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Les Ikoots et l’invasion multinationale dans l’isthme de Tehuantepec

vendredi 6 avril 2012, par Carlos Beas Torres

Les Mareños ou Huaves, comme les connaissent les gens de l’extérieur, ou Ikoots, comme ils s’appellent eux-mêmes, sont un petit peuple indigène établi autour du système de lagunes de l’isthme de Tehuantepec. Ses presque vingt mille membres habitent une dizaine de villages ; le plus traditionnel est San Mateo, près de Salina Cruz, et le plus moderne San Francisco del Mar, où prédominent les coutumes zapotèques et occidentales, et où la langue originale a pratiquement disparu.

Dans leur longue histoire, les Mareños ont affronté de graves dangers pour l’existence même de leurs villages. Dans les temps anciens, les invasions zapotèque et aztèque les ont repoussés vers une bande de terre stérile et sablonneuse sur les rives du golfe de Tehuantepec. Ensuite, ils ont subi l’assaut des conquérants espagnols, qui les ont soumis et les ont maintenus des siècles dans la vassalité. Dans les années récentes, l’expansion des grandes entreprises a provoqué de graves dégâts écologiques et affecté de façon directe le patrimoine des Ikoots, qui dans une large mesure se consacrent à la pêche et au commerce du poisson, des crabes et des crevettes. La construction de la raffinerie de Pemex et l’agrandissement du port de chargement des pétroliers à Salina Cruz leur a amené la pollution et la fermeture des « barres » [1], ce qui a provoqué la lente agonie des lagunes.

Traqués et soumis, les Ikoots ont maintenu une résistance féroce pour défendre leur territoire et leur culture ancestrale. Par exemple, leurs danses et leur musique sont considérées comme l’une des expressions les plus pures des arts préhispaniques. Les peuples mareños ont eu pendant de longues années de graves conflits avec leurs voisins zapotèques, qui ont pratiqué un échange commercial abusif et leur ont disputé leurs meilleures terres.

Le conflit entre San Francisco del Mar et Ixhuatán a été considéré comme l’un des plus graves dans notre pays, car sont en dispute près de vingt mille hectares, et au fil des années cela a suscité de nombreux affrontements qui ont laissé un bilan élevé de morts et de blessés. De son côté, San Dionisio del Mar s’est confronté à diverses occasions à ses voisins zapotèques d’Unión Hidalgo, et San Mateo del Mar a maintenu depuis soixante ans un différend avec les Zapotèques de Huilotepec et avec ses frères mareños de Santa María del Mar, seule communauté huave assujettie à une municipalité zapotèque.

La récente présence dans la région d’entreprises étrangères qui essaient d’imposer à tout prix leurs projets éoliens a engendré de graves conflits à l’intérieur des villages ikoots, ou a envenimé les vieilles disputes agraires. À San Dionisio del Mar, les comuneros opposés au projet se sont mobilisés depuis six mois contre l’autorisation donnée par le président municipal controversé Miguel López Castellanos à la construction du parc éolien San Dionisio.

La communauté de San Dionisio a décidé il y a deux mois d’occuper la mairie, de suspendre les cours à l’école, et de bloquer les accès à la communauté et la route transisthmique pour protester contre la construction du parc éolien par l’entreprise Mareña Renovables, filiale du trust espagnol Preneal, qui prétend construire sur la barre de Santa Teresa le plus grand parc éolien d’Amérique latine, afin de pourvoir en électricité bon marché les entreprises du puissant groupe Monterrey. Ce projet sera financé par la Banque interaméricaine de développement (BID) en violation de ses propres directives opérationnelles qui l’obligent à consulter les peuples originaires.

À San Francisco del Mar, la présence de promoteurs d’un parc éolien a provoqué une forte division à l’intérieur de la communauté, puisque le commissaire aux biens communaux, Pedro Alonso Carreño, dont on dit qu’il a reçu de l’argent des entreprises, a essayé d’imposer un accord pour autoriser la création de ce mégaprojet, ce qui l’a amené à affronter un nombre important d’habitants et le président municipal lui-même, qui a refusé de délivrer un permis de changement d’utilisation du sol.

Un autre conflit qui déchire les villages ikoots et qui a été envenimé par la présence d’entreprises multinationales est celui qui oppose les comuneros de San Mateo del Mar à leurs voisins mareños de Santa María. Ils se disputent 1 093 hectares sur la barre Tileme, lieu sacré pour les Ikoots traditionnels. Le fait que le trust espagnol Preneal ait loué des terres dans la zone du conflit a déclenché une forte confrontation ; du coup, les comuneros de San Mateo bloquent depuis deux ans et demi le chemin d’accès à Santa María, communauté qui depuis lors est isolée par voie de terre. En représailles, les Mareños de Santa María ont volé du bétail, menacé et agressé leurs voisins, les deux communautés s’accusent mutuellement de l’incendie de pâturages, de cultures et de bâtiments. Ce conflit menace d’une explosion de violence dans les prochains jours, devant l’indifférence et l’incapacité des autorités gouvernementales.

La nation ikoots subit une nouvelle invasion qui ne signifie pas seulement pour elle une perte de territoire. La présence du mégaprojet éolien multinational a amené des confrontations et des violences et a exacerbé la division et la rancune à l’intérieur des villages et entre les différentes communautés. Jusqu’à présent, l’absence d’une information adéquate et d’une consultation préalable qui respecte les formes d’organisation de ce peuple a provoqué de graves problèmes dans toute la région.

Et tandis que cela a lieu, le gouvernement fédéral se répand dans les grands médias avec des projets qui engendrent « une énergie propre », sans dire que derrière se cache la spoliation pour les peuples originaires et les bénéfices pour des géants comme Iberdrola, Preneal, Wall Mart, Cemex, Femsa ou Bimbo. De son côté, le gouvernement de l’État ne remplit pas sa fonction de faire valoir les droits de ses peuples et de freiner la spéculation d’acteurs qui, sans se préoccuper des conséquences, génèrent conflits et violence, provoquant un déchirement majeur du tissu social.

Il se passe quelque chose de grave dans l’isthme de Tehuantepec. La petite nation ikoots vit une fois de plus le danger d’une invasion qui menace son territoire, sa santé et sa vie elle-même.

Carlos Beas Torres

Traduit par el Viejo.

Notes

[1Langues de terre qui séparent les lagunes, NdT.

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