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Je suis rentré dans la bouche de la baleine et je suis sorti vivant.
Je suis entré dans le métro et je ne suis plus sorti.

samedi 14 novembre 2020, par Métie Navajo

Je descends la rue d’Alésia, embouteillée, rien ne nous est épargné cette fois ; qui entend un oiseau ? Retour au règne des voitures, si tu as un peu de quoi vivre si tu es remboursé en notes de frais quand t’es pas au télétravail, si t’es riche juste un peu, le minimum, tu prends la voiture, pas le métro. Le métro c’est pour le virus.
Je sors en vélo
du 14e vers le 14e dans le 14e
en cercle d’un kilomètre de diamètre autour de moi
et puis beaucoup plus loin
Ne me demandez pas quelle case j’ai cochée pour ça
Et par trois fois
Quelqu’un crie
Mots projetés dans le vide
à trois points différents
éloignés l’un de l’autre
Ne pas leur demander quelle case ils ont cochée pour
Crier
Le masque sous ou sur ou au-dessus
la bouche
Les cris étouffés ne le sont plus.

*

Je ne vois plus l’homme qui apprenait la langue corbeau lors de l’époque fondatrice appelée Premier confinement, moment 0. Je passe pourtant presque tous les jours sous sa fenêtre, je l’espère, je l’espère devenu complètement bilingue à vrai dire je l’espère complètement envolé.

*

Le store du café du Château chez Cesar et Paulo, tiré, tiré, tiré. Sont-ils échappés au Portugal ces heureux-là, ou croupissent-ils dans les chômages partiels ; peut-être. Où boire le soleil en terrasse alors ? C’est autour de ce point lumineux que se tenait une journée parisienne.

J’ai envie d’une poésie. Bien serrée et très allongée. Très noire et très amère. Absolument sans sucre.

*

Je reçois sur une conversation whatsapp un poème écrit en langue persane traduit en français par un traducteur automatique machine et qui est un poème d’amour dont le ou la destinataire ne doit pas être de ce monde
tant le poème brûle
il brûlerait le désert
il brûlerait les yeux
Il brûlerait l’eau
S’il n’était envoyé par whatsapp et en partie massacré automatiquement par le traducteur machine.
Quelle nature faut-il avoir préservée
En soi
Pour pouvoir écrire ces poèmes d’amour
Après des jours et des nuits plié dans un coffre de voiture
Ou un enfant laissé à la frontière
Par exemple.

*

Avec toutes nos voix nous ne ferons peut-être jamais le tour de l’horreur,
Mais entendons-nous : jamais ce qui a déjà été dit, ce qui a déjà été entendu, ce qui a déjà été dénoncé, ce qui a déjà été tu, ce qui était déjà le paroxysme et dont on ne pouvait imaginer le degré supérieur
ne masquera ce que tu souffres aujourd’hui et maintenant.

*

Il y a des lieux qui, en ces temps, existent très fort
des lieux précaires, fragiles, des lieux pleins de fuites
où se parlent une dizaine de langues, au bas mot
où se mêlent à certaines heures de multiples multiples extrêmement multiples vies
des lieux qui ne peuvent pas être hygiéniques répondre aux mesures sanitaires et dont les barrières sont ouvertes
des lieux qui ne sont qu’un toit au-dessus de la tête quand la nuit vient une couche sous le corps un peu de nourriture quelqu’un à qui dire bonjour matin
des lieux que personne n’oserait romantiser
même si —
La vraie misère est ailleurs.
Ce ne sont pas des royaumes.
Pleins de fissures, pleins de fuites, pleins de chaleur qui s’échappe.
ABSOLUMENT PAS HERMÉTIQUES ABSOLUMENT PAS ÉTANCHES

Nous aurions besoin de ces lieux pour exister,
Et de fausses attestations pour y aller.

Nous aurions besoin d’autres lieux voisins, amis, pour dessiner la cartographie. Tout cela est connu, facile.

À quelques-uns et associés tirant les fils de la catastrophe, avec vos rengaines morbides, vous nous rendez ces lieux importants.

*

À un endroit du monde où tu crois habiter depuis ta naissance tu t’assois un jour à ta place, tu retrouves, tu cherches, tu découvres — pour certains — tu laisses t’envahir le sentiment de ta minorité.
Ta toute toute petite minorité
fragile, précieuse, infinie
qui parle et se tait
écoute.

Agrégats de puissances.

*

Alors les enfants ne pourront plus faire les fêtes d’anniversaire ?

L’époque se resserre
Se réduit
la vie à peau de chagrin

Il n’y aura plus de fêtes d’anniversaire pour les enfants ?
Demande encore la petite fille de quatre ans.
(C’est ma joie, ma joie, égoïste, ma très profonde et inaliénable joie, c’est ma joie intarie, c’est ma joie inquiète, c’est ma joie qui ne regarde pas les horizons, c’est ma joie qui, un instant, vacille)

*

Je suis sortie rêver, je suis sortie rêver de 2 h 45 à 2 h 52 du matin, c’est si peu, extrêmement peu, à peine les prémices, je ne sais même pas si j’ai rêvé en noir et blanc ou en couleur, je ne sais même plus rêver, mes rêves sont minables, mes rêves sont malades, mes rêves se fliquent ; les nuits sont le seul espace ouvert et je suis rentrée dans la niche où c’est de plus en plus étroit.

*

Un dit : Je suis rentré dans la bouche de la baleine et je suis sorti vivant.
Un dit : Je suis entré dans le métro et je ne suis plus sorti.

Je suis entré dans le métro et je suis sorti vivant / Je suis rentré dans la bouche de la baleine et je ne suis plus sorti // Je suis entré dans la baleine et je suis vivant / Je suis sorti du métro / Vivant / Je suis entré dans le métro et sorti de la baleine / Je suis rentré / Je suis sorti / Baleine, ouvre-toi / Je suis entré dans la bouche de la baleine et sorti par le métro / Sortiras-tu de ma bouche / Métro, ouvre-toi ! / J’ai pris le métro pour entrer dans la Baleine / J’entre en toi Baleine / Baleine / Je suis sorti vivant d’une baleine vivante / Je suis rentré mort et je suis sorti vivant / Peut-être / Je suis sorti / J’entre // Métro / J’entre / Baleine / Je suis sorti, et j’entre // VIVANT
Baleine.

*

Un dit : J’étais en Europe et je ne savais pas et j’ai demandé : où est l’Europe ?

*

D’autres de plus loin nous écrivent qu’illes navigueront et marcheront et arriveront à Madrid le 13 août 2021 — cinq cents ans après la prétendue conquête de ce qui est aujourd’hui Mexico.

*

Les amis, les alliées, à force d’être circonstanciels, incertaines, deviendront-elles futurs ?
Nous échouons les uns contre les autres, comme des plastiques usagés, malheureux pour les siècles malheureux pour les siècles d’abîmer plus loin que nous jusqu’au dernier grain de la terre, malheureux si outragés de notre condition malheureuse, nous nous lavons de larmes et nous essayons nos propres méthodes de recyclage
Nous bâtissons des édifices temporaires c’est-à-dire faits de temps et de multiples multiples corps qui sont des vies —
Plein de tuiles, de toits, de trous
Nos forces sont maigres nos appétits sont énormes
Nous ne serons jamais prêts, c’est impossible
Mais, nous.
Qui l’ose former de ses lèvres tremblantes ce
nous
abandonné aux temps présents.

D’autres îles émergent.

***

Paris, le 14/11/2020

Métie Navajo

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