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Kurdistan : Cizre du point de vue des femmes

vendredi 9 octobre 2015, par Initiative des femmes pour la paix

À l’appel de l’Initiative des femmes pour la paix (Barış İçin Kadın Girişimi’nin), environ cent cinquante femmes d’Istanbul, Ankara, Kocaeli, Sakarya, Kayseri, Trabzon, Bursa, Antalya, Ayvalık, Adana, Eskişehir, Mersin, Dersim et Siirt — c’est-à-dire des quatre coins de la Turquie — se sont rendues à Cizre pour rencontrer les femmes de cette ville située à la frontière syrienne, qui a enduré un siège de neuf jours, sous le feu des tireurs d’élite et des mortiers de l’armée turque, sans eau, sans électricité, sans ravitaillement.

Sarah Caunes a traduit pour Susam-Sokak leur récit, illustré par les photographies de Murat Bay, reporter de Sendika.Org.

Depuis que le processus de guerre s’est à nouveau réenclenché, nous, femmes, nous élevons nos voix pour la paix dans les rues toutes les semaines. Car nous savons que la guerre cible et affecte spécifiquement la vie et les femmes en tant qu’organisatrices de la vie. C’est pour cela que nous sommes allées à Cizre et à Silopi entre les 19 et 22 septembre 2015 à l’appel de l’Initiative des femmes pour la paix. Nous étions parties pour être aux côtés des femmes de Cizre et de Silopi et les étreindre.

À Cizre dans les quartiers de Cudi, Yafes et Nur, nous sommes allées de porte en porte pour souhaiter nos condoléances, et nos vœux de rétablissement, nous avons eu des entrevues avec les femmes, sommes allées visiter les familles endeuillées, avons discuté avec les femmes et fait des réunions.

À Silopi dans le quartier de Zap, nous avons également rencontré les femmes, nous nous sommes promenées dans des rues dont les enfants nous disaient « n’allez pas vers là-bas, il y a encore des tireurs d’élite dissimulés ». Nous avons vu, ressenti, écouté une fois de plus ce qu’était la guerre...

Avant toute chose, nous voulons remercier toute la population de Cizre et de Silopi qui mène une grande lutte pour vivre et faire vivre, qui nous a accueillies, hébergées, dans ses quartiers, ses villes et ses maisons, et qui, malgré les souffrances — et l’irritation qu’elle pouvait avoir envers nous —, malgré les conditions difficiles liées au blocus de la ville, nous a accueillies à bras ouverts et a partagé avec nous ce qu’elle avait vécu.

Nous sommes revenues en faisant une promesse aux personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenues à Cizre et Silopi et spécifiquement aux femmes. Cette promesse c’est celle de raconter et partager le plus possible ce qu’elles avaient vécu, ce dont elles avaient été témoins. La promesse de faire grandir et amplifier ce qu’elles font pour vivre et faire vivre. La promesse de faire grandir la lutte pour la paix, et la promesse que nous ne permettrions pas une seconde fois qu’elles se sentent seules et isolées face à une attaque.

Avant d’aller à Cizre nous savions certaines choses malgré les récits limités des médias : nous savions par exemple que la grande majorité des personnes décédées avaient été tuées par les tireurs d’élite de l’État. Toutes les organisations de droits humains qui se sont rendues à Cizre ont documenté le fait que toutes les personnes tuées par les forces de l’État avaient été prises pour cible et visées à la tête ou à la cage thoracique. Une partie de ces morts ont été placés à la morgue, d’autres ont dû rester dans les rues.

Du fait du blocus, certains corps de personnes décédées ont été aspergés d’eau de Cologne et mis dans des congélateurs afin qu’ils ne commencent pas à sentir mauvais. Leurs mères et leurs pères ont dû veiller les corps entre les feux des balles.

Peut-être qu’il faut d’abord commencer par parler de ces pères et de ces mères. Ces mères et ces pères avaient déjà vu, il y a treize ans de cela, leurs pères, mères et proches tués par la violence d’État. Leurs villages avaient été brûlés par l’armée et ils étaient arrivé•e•s à Cizre, les maisons qu’ils s’étaient construites à Cizre avaient été bombardées, leurs proches tués par les forces paramilitaires de l’État dans des exécutions extrajudiciaires non élucidées, et massacrés en masse lors du Newroz [1] de 1992.

Alors que l’odeur du corps de leur père mis en garde à vue et retrouvé mort quelques jours plus tard sur le bord d’une rivière ne s’était pas encore dissipée, ils essayent maintenant de surmonter l’odeur des corps de leurs enfants tués.

Dans le quartier de Nur, une femme nous a raconté que lors d’un Newroz, son mari était sorti, car le Newroz était autorisé, puis qu’elle avait reçu la nouvelle que son mari était mort, puis qu’ensuite on avait dit qu’il ne l’était pas et que durant trois jours elle n’avait pas pu savoir si son mari était mort ou pas. Lorsqu’elle avait enfin appris sa mort, son mari avait été enterré depuis longtemps. En écoutant nous nous rendons compte que nous n’arrivons pas à déterminer si cela s’est passé hier ou il y a des années.

Car aujourd’hui aussi, lors de ces neuf jours de blocus il y a une femme dont le mari a été tué par les tireurs d’élite en allant voir ce qu’était le bruit qui venait de la maison des voisins. Et aujourd’hui aussi cette femme ne peut sortir pour s’enquérir de ce qui est arrivé à son mari, trois jours durant elle reste dans l’incertitude et lorsqu’elle apprend que son mari est décédé, celui-ci a déjà été enterré sans qu’elle ait pu le voir. Et comme nous l’a dit une femme sur la route du cimetière du quartier de Yafes : « Rien que le souvenir de tout cela est douloureux. »

Malgré tout cela, malgré tout ce qu’y vivent les gens, à Cizre nous avons été accueillies avec une énorme détermination. Les habitant•e•s de Cizre et Silopi, plus déterminés encore qu’auparavant avec leur savoir sédimenté au cours des expériences accumulées depuis des années, et embrassant plus que jamais la vie et la lutte, nous ont rappelé une fois de plus qu’être humain c’était ne jamais abandonner son identité et lutter pour sa dignité. La dignité, le fait de se rappeler de qui l’on est, s’impose comme quelque chose d’indispensable en face d’une attaque sérieuse contre cette dignité. Car le fait d’être laissés durant neuf jours, femmes, enfants, hommes, sans eau, sans nourriture, retranchés dans des minuscules réduits sous les bombes et les balles constitue exactement une attaque de ce genre.

Cizre, à la différence de ce qui se passe dans l’ouest du pays, n’a jamais été un endroit dans lequel, durant le processus de paix, le sang a cessé de couler, les armes se sont tues. Bien au contraire, durant le processus de paix, la répression spécifiquement envers les jeunes s’est intensifiée, les emprisonnements ont augmenté, à chaque manifestation des personnes ont été tuées. Une partie des jeunes est allée se battre au Rojava [la partie syrienne du Kurdistan] et une partie est allée rejoindre la guérilla. À Cizre, depuis trois ans, il y a chaque jour des enterrements. La politique de non-reconnaissance, de mise sous embargo et d’isolement du Rojava par la Turquie a autant isolé, exclu et mis sous embargo la population de Cizre, dont les enfants se battent au Rojava contre Daech, que le Rojava lui-même.

Les jeunes avaient creusé ces fameuses tranchées dont on parle tant lors des événements de Kobané afin que l’État ne pénètre pas dans les quartiers pour les arrêter et les emprisonner. Ils avaient, en essayant par ce moyen d’empêcher la police de rentrer dans les quartiers, tentés de se protéger par leurs propres moyens des emprisonnements de masse pratiqués à toutes les époques depuis les années 1980.

Comme vous le savez, ces tranchées avaient été rebouchées suite à un message venant d’Abdullah Öcalan, puis lorsque les emprisonnements et la répression s’étaient réintensifiés, les tranchées avaient à nouveau été creusées.

La population de Cizre a tellement affûté sa capacité à voir, entendre, sentir et pressentir, suite à autant de répression, qu’elle a sûrement pressenti ce qui allait se passer et a organisé son autodéfense pour se protéger. Effectivement, ce que nous ont dit toutes les femmes que nous avons vues dans les rues, et chez qui nous sommes entrées lorsque nous leur posions des questions sur ces tranchées, c’est que si cette défense n’avait pas été faite, s’il n’y avait pas eu les jeunes et les tranchées qui stoppaient les voitures blindées, les draps qui gênaient les tireurs d’élite, la population aurait été massacrée en masse et le nombre de morts aurait été beaucoup plus élevé. En voyant de nos propres yeux la situation, il est difficile de ne pas être d’accord avec elles.

Lors du blocus, l’électricité et tous les moyens de communications sont coupés. Il est facile de dire que l’électricité et les communications ont été coupées mais c’est beaucoup plus difficile de s’imaginer les conséquences pratiques que cela peut avoir. Imaginez que vous n’avez pas les moyens de savoir si ceux de la rue d’à côté sont en vie ou non. Imaginez-vous — et cela s’est produit — qu’il est impossible de savoir, lorsque quelqu’un de la famille se rend dans une autre maison, s’il est vivant ou pas. Car il n’y a aucun moyen de communication.

Imaginez-vous que les congélateurs dans lesquels sont mis les corps de leurs proches tués par les tireurs d’élite ne refroidissent pas, car il n’y a pas d’électricité. Dans cette situation, transporter de la glace de là où il en reste vers les maisons pour refroidir les corps relève de l’héroïsme. En l’absence d’électricité, de téléphone, la population est obligée de produire ses propres modes de communication pour se transmettre là où il n’y a plus de nourriture, d’eau, là où il y a des morts. Les glaçons qu’il y a dans une rue sont partagés avec les morts et les vivants d’une autre rue. Mais il est probable de se faire tuer en transportant des glaçons. Les tireurs d’élite prennent pour cible avant tout, les réservoirs d’eau et les climatisations. Autant dans le quartier de Yafes que dans celui de Nur, nous n’avons vu aucune climatisation ou réservoir d’eau qui n’ait pas été transpercé de part en part et détruit par les impacts de balle.

À Cizre il fait très chaud. L’air est irrespirable, il est impossible de rester sans boire d’eau. Les personnes qui durant ces neuf jours auraient peut-être pu résister s’il y avait eu la climatisation, en l’absence de climatisation sont obligées de sortir dehors pour respirer. Ceux et celles qui sortent se font tirer dessus.

Selon ce que nous a raconté une femme du quartier de Nur, elle avait mis sa main sur la poignée de la porte et immédiatement une balle aurait été tirée qui est passée juste au-dessus de sa main. Elle nous a montré la trace qu’avait laissée sur sa main le passage de la balle et ajouté : « Ils étaient comme s’ils sentaient l’odeur du sang et venaient en fonction de ça. »

Les maisons sont la cible de tirs de mortiers. Durant neuf jours malgré le fait que la police sache qu’ils avaient faim et soif, ceux et celles qui sortaient des maisons et ceux et celles qui n’en sortaient pas sont ciblés et se faisaient tirer dessus, y compris les enfants et les personnes âgées. Les gens grimpaient par-dessus les murs pour fuir vers les maisons plus en retrait afin de ne pas être tués dans leur chambre à coucher.

Dans les chambres, les salons, les balles sont entrées par un mur et ressorties par un autre, même les placards et armoires adossés aux murs sont criblés d’impacts de balles.

Et dans ces rues aux maisons criblées et trouées de toute part la police jette des gaz lacrymogènes, afin que les enfants même suffoquent et s’étouffent. Les morts ne peuvent pas être enterrés, les cimetières même sont ravagés par les attaques des forces de sécurité. Depuis les voitures blindées de la police qui se promènent dans les rues sont faites des annonces du type « Vous ne voudriez pas des tomates ? Il y a des aubergines, n’avez-vous pas faim ? Cette nuit est votre dernière nuit, vous allez mourir ». Donc il ne s’agit pas seulement de vingt et une personnes tuées et de comment elles l’ont été mais aussi d’une autre vérité autrement plus dure qu’ont essayé de nous raconter et de nous montrer celles et ceux qui vivent dans les quartiers de Cizre qui sont la cibles des attaques, ils et elles disent : « Absolument personne ne pensait qu’on allait ressortir vivant•e•s d’ici, nous avons pensé que nous allions tous, toutes mourir. » Durant neuf jours, c’est comme si tout le monde avait été tué chaque jour, avec les balles, mais aussi en les empêchant de vivre dignement comme des humains — mais ils et elles sont tous revenus ensemble de la mort.

Les femmes étouffent le son et l’effet de ces annonces avec leurs zılgıt [exclamations de rage et de souffrance des femmes kurdes], en frappant sur des casseroles et des poêles, en préparant à manger pour tout le quartier, qu’elles distribuent aux voisin•e•s en faisant des trous dans les murs de leur maison pour pouvoir passer chez les voisin•e•s. Certaines femmes nous ont dit : « Il est arrivé que nous partagions un pain à cinquante personnes. » Il y a des femmes qui, sortant dans la cour de leur maison, où sifflaient les balles, ont préparé de la pâte pour faire du pain pour le quartier et les jeunes qui tenaient les barricades. Elles font des pansements aux blessé•e•s, et consolent les bébés affamés. Malgré la violence de l’attaque, elles restent en vie toutes ensemble, se maintiennent en vie les unes les autres, et alors que l’État en les tuant leur dit : « Quel qu’en soit le prix, ici c’est à moi, c’est moi qui domine », les habitant•e•s de Cizre et Silopi construisent la vie en partageant. Ce qu’ils et elles disent aujourd’hui c’est : « Venez et tuez-nous tous et toutes, bombardez tout le peuple kurde, jetez-nous des armes chimiques, ou alors laissez-nous tranquilles, nous ne nous rendrons pas. »

« Laissez-nous tranquilles. » Comme l’a dit une autre femme : « Je suis prête à manger la terre, il me suffit seulement de pouvoir sentir mon enfant. Laissez-nous tranquilles. » Ce qui résume le mieux ce que veulent les gens à Cizre c’est la phrase « Que personne ne vienne nous parler de développement, des biens de l’État, de croissance, et d’autoroutes. Qu’on ne nous parle pas non plus de services. Désormais, parlez-nous seulement de paix. Ne nous parlez pas des larmes des mères. Laissez les mères et les jeunes tranquilles. »

En allant à Cizre, nous savions que les femmes de Cizre seraient en colère contre nous. Nous étions en retard. Les morts étaient morts. Les souffrances avaient été vécues. Mais l’irritation s’est dissipée avec une embrassade, nous nous sommes consolées mutuellement. À Cizre et à Silopi nous avons appris que la population de Cizre autant que de Silopi, ainsi que les femmes, ne pouvaient plus supporter, ne serait-ce qu’une minute, de ne pas être libres. Car pour elles et eux, être libres et rester en vie sont une seule et même chose. L’État n’existe là-bas que par ses tanks, ses tireurs d’élite, ses massacres, et sa répression.

Et dire « nous ne reconnaissons plus l’État », c’est dire « nous refusons d’être massacrés ». Beaucoup de femmes avec lesquelles nous avons discuté posent la question « Ne sommes-nous pas nous aussi des citoyen•ne•s de ce pays ? Pourquoi l’État nous fait-il ça ? » Fondamentalement, ils et elles nous racontent que l’État ne les a jamais considérés comme des citoyen•ne•s et que c’est pour cela qu’il n’était là qu’avec sa violence et comme s’il était un occupant. C’est pour cela qu’ils et elles expriment que l’autodéfense et l’autogestion — c’est-à-dire le fait de se doter des mécanismes capables d’empêcher que l’État ne les attaque, le fait de ne pas laisser à l’État central les décisions concernant leur mode d’existence et surtout les décisions de les laisser ou non en vie — constituent la seule voie vers la liberté.

Cela a une importance spécifique pour les femmes, car ces mécanismes de prise de décision peuvent constituer un moyen de prendre en main leurs propres vies, de décider pour elles-mêmes. Alors qu’elles résistaient aux attaques, à la faim, à la soif en organisant des communes de rue, des assemblées de rue, de quartier, ce sont les femmes qui travaillent le plus et sont partie intégrantes de cette construction. Et partout, dans chaque commune, dans chaque assemblée, elles sont au moins cinquante pour cent de femmes. Ce que nous avons vu là-bas c’est que désormais les femmes n’acceptent plus un mode de gouvernement qui les laisse, elles, les femmes, en dehors des processus de prise de décision.

Nous autres femmes, nous voulons une fois de plus élever nos voix pour une paix digne qui inclue la parole des femmes. Nous nous adressons à toutes les femmes de Turquie et à vous membres de la presse. S’il vous plaît, mettons-nous tous et toutes ensemble en quête de la vérité. Ne les laissons pas nous diviser avec leurs mensonges. Vivons et faisons vivre. Soyons auprès de ceux et celles qui vivent et font vivre.

Une fois de plus, nous exprimons nos vœux de condoléances à tous et toutes les proches des civils, guérilla et soldats morts durant cette période de réactivation de la guerre. Nous voudrions que le processus qui arrive à sa fin en Colombie nous serve d’exemple à tous et toutes. Nous avons tous et toutes besoin de la paix.

Alors que les nouvelles d’attaques et d’affrontements arrivent de Bismil, des quartiers de Diyarbakır, nous femmes nous levons la voix pour que les protagonistes s’assoient à la table des négociations pour une paix digne avant qu’il ne soit trop tard.

Initiative des femmes pour la paix
Barış için Kadın Girişimi
,
30 septembre 2015

Photos : Murat Bay, correspondant de Sendika.Org
Traduction : Sarah Caunes
Source : Susam-Sokak

Notes

[1Newroz, le nouvel an kurde, est fêté le 21 mars (note de “la voie du jaguar”).

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