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Prise de parole d’occupant·e·s de la ZAD
lors de la mobilisation du 10 février

lundi 12 février 2018, par ZAD

On s’est dit qu’on pourrait commencer cette prise de parole par saluer l’abandon du projet d’aéroport. C’est une jolie claque qu’on met à l’État, aux multinationales et à leur progéniture, l’Utilité publique. Une claque comme il en arrive peu, et donc d’autant plus précieuse. Mise par d’innombrables mains, sur des décennies et par tout un panel de luttes de fond et de forme différentes. Il semble que son bruit résonne partout où l’opposition aux projets inutiles se fait déjà entendre. On en prend pas vraiment la mesure. Difficile de réaliser que le projet aberrant qui a accouché de cet espace-temps hors norme qu’est la ZAD n’est plus de ce monde. C’est lui, après tout, qui nous a réuni·e·s, nous a poussé·e·s à dépasser des clivages et à nous organiser collectivement. Ce n’est pas pour autant lui que nous voulons remercier maintenant, mais vous, les milliers de soutiens à travers le monde, avec une mention spéciale pour les dizaines de résistant·e·s de la première heure.

Si aujourd’hui nous occupons et habitons ce territoire, c’est à l’appel des habitant·e·s qui, il y a une dizaine d’années, ont demandé du renfort pour faire face aux premiers forages et travaux, pour défendre cette zone que le conseil général et l’État essayaient de vider. Et avec l’occupation des maisons, la construction de cabanes, c’est tout plein de cultures politiques qui débarquent dans ce coin de campagne. Des « squatteurs·euses » qui portent l’autogestion, l’action directe, des modes de vie et des pratiques radicales. Qui, au-delà de la lutte contre l’aéroport, font vivre une critique du système dans lequel des avions volent au-dessus d’un monde qui marche sur la tête. Et c’est dans ce contexte que toutes et tous, on s’est rencontré·e·s, on a grandi, évolué, entre voisin·e·s et camarades de lutte. On s’est confronté·e·s à des incompréhensions, des questions, des conflits, et on a aussi partagé des complicités, des coups de main, des réunions tard le soir et des cafés à 5 heures du mat’ pour guetter l’arrivée des flics. C’est à partir de tout ça qu’on construit cette lutte, en apprenant les un·e·s des autres.

Composer dans une telle diversité est étonnant. On se découvre une force collective insoupçonnée. On découvre aussi les limites de nos idéologies politiques, lorsqu’elles se heurtent aux réalités de nos constructions sociales. On a envie de pouvoir continuer à avancer là-dessus, ensemble, parce qu’on est beaucoup à considérer que la théorie ne suffit pas. C’est dans la pratique qu’on trouve concrètement des outils pour changer et faire évoluer nos interactions sociales et politiques. On ne veut pas seulement polir la vitrine d’une lutte qui attire des sympathies jusque sur les plateaux des médias dominants, on met aussi un enjeu fort à incarner le plus concrètement possible nos combats politiques.

Si ce qui se passe ici donne de l’espoir, alors on veut partager cette force et être solidaires avec celles et ceux qui luttent contre le système capitaliste, sa croissance, ses polices, ses frontières, ses armées, ses bulldozers et ses dominations structurelles ; que ces luttes soient dans la plus proche ville ou à des milliers de kilomètres. Mais ces personnes en parleront d’autant mieux elles-mêmes, dans leurs propres prises de parole.

Malgré cette victoire, on ne se fait pas d’illusion, tout n’est pas gagné. Car si l’État a reculé sur l’aéroport, son emprise ne s’arrête pas aux portes du bocage. Au contraire, maintenant que notre ennemi le plus clair et le plus commun a disparu, le capitalisme vert rêverait bien d’une zone éco-bio-participative, d’une intégration tranquille mais en règle. Le quota diversité, quoi. Ce futur-là de la ZAD nous donne la nausée, et c’est pour éviter ça que nous sommes et resterons en lutte, car c’est le seul moyen de ne pas voir disparaître les valeurs et transformations sociales qu’on a su faire vivre ici. Rester en lutte, c’est faire appel, chaque jour, à notre imagination, en slalomant entre contraintes et refus de céder. Rester en lutte, pour un territoire, un monde où on puisse s’épanouir, chacun et chacune à son rythme. Pour que tout ce que nous créons, faisons vivre, partageons et transmettons continue d’exister, y compris nos rêves les plus audacieux. Pour certain·e·s, l’abandon de l’aéroport marque l’aboutissement de la lutte. Pour d’autres, dont nous sommes, si nous sommes venu·e·s lutter ici, c’est contre le monde de l’aéroport, et pas seulement ce projet, qui n’en est qu’un symptôme. Cette victoire pour nous n’est qu’une étape, une bataille remportée dans ce long et fastidieux combat contre le pouvoir capitaliste.

Une nouvelle de ces batailles s’est ouverte immédiatement après l’abandon : celle pour l’avenir de la ZAD. Toutes les cartes sont rebattues, et on va pas vous cacher qu’on a parfois du mal à trouver des repères. On traverse pas mal de conflits, certains anciens et d’autres nouveaux. On est pas toujours certain·e·s de la direction qu’on prend mais on essaye d’y aller tou·te·s ensemble. Et on aimerait y aller au rythme de celles et ceux qui trébuchent. Aujourd’hui, l’occupation comme mode de contestation aux GPII a fait preuve de son efficacité, et c’est notre responsabilité collective de ne pas se dissocier de ces pratiques alors que la solidarité est désormais punie comme un délit.

À nous de soutenir la variété des complicités, des formes de vies hors cadre et des outils d’émancipation qui font notre force, hors des normes et des diktats. Vivre autrement, c’est essayer de faire grandir cet espace de liberté, sortir de nos zones de confort, nous réinventer sans cesse et refuser que nos vies soient aménagées par d’autres. « La ZAD c’est juste une étincelle » disait un panneau sur la route des chicanes. À nous d’en entretenir la flamme, en se préservant des coups de vent, afin de propager ensemble un immense feu de joie.

Source : zad.nadir.org
11 février 2018.

Photographie : B. Zon
trouvée sur Le Glob.

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