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Mokens, les « gitans de la mer », Maniq et Mlabri,
dernières communautés nomades de Thaïlande

vendredi 26 avril 2013, par Pierre Pellicer (Date de rédaction antérieure : avril 2012).

En Thaïlande, la sédentarisation des derniers nomades est presque achevée. Aboutissement d’un long processus d’intégration à marche forcée, vu par l’État comme un impératif logique.

La Thaïlande moderne, « monarchie constitutionnelle militarisée [1] », est issue d’une longue tradition de centralisme autoritaire menée depuis des siècles par une monarchie tirant sa légitimité de la religion bouddhiste theravada. En 1932, le passage à une monarchie constitutionnelle répond à la volonté du trône de maintenir son pouvoir dans un contexte mondial changeant. C’est la naissance d’un virulent nationalisme thaïlandais, avec pour valeurs monarchie, nation et religion.

Jusqu’au début du XXe siècle, l’idée de nation thaïlandaise est inexistante. Le Siam est alors composé d’un ensemble de mueang (cités) relativement autonomes vis-à-vis du pouvoir central. Il compte diverses populations vivant en plaine (Thaïs, Mons, Khmers, Lao, etc.), sans revendications identitaires, majoritairement bouddhistes, et vassales des chao (seigneurs) ; les autres, peuplant montagnes et forêts — zones impropres à la vie de civilisés bien administrés, domaines des bêtes sauvages et des esprits maléfiques —, intéressent relativement peu le pouvoir, sauf pour certains échanges commerciaux, et lors d’occasionnelles razzias esclavagistes, quand les besoins en main-d’œuvre des chao se font sentir.

Le concept de nation répond aux nouveaux objectifs de l’État : contrôler ses frontières, protéger son territoire face aux velléités des puissances étrangères, se développer économiquement.

Mlabri, Maniq et Mokens, peuples nomades aux modes de vie distincts, évoluent dans cette configuration jusqu’à l’intensification du processus de construction nationale après les années 1950. Sociétés sans État, sans classes sociales, largement pacifiques, organisées en très petits groupes, elles entretiennent peu de liens avec le monde sédentaire et n’ont jamais représenté de menace pour un État moderne devenu puissance régionale.

Les Mokens nomadisaient traditionnellement entre les centaines d’îles de la mer d’Andaman, territoire maritime que se partagent aujourd’hui Myanmar et Thaïlande.

Dix-mille au début du siècle, seuls quelques centaines d’entre eux ont préservé jusqu’à ce jour leur mode de vie nomade — essentiellement au Myanmar. En Thaïlande, ils sont pour la plupart sédentarisés dans les quelques villages de « regroupement » du sud du pays, crées par le gouvernement pour éviter la « dispersion » en petites communautés.

Jacques Ivanoff, autorité en la matière, les décrit superbement comme un peuple de pêcheurs pauvres, inoffensifs, fuyant la civilisation, n’accumulant rien et refusant délibérément les innovations techniques à leur portée [2].

Sur la petite île de Koh Lao, au large de la ville portuaire de Ranong, le visiteur est frappé par la déchéance et le désespoir — habituellement peu visibles en Thaïlande — qui frappent ce petit village d’anciens nomades, pas encore transformés, comme ailleurs, en vendeurs de babioles pour touristes.

Les pêcheurs du coin qualifient les Mokens de « paresseux » : incompréhension classique de sédentaires incapables de concevoir les traumatismes qu’engendre, pour des nomades, la sédentarisation. Perte de repères, misère noire : la situation n’est pas sans rappeler ce que vivent certains Tsiganes d’Europe ou Aborigènes d’Australie.

On ne construit plus les bateaux traditionnels qui voguaient d’île en île et constituaient, comme les roulottes des Manouches, l’élément central de la vie nomade. Des montagnes de déchets et de débris de verre se sont formées sous les maisons financées par le gouvernement et sur les plages « paradisiaques » de Koh Lao.

Quelques jeunes volontaires gouvernementaux ou d’ONG convoquent les villageois pour une réunion. On les écoute de loin, l’œil vide, débiter quelques conseils sur la manière dont il faut vivre. La « discussion » ne soulève aucune question, aucun commentaire, ni le moindre intérêt parmi les nouveaux villageois présents. Torpeur généralisée.

Tout se clarifie lorsqu’on discute avec les volontaires : leur connaissance du patrimoine culturel moken est faible, le questionnement autour de la perte du nomadisme, de ses effets, ou des difficultés d’adaptation à une vie sédentaire jamais choisie, inexistant.

Les programmes publics ou non gouvernementaux exigent des résultats quantifiables. Qu’importe leur intelligibilité pour les principaux concernés. Du pragmatisme, des chiffres : les donateurs aiment se croire utiles.

On tente donc de pallier les principales manifestations d’une misère que personne ne s’explique et de favoriser l’intégration des Mokens dans la société thaïlandaise.

Pas ici de quoi se réjouir : dire que la Thaïlande est peu encline à l’acceptation de particularismes culturels relève de l’euphémisme. Les minorités sont absentes de l’histoire officielle, vaste opération de culte monarchique et de propagande nationaliste.

On ne s’étonnera donc pas d’observer sur l’île un autel dédié au Dieu-Roi des Thaïs — premier projet, avec les maisons, à avoir bénéficié des financements publics alloués au village.

Apatrides (le gouvernement thaïlandais hésite depuis des années à accorder la citoyenneté à des nomades dont elle connaît mal l’origine), les Mokens de Koh Lao ne peuvent se déplacer loin de leur île sans risquer arrestations et tracas administratifs qui les dépassent.

En mer, les cas d’esclavage sur les bateaux de pêche sont nombreux, les disparitions fréquentes. L’île compte quarante-trois veuves pour deux cents habitants.

Dans les villages de la côte, les maux, auparavant inconnus, qui frappent les ex-nomades se nomment alcoolisme, drogues, chômage, violence.

Si de nouvelles dynamiques existent, via la mixité avec des populations sédentaires proches, la tendance, partout, est à la disparition du nomadisme et à l’intégration forcée (et difficile). Comble majeur, pour un peuple dont le mode de vie consistait, jusqu’il y a peu, à se tenir aussi loin que possible de l’État et de ses institutions.

« Vendredi, les Mokens fêtaient Lorbong, leur cérémonie annuelle pour les esprits des ancêtres. Cette année, il était prévu que s’y joignent une multitude de visiteurs — ONG, équipes de télévision et politiciens —, tous poussant des clameurs pour exposer leur programme, applaudissant l’une des communautés les plus exceptionnelles de Thaïlande, tout en essayant de ficher, de contrôler, de harceler et de mener les gitans de la mer de Ko Surin à l’extinction culturelle [3]. »

Les Maniq : « êtres humains »

Les Maniq vivaient depuis des temps immémoriaux en petites communautés de chasseurs-cueilleurs nomades, dans les forêts primaires de la Péninsule malaise (dont fait partie la Thaïlande méridionale). Ils descendent des groupes austro-mélanésiens ayant peuplé la région bien avant les Malais ou les Thaïs. En Malaisie, on les regroupe, avec d’autres peuples aux origines proches, sous le nom d’Orang Asli (« aborigènes »). Chose inconcevable en Thaïlande, où le pouvoir fonde la construction nationale sur la notion d’homogénéité culturelle (ethnique, linguistique et religieuse) [4]. Pas d’histoire de la Thaïlande autre que celle des Thaïs, unis autour des valeurs du bouddhisme theravada et de la monarchie.

Les Maniq, comme les Mokens, sont regroupés dans des villages facilitant le contrôle administratif de l’État. Plus question de nomadiser dans les forêts primaires, jusqu’en Malaisie du Nord. Il existe aujourd’hui des frontières, dont il convient de tenir compte. Comme ailleurs, aux peuples minoritaires ayant fait de la nature sauvage leur lieu de vie, on ordonne de « s’adapter » : cultiver la terre, vendre leur force de travail aux propriétaires de plantations (hévéa) ou quelques babioles aux touristes. Et, inévitablement, participer à la folklorisation marchande de leur culture. Cérémonies de mariages et de danse « traditionnelle » comptent parmi les attractions populaires de la province de Trang ; et les touristes sont invités à découvrir — via des guides « spécialisés » et sur autorisation de la police locale — la culture « préhistorique » des « hommes de la forêt ».

Séparées par les frontières modernes, les quelques communautés Maniq restantes sont menacées d’extinction. La langue n’est pas enseignée dans les écoles récemment installées dans les villages (à Ban Saki, c’est la police locale qui a fait construire l’école !) et s’utilise de moins en moins dans les échanges quotidiens.

En 1995, des groupes nomadisaient encore dans les jungles de la chaîne de Khao Banthat [5]. Un temps bel et bien révolu, à une époque où les ressources naturelles se font rares, rendant plus difficiles chasse et cueillette, et reléguant à de lointains souvenirs les connaissances et savoir-faire uniques des Maniq.

En février 2009, trente Maniq étaient brutalement chassés de leur village, dans une opération de braconnage et de coupe d’arbres illégale menée par des hommes en armes bien protégés.

Maniq signifie, dans la langue du même nom, « être humain ». En Thaïlande, on les nomme plus volontiers Saki. L’origine du terme n’est pas attestée mais fait référence au teint sombre de leur peau ; reflétant bien le sentiment de supériorité des « civilisés » qui l’utilisent. Il sert aussi, occasionnellement, d’insulte.

Marginalisés dans une société d’un conformisme quasi totalitaire, ces petites communautés intégrées de force à un État-nation agressif et autoritaire (une spécialiste parle, pour la Thaïlande, de « colonisation interne [6] »), rien n’engage les Maniq à affirmer leurs particularités culturelles ou l’héritage d’un mode de vie déjà disparu.

Mlabri : les « esprits des feuilles jaunes »

Les origines des Mlabri, chasseurs-cueilleurs nomades de la Thaïlande septentrionale (également présents au Laos, proche voisin), sont sujettes à controverse. Quand l’Occident les découvre, dans la première partie du XXe siècle, on pense qu’ils forment une population au mode de vie vieux de milliers d’années. Des recherches récentes soutiennent a contrario la thèse selon laquelle les Mlabri seraient issus de la descendance d’individus bannis par un peuple montagnard sédentaire de la région (les Tin Prai) [7]. Il s’agirait donc, pour les anthropologues, d’un cas inhabituel d’agriculteurs sédentaires devenus chasseurs-cueilleurs.

Les Mlabri n’avaient, jusqu’aux années soixante, guère de contacts avec les populations proches, riziculteurs de plaine ou agriculteurs de montagne pratiquant le brûlis. La guerre du Vietnam, qui déchira le nord du Laos, et la destruction massive des forêts du Nord thaïlandais durant la même période ont bouleversé un mode de vie qui dépendait entièrement des ressources de la jungle.

Ils furent, suite à ces changements radicaux, exploités sans vergogne par certains de leurs « voisins » de montagne et la proie d’Églises américaines peu scrupuleuses quant aux moyens employés (chantage, menaces, violences) pour sédentariser et convertir ces minuscules groupes de nomades effrayés par la civilisation.

La violence de l’imposition d’un modèle inconnu jusqu’alors engendra de nombreux traumatismes et une importante vague de suicides qui menaça de faire disparaître les derniers phi thong luang (« esprits des feuilles jaunes » en thaï — les Mlabri furent baptisés ainsi par les paysans locaux, qui ne connaissaient d’eux que leurs cabanes, qu’ils abandonnaient lorsque les feuilles les couvrant devenaient jaunes) comptabilisés en Thaïlande [8].

Suite à ces dérives, une partie des Mlabri est aujourd’hui prise en charge par une fondation royale qui interdit les visites, même aux chercheurs [9]. Le programme mis en place, leur permettant l’accès à un assez vaste territoire de forêts, pourrait permettre d’éviter que se renouvellent les expériences traumatisantes vécues antérieurement. Mais il convient de se méfier de ce type de projets, dont le but sera, inévitablement, de faire des Mlabri des citoyens thaïlandais « normaux ».

Un inquiétant manque de perspectives pour le futur

La sédentarisation des dernières communautés nomades de Thaïlande — et du Sud-Est asiatique continental — semble un fait accompli. Partout, la perte du nomadisme et l’incapacité des groupes à s’adapter à une vie sédentaire non choisie sont au centre de l’état de misère qui frappe ces groupes vulnérables.

Une fois disparue la richesse des modes de vie nomades (les Mlabri et les Maniq comptaient parmi les derniers peuples de chasseurs-cueilleurs nomades au monde ; les Mokens étaient l’un des rares peuples nomadisant en mer), les communautés sauront-elles bâtir de nouveaux équilibres, et conserver une partie de leur autonomie traditionnelle face à un extérieur agressif ?

Pierre Pellicer
avec l’aide de Budsarin Siangphro

Source : Le Monde libertaire
n° 1667 (5-11 avril 2012).

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Notes

[1Dénomination empruntée à Manuel Vázquez Montalbán, dans Les Oiseaux de Bangkok (Points, 2009).

[2Voir, en anglais, le superbe Moken, Sea-Gypsies of the Andaman Sea, Post-War Chronicles, de Jacques Ivanoff (White Lotus Press, 1997). L’ouvrage se réfère aux travaux du père de l’auteur, résultats de séjours passés auprès des Mokens dans les années 1950.

[3Passage traduit de l’article « Savants of the sea engulfed by politics », de T. Vater (Asia Times Online, 23 avril 2005).

[4B. Geoffrey, C. Chou, Tribal Communities in the Malay World (Institute of Southeast Asian Studies, 2003, p. 58).

[5Voir Annette Hamilton, Tribal People on the Southern Thai Border — Internal Colonialism, Minorities and the State (dans l’ouvrage cité précédemment).

[6Voir Annette Hamilton, op. cit.

[7« Studies back up strange tale of tribe’s founding » (World Science, 4 mars 2005).

[8Les informations concernant les Mlabri du Laos sont rares et imprécises. L. Chazée, dans The Peoples of Laos, Rural and Ethnic Diversities (White Lotus Press, 2002, p. 52), parlait de dix-huit Mlabri nomades « sur le point de disparaître » en 1998, et d’au moins un village de sédentaires.

[9Y. Bootwaiwoothi, « En Thaïlande, la disparition des hommes de la forêt » (Le Monde diplomatique, 29 mars 2010).

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