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Quand les rébellions dialoguent

jeudi 8 janvier 2015, par Guillaume Goutte

Le lundi 22 décembre 2014, à 10 heures, la première compartición du Festival mondial des résistances et des rébellions contre le capitalisme s’est ouverte, et ce dans deux endroits distincts du Mexique : dans la communauté San Francisco Xochicuautla (État de Mexico) et dans celle d’Amilcingo (État de Morelos). Les délégués avaient le choix de se rendre dans l’une ou l’autre, et j’ai, pour ma part, choisi de rester dans les montagnes boisées de Xochicuautla. Avant l’ouverture des prises de parole, les organisateurs du festival nous informent que les photos et les vidéos sont strictement interdites lors des interventions, seuls les enregistrements audio étant autorisés — une question de sécurité, sans doute, mais aussi une façon d’éviter les dérangements qu’occasionnent inévitablement les photographes et les vidéastes en pleine action. En outre, privés d’appareils photo, les délégués sont dès lors tout disposés à écouter et à participer...

La parole indigène

En toute logique, ce sont les délégués du Congrès national indigène (CNI) qui sont invités à prendre la parole en premier, pour expliquer leurs combats et partager leur digne rage. Et c’est à la société civile Las Abejas (les « abeilles »), en provenance d’Acteal (État du Chiapas), que revient la première intervention. Pour cette petite organisation tsotsil pacifique et catholique, proche des zapatistes sans pour autant les avoir rejoints, la date du 22 décembre est celle d’un triste anniversaire : il y a tout juste dix-sept ans, jour pour jour, des paramilitaires hostiles à l’autonomie indigène et proches du pouvoir faisaient irruption dans l’église d’Acteal et tuaient quarante-cinq indigènes de la société civile Las Abejas, sanctionnant ainsi les liens solidaires qu’elle entretenait avec l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). L’armée fédérale, qui stationnait à quelque deux cents mètres de là, n’intervint pas, laissant les paramilitaires commettre en toute liberté leur sinistre forfait. Et pour cause : cette expédition punitive s’inscrivait alors dans la stratégie de contre-insurrection que l’État mexicain mettait en œuvre pour écraser la rébellion zapatiste et ses soutiens. En rappelant ce massacre — qui fait inévitablement écho au crime d’Ayotzinapa —, les deux délégués de Las Abejas présents au festival pointent aussi, à nouveau, la responsabilité impunie des autorités, « cette mafia politique qui nous détruit » quotidiennement. Et ce douloureux rappel donne d’emblée le ton du festival, rappelant qu’ici comme ailleurs la lutte contre les dominants ne se fait jamais sans souffrance.

La compartición du CNI dure près de trois heures, de nombreux délégués prenant la parole, parfois pendant fort longtemps — tels les Yaquis du Sonora —, la durée des interventions n’étant ce jour-là pas limitée. Il serait un peu fastidieux ici de les évoquer une à une, et je me contenterai donc de faire une synthèse globale, mais forcément incomplète, de ce qui revint régulièrement et semblait être partagé par tous. Synthèse à laquelle j’ajouterai des remarques, qui n’engagent que moi, fruits des réflexions que ces interventions ont pu susciter.

La question de la terre est, bien sûr, au cœur de toutes les interventions, la cosmogonie indigène y puisant ses racines les plus anciennes. Autour d’elle s’articulent et se rejoignent deux combats primordiaux : celui pour la possession de la terre (principal moyen de subsistance de la plupart des communautés) et celui pour sa protection, pour sa défense, afin de « préserver l’équilibre de la planète ». Le constat a d’ailleurs été unanime : pour les communautés indigènes — et, au-delà, pour tout un chacun vivant sur cette planète —, la question de la terre est une question à la fois sociale, écologique et culturelle (même, ici, spirituelle). Et face à un capitalisme ravageur, qui détruit les forêts, éventre les montagnes, détourne et assèche les fleuves, ce combat pour la terre se doit d’être au cœur du mouvement anticapitaliste, qui ne peut s’en désintéresser sans condamner d’emblée le projet de société révolutionnaire qu’il porte en lui-même.

Toutefois, le combat pour la terre ne peut se suffire à lui seul, et il est enthousiasmant de voir que, dans la plupart des cas, il finit par ne devenir qu’un aspect, certes primordial, d’une lutte plus globale pour l’autonomie, entendue comme projet de société émancipateur, respectueux et garant de la liberté des peuples. L’émergence de cette exigence d’autonomie provient souvent des luttes elles-mêmes, de la façon dont elles s’auto-organisent, à la base, s’exprimant dès lors en dehors des voies institutionnelles, souvent souillées par le pouvoir et la corruption et entretenant la dépendance des communautés à l’égard des autorités municipales, étatiques et fédérales.

Mais la question indigène, au Mexique, n’est pas seulement « rurale », elle est aussi urbaine. Les villes, y compris le District fédéral (DF), comptent en leur sein de nombreuses communautés indigènes, notamment du fait des migrations, qu’il serait criminel d’oublier sous prétexte qu’elles n’évoluent pas dans les campagnes. En cela, l’intervention d’une organisation en résistance des communautés indigènes du DF fut particulièrement intéressante. Elle a dénoncé le tourisme prédateur qui s’empare, depuis quelques années maintenant, de la capitale du Mexique, et en particulier de son centre historique. Pendant que les grandes enseignes internationales s’y installent (McDonald’s, Burger King, Starbucks, Zara, etc.), nombre d’indigènes pauvres sont sans cesse repoussés toujours plus loin à la périphérie de la ville et, oubliés de tous, s’enfoncent dans la misère la plus dure. La vente ambulante, principal et terrible moyen de subsistance, est de plus en plus réprimée par les polices qui, fortes d’un arsenal létal, envahissent littéralement les rues du centre historique. La ville favorisant l’anonymat et l’individualisme, on peut comprendre les difficultés qu’affrontent ceux qui, refusant de céder au désespoir et à la résignation, s’efforcent d’organiser la résistance autour de ces questions-là. Et, en cela, l’œuvre de cette organisation est admirable et exemplaire et devrait pouvoir nourrir les luttes que nous menons, en France, contre les dynamiques similaires qui sévissent dans nos villes.

La répression et la violence reviennent également régulièrement dans les interventions. On ne compte plus, aujourd’hui au Mexique, les morts, les disparus, les torturés dans les rangs des militants. Les autorités ont d’ailleurs moins recours aux voies légales qu’à la peur, qu’elles s’efforcent d’introduire au sein des communautés et des esprits rebelles. La disparition des étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa en est l’exemple criant le plus récent, mais il n’en est qu’un parmi tant d’autres et la colère qu’il suscite n’est jamais que l’expression de la goutte d’eau qui fait déborder le vase, comme on dit sous les latitudes hexagonales. De fait, face à cette peur qui s’insinue un peu partout dans le pays, la nécessité de ne pas rester seul, de briser l’isolement et la marginalisation, se fait urgente. Et c’est là la raison d’être du CNI et de la Sexta nationale et internationale, qui sont autant d’espaces d’autonomie au service du dialogue et de la convergence des luttes.

La parole des rébellions internationales

La compartición du CNI terminée, les délégués de la Sexta internationale sont invités à prendre la parole, en leur nom ou en celui de leur organisation, collectif, groupe. Malheureusement, cette participation, pourtant à mon avis très importante, est assez limitée, seulement six délégués prenant la parole : la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (France), des collectifs canadiens de lutte contre les projets miniers et pour la régularisation des sans-papiers, la Fédération anarchiste de France, le réseau d’information et de correspondance francophone “la voie du jaguar”, un collectif de Buenos Aires et un camarade italien.

La Sexta française est donc plutôt bien représentée (trois interventions sur six). La délégation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes fait une belle prise de parole, présentant la lutte contre l’aéroport, laquelle fait écho, ici au Mexique, à des combats similaires, notamment à celui, victorieux, d’Atenco. Pour la Fédération anarchiste, dont je suis le délégué, je me contente, pour ce premier contact direct, de présenter rapidement l’organisation et nos luttes du moment, tout en exprimant l’importance des rébellions autonomes indigènes du Mexique dans l’élaboration de notre pensée politique et de nos pratiques (je mettrai prochainement en ligne le texte, rédigé le matin même après avoir compris que les délégations étrangères allaient être invitées à participer, lu pour l’occasion). Le camarade de “la voie du jaguar”, quant à lui, relate l’expérience de la Petite École buissonnière, une caravane partie cet été sur les routes du sud de la France pour parler des luttes indigènes du Mexique, notamment des zapatistes. Il évoque également la Cantine populaire des Pyrénées, squat du XXe arrondissement parisien expulsé, en août de cette année, par la mairie, après un an et demi d’activité alternative par et pour les précaires de la capitale.

Une participation au festival d’au moins vingt-cinq pays différents avait été annoncée par le sous-commandant insurgé Moisés dans le communiqué de l’EZLN en date du 19 décembre 2014. On est donc en droit, aujourd’hui, de regretter le faible taux de participation orale de la Sexta internationale lors de ce premier échange (à moins que la majorité ne se soit faite à Amilcingo), car ce festival se voulait être, dès l’origine, un espace de partage des expériences de lutte entre les différentes rébellions qui secouent actuellement le capitalisme planétaire. Gageons que nous serons davantage, à Campeche, dans la communauté de Monclova, à prendre la parole. Autrement, la portée politique de ce premier Festival mondial des résistances et des rébellions contre le capitalisme pourrait être quelque peu réduite. Il est rare de pouvoir bénéficier de tels espaces de dialogue, alors investissons celui-ci ! En nous invitant, le CNI et l’EZLN n’attendaient rien d’autre de notre part qu’une participation aux échanges. Alors, au micro, camarades !

La parole d’un autre Mexique

Les comparticiónes du CNI et de la Sexta internationale s’étant étalées sur toute la journée, celle de la Sexta nationale est reportée au lendemain, mardi 23 décembre 2014. Contrairement à la Sexta internationale, les interventions sont cette fois-ci très nombreuses. Souvent pertinentes, elles nous donnent à voir les luttes d’un Mexique urbain et prolétaire. Complémentaires de celles du CNI, essentiellement porteur des combats indigènes d’un Mexique rural, ces prises de parole nous permettent, à nous délégués étrangers, de saisir une bonne partie de la réalité de ce pays si hétérogène.

L’ouverture de cette troisième compartición se fait sur un ton lourd et grave, les parents des étudiants disparus d’Ayotzinapa s’exprimant en premier. Pour eux, comme je le relatais dans la première correspondance, les disparus sont toujours bien vivants. Et si le gouvernement s’entête à les déclarer morts, sans pour autant en avoir la moindre preuve tangible (excepté pour l’un d’eux), c’est pour mieux passer à autre chose, faire oublier au pays ce drame qui le déstabilise comme rarement. N’entreprenant rien de sérieux pour les retrouver, il préfère dépenser son énergie à essayer de calmer les colères légitimes. Il serait même allé jusqu’à proposer de l’argent à certaines familles de disparus pour qu’elles ne soient plus debout dans la lutte... Le spectre des élections législatives de 2015 angoisse sans doute ce gouvernement, qui pourrait y perdre gros si la colère ne désemplit pas. Les parents, dont les interventions ont arraché des larmes à bien des délégués, ont tenu à rappeler que ces élèves, tous fils de paysans pauvres, avaient intégré cette école pour pouvoir ensuite se mettre au service de leur peuple, de leur communauté. Ainsi cet enfant d’une quinzaine d’années qui nous a expliqué que son frère aîné, aujourd’hui porté disparu, avait rejoint l’école normale rurale d’Ayotzinapa pour y apprendre à enseigner l’espagnol afin de pouvoir ensuite donner des cours aux membres de sa communauté que la non-maîtrise du castillan handicape parfois lourdement.

D’autres interventions sont particulièrement graves, comme celle du Front populaire Ricardo Flores Magón, du Chiapas, qui a dû aller jusqu’à l’immolation publique pour obtenir la libération, le 4 décembre dernier, d’un de ses membres, incarcéré après avoir été victime de fausses accusations fabriquées de toutes pièces par les autorités.

En dehors de la seule répression, effroyable dans ce pays, les délégués de la Sexta nationale ont aussi évoqué certains des problèmes les plus graves rencontrés en milieu urbain. Ainsi de la spéculation immobilière, qui sévit notamment au DF et qui engendre une flambée tous azimuts des prix des logements, repoussant les pauvres toujours plus loin dans des habitations indécentes, quand ce n’est pas sur les trottoirs, à la merci des matraques des flics. Ainsi, aussi, des transports en commun, dont le développement ne répond jamais qu’à l’intérêt capitaliste, en l’occurrence celui de conduire le plus vite possible les travailleurs à leur lieu de travail, délaissant les autres itinéraires (liés aux loisirs, à la culture, etc.). La plupart de ces interventions insistent également sur l’urgence de s’organiser, en tant que travailleurs pauvres, pour se battre contre la privatisation galopante de l’espace public. Se réapproprier les quartiers, impulser des assemblées populaires, voilà quelques pistes qui sont données pour construire par nous-mêmes une ville nouvelle, et sortir des logiques capitalistes et de contrôle social.

Les interventions de la Sexta nationale ont donc été particulièrement riches, et très parlantes, surtout pour ceux qui, comme moi, évoluent dans des milieux essentiellement urbains. Il est d’ailleurs assez frappant de voir comment, toute proportion gardée, les mêmes logiques d’exclusion sont à l’œuvre d’un pays à l’autre. Les similitudes qui existent entre ces oppressions devraient maintenant nous faire réfléchir sur les façons dont nous pourrions faire converger les résistances que nous leur opposons.

Rendez-vous à Campeche

Le mardi 23 décembre 2014, une fois le soleil tombé sur les montagnes de Xochicuautla, la première compartición du Festival mondial des résistances et des rébellions prend fin, après trois journées d’échanges. Rendez-vous est donné au DF, pour les 24, 25 et 26 décembre, dans les terres du Front populaire Francisco Villa indépendant (FPFVI) pour assister au « festival culturel ». Quant à la seconde compartición, elle aura lieu à quelque vingt heures de route d’ici, dans l’État de Campeche, au sein de la communauté de Monclova. Les billets sont pris auprès des transports du festival. La caravane continue...

Guillaume
San Francisco Xochicuautla,
le 23 décembre 2014.

Source et à suivre sur :
La rencontre de ceux d’en bas

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