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De Lesbos, témoignage sur la situation des migrants

vendredi 15 avril 2016, par Natalie

Mytilène est la capitale de l’île de Lesbos d’où les premières déportations de réfugiés ont commencé lundi 4 avril vers la Turquie, la deuxième ayant eu lieu vendredi.

Dans les environs immédiats de Mytilène se trouvent cinq camps, dont trois autogérés : Better Days for Moria, Pikpa, No Border Kitchen. Le premier est maintenant vide, les deux suivants sont menacés d’expulsion.

Reste les deux camps officiels qui sont, d’une part, le fameux camp de Moria, le hotspot de Lesbos où tout le monde doit aller se faire enregistrer et faire éventuellement sa demande d’asile. Ce camp, fermé (d’où on ne peut sortir) depuis quelques semaines, est constitué de containers alignés derrière trois rangées de barbelés avec des miradors à chaque coin, une prison en somme, qui, même lorsque l’on a vu de près les centres de rétention français, glace le sang ; d’autre part Kara Tepe (tout le confort moderne à la façon HCR, des tentes en dur avec chauffage à l’intérieur, jardin d’enfants, aires de jeux de ballon...) qui est géré par la municipalité de Mytilène appuyée par des ONG, et qui serait ouvert, ce qui reste à vérifier.

Le 19 mars (et donc à la veille de l’entrée en vigueur du deal entre l’UE et la Turquie) les gens qui étaient à Moria (environ 2 500 personnes) ont pour la plupart été emmenés sur le continent grec, ainsi les autorités allaient-elles pouvoir distinguer ceux pouvant prétendre aux droits liés au fait d’être arrivés en Grèce antérieurement au 20 mars et les autres.

Les autres, c’étaient notamment ceux qui vivaient juste en dessous, à Better Days for Moria, un camp créé à l’initiative de bénévoles et dans lequel il y avait une clinique, un petit jardin d’enfants, etc.

Le 20 mars, Moria étant vide, les autorités sont venues dire à ceux de Better Days qu’il fallait qu’ils entrent à Moria pour se faire enregistrer ce qui jusque-là leur avait été refusé au motif qu’ils étaient pakistanais ou autres nationalités non reconnues comme « valides ». Il leur fut précisé que, s’ils ne venaient pas d’eux-mêmes, la police viendrait les chercher. Espérant être enfin enregistrés et souhaitant éviter les violences, les gens sont entrés par cinquante comme on le leur demandait, le transfert d’un camp à l’autre a pris plusieurs jours, une fois l’opération achevée, le camp a été fermé... C’est à ce moment-là que les ONG sont parties pour protester (MSF, MDM, Oxfam). Inutile de préciser que les gens dont il est question ici étaient arrivés avant le 20 mars... Certains ont pourtant été reconnus parmi les déportés de lundi dernier...

L’équipe médicale de Better Days, qui connaissait donc bien les gens pour les avoir soignés, a demandé à pouvoir poursuivre des soins urgents dans le camp de Moria (les ONG médicales n’étant plus là). Cette demande leur a été refusée. Actuellement à Moria, la Croix-Rouge s’occupe des questions médicales, l’armée s’occupe (entre autres) de la nourriture mais semble un peu dépassée (compte tenu de ce que les Zodiac qui arrivent ces derniers jours de Turquie sont directement interceptés par Frontex et les gens emmenés en car à Moria, il y a aujourd’hui plus de 3 000 personnes derrière les barbelés, beaucoup de personnes âgées, beaucoup d’enfants) et, s’il semble que l’on ne meure pas de faim à Moria, l’armée a eu besoin de s’adjoindre quelques bénévoles rattachés à une ONG chrétienne pour faire face aux repas, ces bénévoles n’étant pas assez nombreux pour faire des sandwichs pour tous, ils distribuent des croissants... et font du crowdfunding pour acheter d’eux-mêmes du lait pour les bébés, des couches, des chaussures pour les enfants qui en portent le plus souvent de trop grandes ou portent des bottes en caoutchouc alors que la chaleur ici est intenable dans la journée, encore plus dans les containers (autour desquels il y a très peu de place pour circuler). Aujourd’hui, on fait au minimum deux heures de queue debout sous le soleil, à Moria, pour obtenir à manger.

Kara Tepe accueillait, avant le 20 mars, environ 1 500 personnes, elles aussi emmenées sur le continent le 19, il en reste aujourd’hui un peu plus de 250. N’y sont admis que les Syriens ou des personnes pouvant prétendre au droit d’asile... Le camp se trouve à plus de cinq kilomètres à pied du centre-ville, et la seule possibilité d’y entrer en tant que visiteur est d’appartenir à une organisation reconnue et de pouvoir le prouver. Tout « confortable » qu’il soit, l’endroit est sinistre et semble désert, entouré de hautes grilles aux allures militaires, les enfants s’y ennuient à l’ombre (là où il y en a), pendant que les adultes font un prétendu tournoi de foot organisé par les GO du coin, deux fois six minutes par équipe de réfugiés constitués en autant d’équipes soi-disant du Brésil, d’Italie... Il n’y a pas de public.

Better Days of Moria étant maintenant vide, reste Pikpa, un camp ouvert qui est menacé d’expulsion. Installé près de l’aéroport dans un ancien centre de vacances qui n’est plus en service, Pikpa accueille les personnes vulnérables (de toute nationalité), on y rencontre de nombreuses personnes en fauteuil ou marchant avec des béquilles (suite à des blessures par bombe, par exemple), beaucoup de bébés, d’enfants, certains souffrant de brûlures profondes, on y rencontre aussi des handicapés mentaux. Les bénévoles y sont aussi, pour certains, ceux qui accueillent les personnes arrivant juste à côté, sur la plage, organisés en équipes surveillant les arrivées de façon permanente, ils s’occupent aussi des enterrements... Une vielle femme afghane a perdu les siens pendant la traversée, elle attendait l’arrivée de sa sœur qui, elle aussi, s’est noyée, cette vieille femme est là, seule désormais, en compagnie des autres.

Au No Border Kitchen qui se trouve à 800 mètres du port de Mytilène, on accueille tout le monde sans aucune exception. Environ 400 hommes en provenance de bien des nations y attendent, pour certains depuis plus d’un mois, sur le bord de mer, dans un camp de tentes dont les plus grandes ainsi que la cuisine ont été partiellement démontées il y a six jours en prévision d’une expulsion annoncée par la mairie. La seule possibilité qui est offerte à ces gens est d’aller à Moria déposer une demande d’asile, nombreux s’y sont essayés, ont été maltraités voire violentés et se retrouvent au No Border Kitchen après avoir réussi à s’échapper de Moria.

Sentiment d’être pris au piège dans une île où ils n’ont aucune possibilité de se faire enregistrer, où des passeurs ont déjà réussi à envoyer plusieurs d’entre eux en prison en leur vendant de faux papiers et autres billets sur un bateau pour Athènes, où ils se font arrêter en ville ou sur la route de bord de mer qui dessert le camp par des policiers en civil... Le tout, dans un camp installé sur une plage, une nasse entre les grilles qui la bordent et la mer, laquelle nasse risque bien de se refermer sur eux quand la police interviendra pour l’expulsion.

Comme on a pu le voir dans la presse, plus de 130 personnes ont été emmenées en Turquie dans deux bateaux lundi 4 avril, sous l’œil des médias de la planète entière massés sur les quais du port, les journalistes étaient plus nombreux que les protestataires... Ceux-ci sont grecs bien sûr, mais aussi pour beaucoup espagnols (notamment des pompiers et des sauveteurs en mer bénévoles qui se relaient ici avec des bateaux de sauvetage, mais qui n’ont presque plus personne à accueillir depuis que Frontex patrouille de façon massive et intercepte presque tous les Zodiac). Parmi les protestataires, il y a aussi des Anglais, des Australiens, des Allemands, des Néerlandais, des Suisses...

Sauf dans les équipes Frontex, très nombreuses en ville, le français se parle vraiment peu ici, les réfugiés le disent spontanément, parmi les personnes qui les aident, ils n’ont pas vu de Français.

À Moria, depuis les déportations de lundi dernier, plus de 70 Pakistanais ont entamé une grève de la faim, il est du coup devenu interdit de faire des photos à travers les grilles comme cela se faisait avant, même les journalistes sont refoulés.

Vendredi dernier, vers 6 h 30, 45 Pakistanais ont été emmenés en car depuis Moria sur l’un des deux bateaux qui fait l’aller-retour entre Izmir et Mytilène (les mêmes que lundi). À l’allée, un réfugié pour un Frontex (qui porte un masque de protection sur le nez et la bouche) au retour, l’équipe Frontex seule (sans masques). Il y avait à nouveau des journalistes en nombre, mais cette fois-ci à l’intérieur du périmètre grillagé du port, ils étaient installés aux premières loges. À nouveau les journalistes étaient plus nombreux que nous (alors qu’eux comme nous étions moins nombreux que lundi). Trois étudiantes grecques sont passées par-dessus les grilles du port et quatre personnes ont plongé pour rejoindre l’avant du bateau qui partait vers la Turquie, toutes ces personnes ont été relâchées assez rapidement.

À 10 h 30, environ 75 personnes en provenance du Pakistan, d’Égypte, du Bangladesh, du Maroc, de Palestine, etc., dont une femme, ont été transférées depuis un navire qui arrivait de Kos et de Samos vers le second bateau qui effectue la traversée vers la Turquie (il semble que Lesbos ait le triste privilège d’être le seul port de la région depuis lequel ces choses-là se font).

Des gens épuisés d’avoir séjourné ici et/ou ailleurs dans des camps inhumains, les mauvais traitements, la perspective de délais interminables avant de voir sa demande éventuellement prise en compte (50 demandes d’asile enregistrées par jour pour plus 6 000 personnes actuellement en détention fermée en Grèce) en découragent plus d’un... Une fois arrivés en Turquie, leur sort semble être de se retrouver en détention avant d’être renvoyés chez eux, la Turquie ayant garanti à l’UE que ses frontières seraient désormais infranchissables. Des Syriens ont déjà été renvoyés en Syrie, des Pakistanais ayant vu une partie de leur famille assassinée par les talibans sont sans doute déjà sur le trajet du retour, des Palestiniens, des Érythréens... du moment que les frontières ont été franchies illégalement...

Un monde kafkaïen où il faudrait montrer son passeport au moment même où l’on fuit le pire... c’est bien le sens du deal entre l’UE et la Turquie, un illégal de chez nous contre un de chez vous... une aberration chiffrée, un pour un comme on dit « gagnant-gagnant » en matière de négoce, un monde en forme de calculette, où tout se compte désormais et où le droit d’asile est en passe de devenir une réalité offshore.

Reste qu’être sur place, au contact des gens, fait du bien, hier à Pikpa, nous avons fait la fête, l’une de celles que l’on n’oublie pas. Tous le disent, maintenir des camps d’accueil ouverts est une nécessité vitale pour tout le monde. Il y a actuellement 12 000 personnes qui vivent dans des conditions honteuses à Idomeni (frontière avec le Macédoine), hier, les gaz lacrymogènes ont commencé à y pleuvoir.

Pour information, il se tiendra à Thessalonique en juillet une rencontre sur la question des migrants pour laquelle vous trouverez toutes les infos sur No Border Camp 2016.

Mytilène, le 11 avril 2016,
Natalie

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