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D’un président l’autre, lutte et répression au Mexique

jeudi 6 décembre 2012, par Jean-Pierre Petit-Gras

Le 1er décembre, jour de l’investiture d’Enrique Peña Nieto, la ville de Mexico a été le théâtre d’importantes manifestations. L’indignation soulevée par les circonstances plus que douteuses de l’élection du 1er juillet dernier, et par la personnalité du nouveau mandatario, est en effet grande dans un pays qui traverse une grave crise politique et sociale. La répression déployée par les autorités fédérales, mais aussi par la municipalité de la capitale, dirigée par le « socialiste » Ebrard, a été impitoyable, frappant sans discrimination passants et manifestants. Soixante-neuf personnes sont toujours emprisonnées. La plupart ont été sauvagement frappées par les policiers. Deux d’entre elles sont dans un état grave, touchées à la tête par des grenades lacrymogènes lancées à tir tendu.

Sorti vainqueur de l’élection présidentielle, Enrique Peña Nieto vient donc d’être officiellement intronisé comme le dix-neuvième président (depuis la fin de la révolution de 1910-1920) constitutionnel des États-Unis mexicains. Une élection facile, dans un pays où la population était extrêmement lassée par six ans d’une guerre meurtrière, prétendument destinée à éradiquer le narcotrafic. Un conflit qui a laissé dans son sillage sanglant plus de quatre-vingt-cinq mille morts, des dizaines de milliers de blessés et au moins deux cent cinquante mille déplacés [1].

Beaucoup de Mexicains savent qu’avec ce déchaînement de violence, le prédécesseur de Peña Nieto, Felipe Calderón, visait trois objectifs. Le premier devait, en confiant à l’armée un pouvoir de police exorbitant, lui permettre de se sortir du mauvais pas où l’avait mis une élection entachée de fraudes massives. Pendant plusieurs mois, une foule nombreuse avait en effet investi et paralysé pacifiquement les places, rues et avenues centrales de la capitale et d’autres villes. Il s’agissait de s’opposer à l’investiture de celui qu’elle considérait comme un usurpateur et de soutenir son rival malheureux, le candidat du PRD, Manuel López Obrador.

Dans un second temps, Calderón et ses ministres ont dévoilé leur véritable stratégie, dans cette « guerre contre la drogue », en soutenant manifestement l’un des groupes mafieux dominants, le cártel de Sinaloa, contre son ennemi mortel, le cártel del Golfo. Dirigée par Joaquín « El Chapo » Guzmán Loera [2], la première de ces organisations criminelles n’a cessé d’accroître son emprise sur le pays, où elle contrôle plus de soixante-quinze pour cent du trafic. Or, et de nombreux journalistes mexicains ont enquêté et écrit sur cette question, des liens étroits semblent avoir très bien fonctionné entre Guzmán et le ministre de la police de Calderón, Genaro García Luna. Au point, par exemple, que, sur près de soixante mille arrestations opérées contre des trafiquants, neuf cent cinquante seulement concernaient des membres du cártel dirigé par El Chapo.

Mais la véritable raison de la guerre interne qui ravage le Mexique est plus profonde. Si l’on observe sur une carte le déploiement des cárteles, et que l’on suit la trace des exactions perpétrées aussi bien par les tueurs privés que par les éléments des forces de police et de l’armée, on constate que cette violence suit assez précisément la géographie de l’implantation de gigantesques mines à ciel ouvert, de maquiladoras [3], de complexes touristiques, de barrages hydroélectriques, de cultures agro-industrielles vouées à l’exportation, ou d’immenses champs d’éoliennes...

Le Mexique connaît, dans un contexte mondial de crise de l’énergie et de raréfaction des matières premières, une phase sans précédent d’accélération de l’exploration et l’exploitation de l’argent, l’or, l’uranium et autres métaux et « terres rares ». Il n’est évidemment pas le seul pays à subir ce phénomène. Toute l’Amérique latine, ainsi que l’Afrique et l’Asie, sont la proie des multinationales canadiennes, états-uniennes, européennes, chinoises, brésiliennes, etc. de ces secteurs. Mais l’une des particularités du pays d’Emiliano Zapata, ce sont les populations rurales de ce pays de cent quinze millions d’habitants. Des populations qui refusent encore massivement, malgré l’exode rural qui les décime, d’abandonner leurs terres et la vie qu’elles y mènent. Parmi celles-ci, la majorité des communautés « indigènes », quinze millions de personnes au total, ainsi que des ejidatarios, installés sur des terres sur lesquelles fonctionne encore un régime de propriété collective.

Au Chiapas, des centaines de milliers de Mayas et Zoques zapatistes poursuivent, malgré la sale guerre de « basse intensité » visant à les détruire, la construction de leur autonomie économique, culturelle et politique. Dans l’isthme de Tehuantepec, Ikoots et Binnizá [4] opposent une résistance acharnée à l’implantation sur leurs territoires de l’un des plus grands champs d’éoliennes de la planète. Dans l’État voisin du Guerrero, les paysans indigènes refusent, soutenus notamment par leurs polices communautaires, des mégaprojets comme la construction du barrage de La Parota, qui entraînerait le déplacement immédiat de vingt-cinq mille personnes, et la ruine de soixante-quinze mille autres, ainsi que l’implantation de mines à ciel ouvert. Au Michoacán, ce sont des projets touristiques et l’accaparement violent des terres communautaires par des propriétaires privés, liés aux narcotrafiquants et protégés par la marine militaire, qui ont fait des dizaines de morts dans le village de Santa María Ostula. Plus haut, sur les plateaux p’urhépecha, la destruction de milliers d’hectares de bois a déclenché la rébellion ouverte de toute la population de Cherán. Depuis bientôt deux ans, les comuneros contrôlent les accès de leur région, et s’autogouvernent selon les anciens us et coutumes. Un peu plus au nord, dans le Jalisco, les Wixárika [5] ont engagé une lutte héroïque contre la destruction de leur site sacré, Wirikuta, menacé lui aussi par les compagnies minières.

Plus haut encore, ce sont les Yaqui du Sonora, et les Rarámuri [6] du Chihuahua, qui luttent pour préserver leur eau, détournée pour alimenter les villes et les zones touristiques, ou pour empêcher qu’une autoroute vienne détruire les lieux sacrés de la récolte du peyotl...

On pourrait également citer, tout près de la capitale, le courage des ejidatarios de San Salvador Atenco, qui sont parvenus à empêcher la construction d’un aéroport sur leurs terres, ou l’opiniâtre résistance des habitants de Milpa Alta, qui défendent depuis trente-sept ans les 26 000 hectares de leur forêt, menacée par les projets urbanistiques. Dans les villes mêmes, et leurs banlieues, la population fait également preuve d’un étonnant sens de la solidarité et de l’auto-organisation, devant l’arbitraire et la brutalité criminelle des spéculateurs et des politiciens corrompus. La Commune d’Oaxaca, en 2006, en a fourni un bel exemple [7].

Il faudrait des pages entières pour recenser toutes ces résistances, que la « guerre contre la drogue » a pour mission de tenter d’écraser une fois pour toutes...

En introduisant le poison de la drogue, de l’argent et des armes, l’État et les entreprises multinationales cherchent à désorganiser les populations, à les diviser en « achetant » ou en recrutant une minorité en leur sein, à semer le trouble, la terreur et le découragement. La militarisation de zones entières, les déploiements policiers, les harcèlements à l’encontre des populations, sous prétexte de recherche de stupéfiants ou d’armes, vient compléter le travail.

Les autres atouts dont disposent les pouvoirs en place sont évidemment nombreux, et la grande presse, notamment les radios commerciales et les télévisions, figure au premier rang de ces moyens d’intoxication massive. Ce sont eux qui ont par exemple permis l’élection de Peña Nieto.

L’ex-gouverneur de l’État de México, candidat du parti ayant dominé le pays, par la corruption et l’assassinat, pendant soixante-dix ans, responsable direct des assassinats, viols et autres horreurs policières commises à San Salvador Atenco en mai 2006, omniprésent depuis des années dans les salons et sur les magazines de la jet set mexicaine, vient donc de recevoir l’investiture. Or ce sexennat [8] qui débute risque d’être aussi désastreux, voir pire que celui de son prédécesseur. Pourtant, Calderón laissera le souvenir de l’un des hommes politiques les plus ineptes de l’histoire du pays.

Peña Nieto a été élu grâce à la grande presse, grâce au fait qu’une élection de ce type, quel que soit le pays, est toujours pipée. Ne gagne que celui qui a de l’argent, beaucoup d’argent. Celui qui a su évincer, par tous les moyens, ses rivaux au sein même de sa propre formation. Celui qui assure le spectacle, et finit par convaincre à la fois le plus de naïfs et le plus de cyniques. Celui, en définitive, dont le système en place a besoin pour poursuivre sa domination et ses buts, à moyen ou long terme.

Mais, parmi les accessoires destinés à assurer une confortable victoire au candidat du PRI, figure en bonne place, à côté d’un bourrage des urnes à rendre fou de jalousie un aspirant à la présidence de l’UMP française, l’achat à grande échelle des voix des électeurs. L’un des échantillons de cette pratique a été révélé, avec des films montrant la remise en échange de la carte d’électeur, de bons d’achat électroniques dans la chaîne de supermarchés Soriana.

Au-delà de la persistance dans certains secteurs d’une foi dans la possibilité d’un changement qui viendrait par les urnes (la pratique du PRD, dans les États où il détient le pouvoir, ouvre malgré tout les yeux sur la nature réelle de ce parti, ses responsables et ses militants), une grande partie de la population mexicaine n’est pas dupe. Un mouvement comme celui de « #yo soy 132 », né dans une grande université privée du pays, a compris le danger Peña Nieto, et s’est lancé dans la rue dans d’homériques manifestations de dénonciation du personnage, de son passé et du caractère à la fois néfaste, frauduleux et manipulatoire de la victoire attendue...

Le 1er décembre, les affiliés à ce mouvement se sont donc retrouvés dans la rue, devant une chambre des députés transformée en bunker, aux côtés de partisans de Lopez Obrador, mais aussi d’une multitude de manifestants, groupes anarchistes, sympathisants de l’Autre Campagne, etc. Simultanément, des rassemblements dans d’autres lieux, notamment autour de l’Alameda, ont montré la détermination et l’organisation des opposants. Ceux-ci s’en sont pris à des cibles symboliques (banques et commerces de luxe) du pouvoir de l’une des classes les plus arrogantes et violentes qui soient.

La répression, nous l’avons vu au début de cet article, a été brutale. Comme à l’accoutumée. Mais une lecture attentive des dépêches et comptes rendus de cette journée montre qu’en face, dans la rue, les quartiers et les villages du Mexique, l’opposition populaire n’a pas dit son dernier mot.

4 décembre 2012,
Jean-Pierre Petit-Gras

Source :
Atenco sur Mediapart.

Notes

[2Évadé en 2001 dans des conditions rocambolesques, El Chapo Guzmán est l’homme le plus recherché par la police internationale. Sa fortune personnelle est estimée par la revue Forbes à plus de un milliard de dollars.

[3Usines de montage, dans le textile ou l’électronique, où la main-d’œuvre, principalement féminine, est surexploitée, taillable et corvéable à merci.

[4Respectivement appelés Huaves et Zapotèques.

[5Connus également sous le nom de Huicholes. Voir Message du peuple Wixárika.

[6Les Rarámuri sont les Tarahumaras qu’Antonin Artaud a rencontrés. Lire le témoignage de Georges Lapierre : « Dans la Sierra Huichola avec le Congrès national indigène ».

[7Lire l’excellent ouvrage de Georges Lapierre, paru aux éditions Rue des Cascades.

[8Le mandat du président de la République est d’une durée de six ans, non renouvelable.

Messages

  • Populariser cette résistance, développer des initiatives communes avec les compañeros et compañeras mexicaines peuvent contribuer, en ces temps où chez nous aussi la révolte gronde sourdement, à Notre-Dame des Landes et ailleurs, à remettre sur le tapis la question de la récupération et la défense de nos territoires. De lieux où nous puissions vivre selon nos valeurs, nous administrer par nous-mêmes et tenter de reconstruire une société désirable.

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