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Ngô Van, passeur de l’histoire vivante

mardi 18 juin 2019, par Hélène Fleury

La vie et l’œuvre de Ngô Van, né en 1912, disparu à l’aube de 2005, sont indissociables des espoirs et des combats révolutionnaires de ce vingtième siècle traversé.

Ngô Van ne s’exprime pas en tant qu’historien, mais en tant que participant activement engagé dans les événements qu’il raconte, nullement en porte-parole d’un parti quelconque, mais en simple « homme du rang » combattant avec nombre d’autres anonymes, ces inconnus, les damnés de la terre, qui sont aussi le sel de la terre, fraternels, généreux, inventifs.

Avec eux il a connu les moments de grâce de l’histoire où les rebelles s’unissent pour s’attaquer aux sources mêmes de l’exploitation de leur travail et de leur asservissement, démultiplient le champ des possibles et combattent pour inventer une vie enfin digne de leurs rêves et de leurs plus profondes aspirations. C’est avec eux aussi qu’il a connu la répression sans merci déployée par les pouvoirs en place quand ils sentent que c’est le cœur même du système qui est en péril.

Après son départ du Vietnam pour la France en 1948, c’est résolument sans étiquette et sans parti qu’il partagea en usine les luttes des réfractaires à l’exploitation. En homme libre refusant d’être embrigadé et d’embrigader, il participa à l’activité de groupes révolutionnaires proches des libertaires partisans des conseils ouvriers.

L’idéologie « tiers-mondiste » dominait alors largement les mouvements anticoloniaux tant sur le terrain même qu’en Occident. Pour le plus grand repos des véritables ennemis, la critique sociale radicale en était partout affaiblie, sinon confisquée. C’est sans doute ce qui a poussé Ngô Van à s’atteler dès sa retraite en 1978 à transmettre l’histoire réelle, encore non écrite du Vietnam, pour contrer et réfuter toutes les histoires officielles répandues par « les actuels maîtres du présent » et reprises sans vergogne ni esprit critique en Europe et aux USA par ceux-là mêmes qui prétendaient soutenir le peuple vietnamien dans sa lutte.

À sa retraite, avec l’aide indéfectible, jusqu’à sa disparition en 1994, de Sophie Moen qui fut sa compagne pendant quarante ans, Van a consacré dix-sept ans de recherches et de rédaction à Vietnam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale. Ngô Van y fait revivre l’époque de fortes luttes de classe, qui a précédé les deux guerres du Vietnam, où ouvriers et paysans n’envisageaient la fin du colonialisme qu’avec la révolution sociale. Il montre la tortueuse stratégie du Parti communiste pour prendre le contrôle de ces luttes par le double jeu, le mensonge, l’intimidation et le meurtre.

J’ai rencontré Van en novembre 1995, et la complicité entre nous fut immédiate, dans l’alchimie des affinités électives, des convictions et des rêves partagés. Encore pris dans l’animation de la toute récente publication, dans l’année 1995, de Vietnam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Ngô Van s’interrogeait alors sur la nécessité de poursuivre le récit autobiographique dont il avait écrit autrefois un unique chapitre, avant de ressentir l’urgence de s’attaquer en priorité de façon systématique à « l’histoire » proprement dite du Vietnam. Ma réaction, comme celle des amis auxquels il soumit ce premier chapitre, le convaincra. Je ne saurais dire quel enrichissement prodigieux ce fut de l’accompagner dans ce travail de retour au passé conçu comme une marche en avant, comme un appel d’air, un défi au temps… Ce furent aussi neuf ans de beau compagnonnage dans les voyages, les lectures, les écritures, les découvertes et les amitiés partagées…

Ces « Mémoires », qui constituent la première partie de In the Crossfire, parurent en 2000 sous le titre Au pays de la Cloche fêlée. La Cloche fêlée — appellation empruntée à un poème de Charles Baudelaire — fut un journal séditieux créé au Vietnam en 1923 par Nguyen an Ninh, qui marqua toute une génération de révolutionnaires en lutte contre la société coloniale. Ngô Van partagea un temps la détention de Nguyen an Ninh dans la grande prison de Saigon et restera à jamais marqué par cette rencontre.

Au pays de la Cloche fêlée mené à son terme avec selon lui l’essentiel, la mémoire sauvegardée de ses camarades disparus, Ngô Van envisageait la suite du récit de sa vie depuis lors ancrée à Paris. Le temps lui a manqué pour aller jusqu’au bout de ce projet, mais il avait déjà choisi le titre sous lequel parurent les quelques chapitres achevés, Au pays d’Héloïse : les jeux des rencontres et du hasard le firent loger les vingt dernières années de sa vie dans un petit appartement de l’île de la Cité, au cœur du plus ancien Paris, qui voisinait avec l’emplacement du logis qui abrita un temps les amours tragiques du théologien Abélard et de sa disciple Héloïse, femme libre et savante du XIIe siècle. Leur correspondance avait rejoint dans le panthéon personnel de Van le poète Claude Le Petit, brûlé en place de grève en 1662 pour écrits luxurieux, Jonathan Swift, les poèmes ardents de Louise Michel, la chanson du Père Duchesne que l’irréductible Ravachol entonna le jour de son exécution, Oscar Wilde, Céline, Traven, et tant d’autres œuvres de récalcitrants, sans oublier les écrits chinois classiques peuplés d’ermites mal embouchés, de rebelles et de bandits. Car, en passionné de la liberté et de la poésie, cet autodidacte persévérant n’a pas manqué de diriger sa curiosité vers certains domaines communs aux taoïstes anarchisants en Chine et aux ennemis du Capital du monde entier. Ses recherches entreprises dans le loisir du sanatorium sur les rapports entre magie et politique dans la Chine ancienne débouchèrent sur une thèse et la publication du livre Divination, magie et politique dans la Chine ancienne. Elles apporteront leur pierre au plus petit et plus accessible Utopie antique et guerre des paysans en Chine.

Il est un chapitre manquant dans Au pays d’Héloïse auquel Van tenait beaucoup. C’est celui qu’il appelait « Histoire du livre ». La publication de Vietnam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale publié aux éditions L’Insomniaque dépassa le cercle plus restreint des milieux radicaux pour toucher la diaspora vietnamienne d’Europe et d’Amérique du Nord. Vietnam 1920-1945 représenta pour beaucoup de Vietnamiens la chance inespérée de renouer avec leur propre histoire. Des réactions enthousiastes parvinrent à Van du monde entier et du Vietnam lui-même par le biais de diffusion et de photocopies pirates. Certains furent émus de découvrir dans le livre de Van les noms même de parents ou d’amis disparus. Des chercheurs firent parvenir à Van de précieuses informations provenant d’archives peu accessibles. D’autres lui envoyèrent des textes dissidents, récents ou anciens, ou des témoignages d’autres survivants. Ces divers contacts et nouveaux soutiens ont également permis à ses amis de L’Insomniaque d’éditer Vietnam 1920-1945 en vietnamien dans le but entre autres de le faire circuler, sous le manteau à Hanoï ou Saigon à l’intention des gens les plus directement concernés.

Ces nouvelles complicités ont amené nombre de voyages à Barcelone, Londres, Édimbourg, Boston, New York. Van fut particulièrement désireux de connaître les expériences des Américains, qui, de façons diverses, ont été si fortement concernés par la guerre du Vietnam, d’entendre les témoignages de refus « d’y aller », de désertions, de manifestations et d’autres formes de résistance à la guerre aux USA et au Vietnam même. Il s’est spécialement documenté sur le « fragging », pratique désespérée renouant à sa manière avec les mutineries de 1917, comme une reprise en acte du fameux cri des mutins : « Nos balles sont pour nos propres généraux. »

En face, tous les soldats de l’armée de la République du Nord-Vietnam ne se sont pas laissé docilement conduire à l’abattoir. On ignore combien ont déserté et combien ont été exécutés. Mais il y en eut. C’est au Vietnam même que Ngô Van eut l’occasion d’en recueillir plusieurs témoignages de première main quand en 1997, il y retourna après quarante-neuf ans d’exil. Le récit de ce voyage devait figurer dans la seconde partie de son autobiographie, Au pays d’Héloïse, il n’en eut pas le temps.

Par contre, il a pu mener jusqu’à son terme son projet parallèle, comme suite logique de Vietnam 1920-1945, le second volet de son histoire du Vietnam contemporain : Le Joueur de flûte et l’Oncle Hô, Vietnam 1945-2005. Et nombre d’éléments hélas absents de l’autobiographie interrompue, dont les notes sur ce voyage au Vietnam s’y retrouvent, sous une forme plus distanciée, il est vrai.

Nous étant un jour égarés dans Hanoï, nous n’avions pu éviter d’avoir des vues répétées sur le pharaonique mausolée de Hô Chi Minh. Et Van, en hommage mérité à l’occupant de ce monument d’obscurantisme et d’appel à la servilité, d’entonner Le Règlement, de Céline :

Mais la question qui me tracasse
en te regardant !
Est-ce que tu seras plus dégueulasse
mort que vivant !

Une des conséquences de l’intervention américaine fut de permettre à la nouvelle République socialiste du Vietnam d’occulter le caractère destructeur de son propre système d’oppression. Ngô Van, dans Le Joueur de flûte et l’Oncle Hô, Vietnam 1945-2005, montre comment le maître d’un appareil de coercition copié sur celui de Staline a pu devenir « Oncle Hô », figure admirée par des millions de fidèles anti-impérialistes du monde entier qui ignoraient le sort du peuple vietnamien ou préféraient l’ignorer, pour ne pas ternir l’image du leader charismatique. La sanglante réforme agraire de Hô et la répression contre les intellectuels critiques au milieu des années cinquante se révélaient aussi tortueux que ce qui se passait à la même époque dans les autres pays staliniens, de Mao jouant le double jeu avec le mouvement des Cent Fleurs à l’écrasement perpétré par les Russes de l’insurrection révolutionnaire hongroise. Et on a vu à l’œuvre au long des décades les rivalités à la succession qui n’ont cessé d’agiter le sommet de l’appareil d’État, avec son lot de « suicides » et d’« accidents » en tout genre.

Le retour de Van à Saigon lui a donné une approche directe de la vie quotidienne et des conditions de travail de ceux que la « nouvelle » économie a jetés sur les chantiers à capitaux sud-coréens, européens, américains ou japonais. Le Joueur de flûte et l’Oncle Hô, Vietnam 1945-2005 s’enrichit ainsi de témoignages de première main de ceux qui triment pour Nike et autres Coca-Cola, dans ces usines où peut s’accomplir plus facilement la mise au pas des exploités, s’appuyant sur un régime policier bien rodé et des syndicats soumis au contrôle strict de l’État. Et il montre aussi l’actuel régime confronté à des grèves et autres manifestations de révolte.

Par une terrible ironie de l’histoire, au Vietnam, les héritiers de cette génération anti-impérialiste, sans cesser de vouer un culte pacificateur à l’Oncle Hô, se tournent désormais vers l’ancien pays ennemi pour y chercher l’appui du dollar-roi, alors que « le petit peuple héroïque », hier sacrifié dans la lutte par la nomenklatura, continue à peiner pour survivre. La nouvelle connivence entre les frères ennemis au Vietnam que sont le capitalisme privé et le capitalisme d’État n’avait rien pour surprendre Ngô Van, justement parce qu’il n’a jamais cessé de dire en quoi ces ennemis étaient frères de sang.

À la question qui lui fut posée à Barcelone en juin 2004, lors de la sortie de la traduction espagnole de Au pays de la Cloche fêlée : « Pourquoi, après tout ce temps, il lui importait encore tant de continuer à témoigner sur cette histoire du passé ? », Ngô Van avait répondu : « Parce que le monde n’a pas changé. »

Lors du voyage au Vietnam en 1997, en visite à son village natal, Ngô Van avait retrouvé des neveux quittés enfants et qui lui ont raconté avec confiance, et souvent avec humour, comment ils avaient vécu ces décennies de guerre, ballottés entre les maquis vietcong, les pirates Binh Xuyen, l’armée du Sud, certains rejoignant les uns pour se protéger des autres, alternativement déserteurs et nouvelles recrues...

Le soir, revenus à l’hôtel, nous avions coutume de discuter et d’enregistrer les événements, les rencontres et les entretiens de la journée afin de confronter et fixer nos mémoires. D’un neveu, Van raconte :

Il insistait pour que je revienne avec eux. « Reviens et je vais te construire une chambre, tu vivras avec nous et quand tu t’éteindras, les enfants seront autour de toi quand tu iras à ta dernière demeure. » C’est le culte des ancêtres qui est très fort, il veut que je sois enterré dans le cimetière familial, c’est l’idée de ce garçon-là, qu’à ma dernière heure, les enfants et les petits enfants soient autour de ma dépouille, il faut que je dorme auprès des ancêtres, comme ça il se sent toujours proche des ancêtres, il ne faut pas que je sois perdu dans le monde... Mais moi, je suis un vagabond, une fois disparu, on n’en parle plus, ce sont mes idées de toujours. C’est le moindre de mes soucis de disparaître comment que ce soit. [Puis Van chantonne Les Funérailles d’antan de Georges Brassens :]
J’aimerais mieux mourir dans l’eau, dans le feu, n’importe où,
Et même, à la grande rigueur, ne pas mourir du tout.

C’est la vie, l’instant de la vie, c’est ça l’éternité... Je me sens immortel, je me sens éternel. On peut mourir demain ou dans l’instant même, mais quand on projette de faire quelque chose, on le fait dans l’horizon d’au-delà des cent rondes de la terre autour du soleil. D’ailleurs le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est éternel, on est éternel.

Hélène Fleury
août 2010

Source : Bureau of Public Secrets.

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