nous formons, et nous ne mettons pas en avant non plus ce qui a été tenté un nombre incalculable de fois sous l’étiquette de « nouveauté, totale nouveauté ».

Ce que nous devons faire est de recueillir et exposer les exigences, le fonctionnement, les méthodes et les moyens d’une lutte continue et durable venant d’en bas — pour décrire un espace commun sur lequel nous pouvons entamer la construction de la solidarité. La solidarité d’aujourd’hui et de demain.

En février 2013, nous avons commencé à nous rencontrer — quartiers menacés d’expulsion, mouvements urbains, écologistes, groupes féministes et transgenre, anticapitalistes, réseaux de solidarité des migrants — et avons proposé de créer un terrain d’action commun. Les mécanismes du pouvoir et de l’oppression qui nous entourent sont identiques, notre lutte doit l’être aussi. Le voyage qui a commencé à Gezi a nourri notre force et notre courage avec ténacité, créativité, détermination et confiance en soi. En un clin d’œil, la résistance s’est épanouie du parc Gezi à la place Taksim, de la place Taksim à Istanbul puis d’Istanbul au reste du pays. La lutte pour le parc Gezi est devenue le lieu où exprimer toute notre rage contre tout ce qui nous empêche de décider de notre propre façon de vivre la ville.

Après cette démonstration de rage et de solidarité, rien ne sera plus comme avant. Aucun d’entre nous ne sera le même. Parce que maintenant nous avons vu quelque chose sur nous-mêmes que nous n’avions jamais vu auparavant. Nous ne l’avons pas seulement vu : nous l’avons fait tous ensemble. Dans les villes comme dans les campagnes, dans les quartiers et sur les campus, avec les citoyens et les non-citoyens, nous proposons de tisser ensemble une résistance des hommes et des femmes qui s’opposent au capitalisme, à la destruction écologique, au patriarcat, à l’hétérosexisme.

Nous avons commencé là où nous sommes, mais nous n’allons pas nous arrêter là. Nous avançons avec une patiente hâte. Ce n’est que le début, la lutte continue.

En commençant avec nos communs, nous reprenons ce qui nous appartient !

Le 8 juin 2013.

Source : Müştereklerimiz
Traduction : XYZ pour OCLibertaire

Aujourd’hui nous sommes tous quelqu’un de nouveau !

Beaucoup de mots vont être dépensés pour parler de ces quatre derniers jours. Beaucoup de choses seront écrites et de nombreuses et grandioses analyses politiques sont sûrement en cours.

Mais que s’est-il réellement passé durant ces quatre jours ?

La résistance pour le parc Gezi a allumé le foyer d’une capacité collective à s’organiser et à s’entraider, nous, citoyens ordinaires. Il suffisait juste d’une étincelle…

Nous avons vu le corps même de la résistance quand il marchait vers nous sur tout le pont du Bosphore, nous l’avons vu résister sans peur le long de la rue Istiklal ; nous avons reconnu ses membres dans chacun de ceux qui, eux-mêmes sous le choc des gaz lacrymogènes, résistaient encore en venant en aide aux autres ; nous l’avons vu lorsque les commerçants nous ont offert de la nourriture, lorsque les habitants ont ouvert leurs portes aux blessés, nous l’avons vu avec les docteurs volontaires, nous l’avons vu lorsque les grand-mères se sont mises à leurs fenêtres et ont cogné leurs casseroles toute la nuit en signe de résistance.

La police a mené une véritable guerre contre nous ; les policiers ont épuisé leurs stocks de gaz lacrymogènes, ils nous ont pris au piège dans le métro et nous ont tiré dessus avec des balles en caoutchouc — mais ils n’ont pas réussi à briser ce corps.

Parce que celui-ci, une fois en marche, ne pouvait plus s’arrêter.

Et maintenant tous ces moments vécus sont la part d’une mémoire collective qui circule dans les veines de ce corps afin que nous puissions toujours nous souvenir d’une chose simple : nous pouvons choisir notre propre destin à travers notre propre action collective.

Depuis le premier jour au parc Gezi notre force et notre courage ont été nourris par la créativité, la détermination et la confiance mutuelle. En un clin d’œil la résistance s’est épanouie du parc Gezi à la place Taksim, de la place Taksim à Istanbul puis d’Istanbul au reste du pays. La lutte pour le parc Gezi est devenue le moyen d’exprimer toute notre rage contre tous ceux qui nous empêchent de décider de notre propre façon de vivre la ville.

Après cette étendue de colère et de solidarité, rien ne sera plus pareil. Aucun d’entre nous ne sera tout à fait le même. Parce que maintenant nous avons vu ce dont nous étions capables. Nous ne l’avons pas seulement vu : nous l’avons fait ensemble. Nous avons avec nos propres corps allumé cette étincelle qui a donné vie au corps de la résistance collective.

La lutte pour le parc Gezi a déclenché une émeute de la jeunesse parce qu’elle offre un lieu et un sens à ces générations qui ont grandi avec les gouvernements de l’AKP et qui assimilent Recep Tayyip Erdogan à une figure de l’autoritarisme.

Ce sont les enfants des familles expulsées de Tarlabaşı [1] au nom de plans massifs de gentrification, ce sont les travailleurs qui ont perdu leur emploi au nom de la réduction des coûts de production et de la privatisation des usines. Toute lutte à venir sera maintenant enrichie par ces générations.

La lutte pour le parc Gezi et la place Taksim a redéfini ce qu’est l’espace public.

La reconquête de Taksim a brisé l’hégémonie de l’AKP en démontrant ce qu’une place publique est censée signifier pour nous, citoyens, parce que Taksim est maintenant de nouveau ce que la résistance veut qu’il signifie : notre place publique.

Nous avons vu la résistance enflammée par une étincelle et nous savons maintenant que nous sommes parfaitement capables d’allumer de nouvelles étincelles et de nouvelles résistances.

Nous pouvons ressentir notre force collective contre la volonté de nous déposséder de notre bien commun, nous pouvons la ressentir parce que nous avons d’ores et déjà goûté à ce qu’est la résistance.

Nous n’allons pas reculer maintenant. Parce que nous savons que nous portons plus d’une étincelle, plus d’un combat, et que c’est seulement une question de temps avant que la moindre étincelle se transforme en incendie.

Rien n’est terminé, la lutte continue !

Le 4 juin 2013.
Müştereklerimiz

Notes

[1Quartier kurde et rom, en destruction totale près de Taksim (NdT).

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