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Oaxaca

Voyage dans le pays des Chontal

mercredi 20 novembre 2013, par Georges Lapierre

Nous avions rendez-vous au marché de Tequisistlán, devant l’église, à midi. Nous avons hésité entre l’heure officielle et l’heure de Dieu, pourtant le lieu du rendez-vous aurait dû lever toute ambiguïté. C’est l’autorité du comisariado de Santa Lucía Mecaltepec qui est passé nous prendre après avoir fait des courses pour la communauté (essence, bouteilles de gaz, sacs de ciment et de chaux). Il est jeune, ouvert, il connaît bien la région, sa géographie et son histoire, ses difficultés et ses rejets. Les Chontal ne seraient pas originaires de la région. Ils ont peuplé la Sierra Sur à la suite d’une migration bien avant l’arrivée des Espagnols. Je n’en sais pas plus pour l’instant. Ils occupent un territoire assez vaste qui descend des hauteurs de la Sierra Sur jusqu’à la côte pacifique, limité au nord et nord-est par la présence du peuple Ayuuk (Mixe), à l’est et sud-est par les Binniza ou Zapotèques de l’Isthme, à l’ouest par les Zapotèques de la région de Loxicha, et au nord par les Zapotèques de la Vallée centrale.

Nous sommes entrés par la Reforma, lieu-dit sur la route fédérale qui va d’Oaxaca à Salina Cruz et Tehuantepec, pour prendre la direction de Santa María Ecatepec et nous avons commencé à monter, la redila chahutait et chalutait comme un vieille barcasse, puis nous sommes descendus dans les profondeurs de la montagne pour traverser un río gros des dernières pluies ; la nuit descendait et nous montions, nous nous élevions, nous avons pu apercevoir l’étendue d’eau de Jalapa del Marqués, petit miroir où se reflétait le couchant. Le vent, le froid, la nuit, heureusement que les cahots du chemin nous obligeaient à de constants exercices physiques pour ne pas être projetés de part et d’autre. À Ecatepec, nous nous sommes faufilés dans les méandres d’une piste qui allait nous conduire jusqu’à Santa Lucía Mecaltepec, lieu de notre destination, plus de quatre heures de route ! Nous étions tout grelottants, le froid nous avait pénétrés jusqu’aux os. Tout compte fait, je crois bien que c’est au Mexique que j’ai eu le plus froid, en tout cas où j’ai été le plus souvent surpris par le froid.

Un café bien chaud avec des petits pains et un verre de mezcal pour nous réchauffer…, un rêve ; la place était déserte, balayée par le vent, les voyageurs qui nous avaient accompagnés avaient vite retrouvé leurs maisons blotties dans les alentours, ne restaient que quelques jeunes gars qui déchargeaient le « camion ». Un rêve et pourtant, miracle, ce rêve allait se réaliser. Nous nous préparions à aller dormir dans les habitations que l’on nous avait attribuées — dans un ancien dispensaire tenu par une religieuse française, pendant plus de dix ans m’a-t-on dit, et qui avait laissé un souvenir impérissable — quand l’autorité nous a invités chez lui ; nous avons fait connaissance avec sa jeune femme, aux pommettes hautes et légèrement rougies, son petit garçon et sa toute petite fille, sa belle-mère et son beau-père, une forte et sympathique personnalité, ce beau-père, une personne vigilante, consciente des drames qui se jouent actuellement. Un café, des petits pains, une soupe et pour conclure, devinez… oui, vous avez bien deviné ; j’ai senti mon sang s’activer à nouveau pour irriguer mon corps jusqu’à la pointe des doigts.

J’ai bien aimé cette communauté d’environ trois cents âmes bien vivantes dont cent quarante adultes ; le soir, la cancha de basket-ball est envahie par un essaim de gamines et de gamins toutes tranches d’âge confondues, de ceux qui commencent à peine à marcher aux ados et ils jouent, jouent à perdre haleine, peu importe le vent glacial et la nuit, ils jouent regroupés en petits groupes en fonction de l’âge et du jeu que l’âge appelle, pas de disputes entre eux, pas de pleurs, ils jouent, ils jouent comme des forcenés.

Les charges importantes sont tenues par des hommes jeunes et d’expérience, j’ai senti entre eux comme une camaraderie de bon aloi. La communauté a pris soin de sa forêt, elle est bien conservée sur les cerros qui dominent le village. Peu de cultures en vue de la vente, peut-être quelques avocats, mais c’est plutôt en projet, quelques arbres fruitiers, pommiers, néfliers, des bananiers, la forêt apporte les cerisiers…, non c’est le champ de maïs avec ses frijoles (haricots) et ses calabazas (courgettes) qui se trouve au cœur de la vie communautaire, pas de bétail en liberté comme dans les communautés voisines, peut-être quelques bœufs dans la forêt en vue des fêtes. La source d’argent en dehors de la vente du surplus de maïs vient surtout de la migration, la coutume est de partir pour deux ou trois ans aux États-Unis et de revenir avec un peu d’argent de poche — si, comme me l’a malicieusement signalé un comunero, il n’a pas été bu en route —, argent que l’on utilisera parcimonieusement pour l’amélioration de la maison et du quotidien, et quelques achats vestimentaires. « Nous ne sommes pas pauvres, nous sommes seulement pauvres en argent », disent-ils et, en effet, outre la forêt et sa biodiversité convoitée depuis les accords de Kyoto, ils sont, pour leur malheur, assis sur un tas d’or et d’argent.

J’ai accompagné deux très jeunes avocats et une agronome (Fany) qui sont venus à la demande des habitants les informer sur les mesures gouvernementales les concernant ou, pour être plus exact, à quelle sauce on a l’intention de les manger. Toute une logique, toute une stratégie, commande l’ensemble des mesures prises par l’État, mesures qui semblent, à première vue, sans rapport entre elles. Qu’y a-t-il de commun entre Procede ou Fanar, Procampo, las Oportunidades, el Piso firme, et la Cruzada contra el hambre [1] ? Pourtant, une logique se dessine, terrible, elles visent toutes à affaiblir les liens communautaires, à désagréger les peuples et à intégrer, bon gré, mal gré, les populations à la société de consommation. La plus importante de ces mesures concerne la privatisation des terres communales, elle fait suite au traité de libre commerce entre le Mexique, les États-Unis et le Canada de 1992. Le gouvernement semble bien déterminé à aller jusqu’au bout et à imposer coûte que coûte la propriété privée. Ceux qui auront refusé tous les programmes de privatisation devront alors acheter la terre pour en faire une copropriété. S’ils ne peuvent pas l’acheter, ils seront considérés comme pauvres et l’État se substituera à eux.

La question des mines à ciel ouvert a été abordée, grave question qui touche tout le pays et qui se présente comme une véritable catastrophe pour les habitants des lieux convoités. Les multinationales obtiennent sans problème la concession couvrant plusieurs hectares de la part de l’État, il leur faut ensuite obtenir l’autorisation des habitants et alors tous les moyens sont bons : promesses, corruption des autorités, division de la communauté villageoise, formation de groupes de choc, appel à des pistoleros, assassinats — qui resteront impunis… N’ont-elles pas le soutien inconditionnel de l’ensemble de l’appareil d’État ? Déjà des géologues sont venus à Santa Lucía Mecaltepec prospecter le terrain, ils ont ramassé quelques cailloux le long du chemin et dans la montagne, ils ont promis de revenir pour entreprendre, cette fois, une prospection en profondeur et ensuite s’installer avec la bénédiction de tous les organismes gouvernementaux. Un homme prévenu en vaut deux, dit-on.

L’agronome a tenté de faire comprendre ce qu’était une semence transgénique face à un auditoire très attentif ; ces paysans sont fiers de leurs semences, de leur plan de maïs, de leurs coutumes, dont celles de se donner un coup de main entre voisins, d’échanger leurs semences, ils sont méfiants aussi, ils ne se fient à personne, ils vont être encore plus méfiants mais, attention, Monsanto a plus d’un tour dans son sac à semences ou dans le panier à malice de la ménagère. Déjà, dans bien des endroits de l’Oaxaca, le maïs indigène dit maïs criollo a été contaminé par le pollen du maïs génétiquement modifié, dont les graines avaient été achetées au marché ou données sous forme d’aides aux petits paysans par le gouvernement.

Nous sommes restés deux jours sur ce balcon de la Sierra qui descend par gradins jusqu’à la côte du Pacifique ; de ce balcon, la vue embrasse un immense panorama pour ne plus distinguer le ciel de la mer, ni la mer du ciel. Il faisait nuit et froid quand nous sommes repartis, heureusement, le mezcal nous avait réchauffés et nous avons entrepris la descente en direction de San Matías dans la bonne humeur. Nous avons traversé à pied San Matías dans un silence fantomatique pour trouver l’autobus juché sur un terre-plein ; des ombres l’entouraient, attendant l’ouverture de la porte. Il faut alors se précipiter pour trouver une place assise et ne pas entreprendre plus de six à sept heures de descente debout, toute la nuit accrochés au bastingage. À minuit, la porte s’est ouverte et j’ai trouvé une mauvaise place, coincé au-dessus de la roue, les jambes repliées et dans l’impossibilité de les étendre un tant soit peu. Des souvenirs de la Pologne du temps de Solidarnosc, du Niger et de ses embarquements pour la Libye se mélangeaient dans mon esprit, nous traversions en grinçant des villages endormis et le chauffeur faisait actionner son klaxon, qui retentissait comme la sirène d’un paquebot fantôme ; montaient alors quelques âmes frissonnantes, qui paraissaient en deuil, et nous repartions. À San Juan Alotepec, des couples, danseuses et danseurs enlacés, s’agitaient d’une façon somnambulique sur les derniers accents d’une cumbia qui se voulait endiablée, vision éphémère surgie dans la nuit ensommeillée et vite disparue avec le prochain virage. De virage en virage, le bus bringuebalant poursuivait sa descente, je me suis endormi. Une main secourable m’a réveillé, nous étions à Magdalena Tequisistlán, l’autobus nous a laissés sur la route fédérale pour prendre la direction de Salina Cruz. Nous, nous allions à Oaxaca.

Georges Lapierre
6 novembre 2013.

Notes

[1Procede ou Fanar : privatisation des parcelles communales ou ejidales aboutissant à la dissolution de l’assemblée agraire, la terre jusqu’alors inaliénable parce que commune, peut désormais être vendue, hypothéquée ou louée sans passer par l’accord des autres. Le Fanar fait suite au Procede pour ceux qui, pour différentes raisons, n’ont pas encore accédé à la privatisation.
Oportunidades : petite somme d’argent versée aux mères de famille sous certaines conditions ; Piso firme : coopération de l’État pour cimenter le sol à l’intérieur de la maison à la place de la terre battue.
Procampo, aide dérisoire apportée au petit paysan favorisant les produits destinés à la commercialisation comme le coton, le colza, l’orge, etc. — le maïs et le frijol ne venant qu’en cinquième et sixième positions — en échange du contrôle par satellite de la production.
La Cruzada nacional contra el hambre, dernière mesure gouvernementale à laquelle participent les multinationales de l’alimentation comme Nestlé, Walmart, Monsanto et d’autres remplissant le panier de la ménagère de galettes, de riz, de maïs, de frijoles et de nescafé.

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