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Chilpancingo, Guerrero

Les quatorze ans de la Communauté
indigène et populaire Empereur Cuauhtémoc

mercredi 6 novembre 2019, par Traba

Décembre 2014, nous tombons nez à nez sur la Communauté indigène et populaire Empereur Cuauhtémoc [1] (CIPEC). Une rencontre placée sous le signe d’Ayotzinapa. Une amitié due au hasard du voyage. Je suis convaincue, depuis bien longtemps déjà, qu’« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », comme le dit si joliment Paul Valéry. Mille fois, le Mexique nous a offert des purs moments de grâce et bien évidemment, la rencontre avec la CIPEC en fait partie. Alors dès qu’on a su qu’ils allaient fêter leur quatorzième anniversaire, on a décidé d’y participer. Qui peut refuser une fête placée sous le signe de l’amitié… et du mezcal. Sûrement pas nous !!!

La communauté est toujours accrochée à sa colline. Mais toujours pas de maison bleue. Par contre, sa pente est encore plus raide que dans mes souvenirs et mérite bien que je l’appelle la subida de la muerte. ¡Caray !

Dans les amitiés lointaines, il y a toujours un peu d’appréhension à revoir les gens. Peur que la distance ait fait son travail de sape, peur de ne plus savoir quoi se dire. Mais il suffit de voir le sourire de Clara nous accueillir et son abrazo contre son cœur qui dit mille fois plus de choses qu’un simple salut. Pas de doute nous sommes au bon endroit.

Petit à petit, la bande se ramène. Chacun à sa façon nous accueille. Beto avec son humour habituel, Edna avec douceur, Karen avec enthousiasme et don Roberto nous offre aussitôt un verre de mezcal. En cinq minutes, on est aussi bien que si on s’était vus la semaine précédente. Ils n’arrêtent pas de nous remercier d’être là pour l’anniversaire de la communauté. Mais ils ne savent pas à quel point ça nous fait plaisir de partager ce moment avec eux. C’est tellement réciproque. Il y a un vrai bonheur à se retrouver. On leur offre une bouteille de patxaran, ils nous régalent de leur mezcal. Et nous voilà partis pour une nuit de comparaison entre les deux. Bon, il aurait fallu ramener plus qu’une bouteille pour que la dégustation ne soit pas noyée sous les litres et les litres de mezcal…

Le lendemain, Patxi part avec une équipe chercher des cochons qui vont être tués pour le repas de fête. Moi, je pars au marché pour faire les courses avec Clara et ses copines. Un vrai marathon entre les étals. Les filles courent, tâtent le maïs, le rejettent. Il en faut un spécial pour le pozole qui sera servi demain à tous les invités. Elles négocient. Elles marchandent. Combien pour 20 kilos de tomates vertes ? Combien pour le chile ? Les sacs se remplissent. On est chargées comme des petites mules vaillantes. Ah ! on a oublié les oignons. Allez zou, on repart au fond du marché parce que là, souvent, ils font un prix. Elles sont au pas de course. J’ai du mal à les suivre. Devant ma mine essoufflée, magnanimes, elles décident de s’offrir una agua de Jamaica. On s’assoit sur des sacs de sucre. Une pause. Les gens font leurs achats et moi, je regarde ce marché vivant et coloré. Un spectacle dont je ne me lasse pas. Je crois que jamais je me sens aussi heureuse qu’au milieu d’un marché au fin fond du monde. Ou alors dans une cantina mexicaine à boire une bière fraîche en écoutant de vieilles chansons d’amour brisé.

À peine fini mon verre qu’elles filent déjà vers un homme au sombrero. Elles le harcèlent de question sur son maïs. Trois femmes indigènes à la négociation pour préparer une comida pour plus de trois cents personnes. Le pauvre homme s’essuie le front, s’évente avec son chapeau et s’incline à leur prix. Trois guerrières qui feraient plier n’importe quelle armée du monde.

Au retour, deux cochons sont attachés à un arbre. En plein cœur du jardin d’enfants. Insouciants, ils grattent le sol sans savoir qu’ils vont bientôt mourir. Les hommes sirotent des bières. Patxi a le regard trouble. Forcément, en chemin, ils ont découvert une ferme qui vend son propre mezcal et forcément, ils ont fait une dégustation. Et ramener trois litres de plus au cas où il en manquerait…

La journée se passe entre préparatifs, pauses bières, rires et discussion à bâtons rompus. C’est simple et doux à la fois. En fin d’après-midi, c’est l’heure de tuer les cochons. Ils auront beau crier, hurler à nous rendre presque sourds, ils finiront quand même en chicharron et morceaux de choix pour le ragoût. Bon, j’avoue qu’à ce moment-là, je suis allée faire la sieste, histoire de ne pas assister à la tuerie. Et j’ai eu une petite pensée pour nos amis végans…

La nuit, ils installent la scène, posent le barnum, essayent les lumières, le son. De vraies petites fourmis. Un vrai effort collectif. Une communauté qui s’anime pour sa fête. Et à chaque fois qu’on croise une nouvelle tête, on boit un verre. Et dire que la fête n’a pas encore commencé…

Samedi matin, Edna, dans une belle robe blanche, lance les festivités. Au pied de la scène, ils ont posé des offrandes. Des fleurs de cempasúchil d’un orange insolent, des fruits, des bougies, des coquillages pour demander la permission à leurs ancêtres, à la Terre Mère de faire la fête. Pour qu’elle se déroule sous les meilleurs auspices. Puis, c’est le temps de la danse. Celle des temps immémoriaux. Celle de la danza prehispánica. Comme si les Aztèques revenaient fêter leur descendance. Juste un tambour, un coquillage qui sonne comme une corne de brume. C’est le cri de ralliement où le temps n’existe plus. Derrière, los Diablos rythment leurs racines africaines. Ils chaloupent. Leurs masques effrayants sont contrebalancés par l’élégance de leurs mouvements. Leurs mains virevoltent. Ils volent plus qu’ils ne dansent. Le défilé se termine par los Chinelos, portant des masques de conquistadors et des tuniques de velours, pas du tout adaptées à ce climat tropical. Ils dansent. Ensemble. Des danses de vie. De mort. Plus de frontière. Juste le mouvement des corps. Des âmes en fusion.

Soudain, un bus s’arrête et une fanfare de musiciens en descend, celle d’Ayotzinapa. Des cuivres, des trompettes pour honorer la CIPEC. Depuis, la disparition des 43 étudiants disparus, un lien étroit s’est créé et certains étudiants de la rurale viennent faire leur stage à l’école de la communauté. Une réciprocité qui se vit en musique.

En cuisine, les femmes s’activent. Les marmites patientent sur le feu. C’est l’heure du desayuno. L’ambiance est à la fête. Lupita met la musique sur son portable. On danse. Je suis de service tortilla. J’en pose trois dans l’assiette d’un gars. Regard étrange. Je refais le même geste mais à chaque fois, ce même regard… J’interroge Nadia qui vient à mon secours. Elle donne au moins le triple à chaque personne. Et oui, en tant que güera, j’avais pas compris qu’il ne faut pas lésiner avec les tortillas. C’est le sang, la vie d’une comida ! Doña Gabi en pleure de rire, Je la rejoins et on s’embrasse. Comme deux sœurs qui ne se connaissaient pas encore la veille.

Au-dessus du lavadero, des peaux de cochon sèchent pour en faire des chicharrones. À chaque fois que je lave une assiette, je me prends la tête dedans. C’est quand même un peu dégoûtant. J’ai comme des envies de salade. Je peste un peu et cela déclenche les rires de mes amies mexicaines. Bon, je ne me sens pas très efficace dans cette cuisine mais au moins, je les amuse…

Sur scène, les chanteurs se succèdent. Des chansons de lutte, de résistance. Des voix d’homme surtout mais lorsque Edna monte sur scène elle donne toute son émotion, partage sa colère. Sa voix raconte le martyre des 43 étudiants. Son grito de otoño est un cri de rage qu’elle jette au ciel. C’est bouleversant. Je me sens tellement proche d’elle que j’ai envie de me serrer tout contre elle. Pour qu’elle me console des horreurs du monde. Et lorsque son regard croise le mien, je peux juste lui murmurer gracias. La voix coupée. Des sanglots dans la gorge. Et une boule au ventre.

Un vieil homme s’assoit et sort une feuille d’arbre de la poche de sa chemisette. Il la porte à ses lèvres et entonne une mélodie. C’est incroyable. Le son est sublime. Il semble rajeunir à chaque note. Tout le monde le regarde bouche bée et lorsqu’il finit, c’est presque une standing ovation. Il sort de scène humblement, remet son sombrero et redevient un homme abîmé par le poids des âges.

Il y aura aussi des conférences sur les dangers des mines et le déplacement forcée des populations originaires parce que les sols du Guerrero regorgent d’or et d’argent. Les nouveaux conquistadors en salivent d’envie. Une journée d’anniversaire entre conscience, lutte et revendications.

La nuit sera plus festive. Une banda s’anime sur scène. L’heure est à la fête. Mezcal, bières, tequila. Les étoiles descendent jusqu’à nous, ou bien c’est nous qui les rejoignons, je ne sais plus trop… Doña Lulu est sur la piste, elle ne la lâchera pas. Karen m’emporte avec elle. Jusqu’au bout de la nuit. Patxi quant à lui refait le match avec Beto entre patxaran et mezcal. Et quelques bières pour arbitrer tout ça.

Le lendemain, doña Gabi me demande : « Tienes la cruz », en riant. Je comprends plus tard qu’elle me demande si j’ai la gueule de bois. Bien sûr que OUI ! Comment pourrait-il en être autrement avec tous ces litres d’alcool qui vous tombent dessus sans crier gare. Mais le pire c’est qu’il faut recommencer. Il n’est pas encore midi qu’on nous offre déjà une bière. Surtout ne pas croiser Beto qui passe avec sa bouteille de mezcal. Trop tard, il vient vers nous…

Le soir, c’est toro de fuego. Ils proposent à Patxi d’en choisir un, parmi les quinze qui vont sortir. Son nom de scène El Torito Vasco. Les cinq premiers sont portés par des femmes. Agiles, elles courent le toro sur le dos. Elles le lancent vers le ciel, elles le tournent vers le sol. En douceur. Une danse de lumière et de feux. Les toros s’embrasent. Mille pétards déchirent la nuit. Les gamins font des passes de torero avec leurs chemises. Patxi s’élance. En force. On part le toréer avec Karen. Patxi sourit sous sa structure de bois. Heureux. Un joli moment gravé pour les moments de doute. Les toros ne sont pas encore envolés en fumée qu’une bouteille de mezcal apparaît. Mais ce n’est pas possible ! Il y a de la magie dans l’air. On vient de trouver la bouteille qui se régénère par elle-même, qui ne se tarit jamais. J’en connais sur la Plaine qui aimerait bien en connaître le secret…

Puis, une banda prend le relais et ramène la foule sur la piste. Aussi enthousiaste que la veille. ¡¡¡Hay que bailar !!! Ils se mettent tous à sauter sur place. Mais quelle énergie, j’en serai presque fatiguée. Je n’ai même pas le temps d’y penser que Clara me prend par la main pour la danza del iguana. Mais ça ne va jamais s’arrêter ?? Ils vont mourir sur scène c’est ça ??? Dalida sors de ces corps. Immédiatement !

Soudain, je me prends à rêver d’une île déserte, où seule l’eau aurait le droit de citer. Je me promets que, dès que cette fête est finie, je ne bois plus une seule goutte d’alcool. Vivement les communautés zapatistes et leur ley seca. Patxi, pas du tout compréhensif, me rappelle que le Chiapas est encore loin. ¡Ay que dolor ! Ben, si c’est comme ça je reprends une petite tequila…

Trois jours plus tard, on est encore vivants. Fatigués. Heureux. Bien conscients d’avoir vécu une belle fête, une belle communion d’âme où le collectif n’a jamais fait défaut. La cuisine n’a jamais désempli, chacun a pu manger à sa faim, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Et il n’est pas nécessaire de rajouter un couplet sur les quantités d’alcool distribuées. Le démontage est tout aussi efficace. En un clin d’œil, tout est nettoyé et personne ne pourrait croire que plusieurs centaines de personnes ont foulé ce terrain.

Un vrai moment de partage de ceux qui créent des amitiés inoxydables. Même si cela fait un moment que cette amitié se développe doucement mais sûrement. Ici et de l’autre côté du Charco. Dans le secret des cœurs. Mais en étant présents à cette fête, en donnant un peu de notre énergie, nous sentons bien que nous venons de trouver une famille mexicaine.

La fête est aussitôt terminée qu’ils nous invitent déjà pour celle de l’année prochaine. Beto brandit sa bouteille de mezcal. Comme une menace. Ou une promesse. À nous de choisir…

Traba,
17 octobre 2019,
Oaxaca.

Photographie : Patxi Beltzaiz.
De l’autre côté du Charco,
24 octobre 2019.

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