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Zacatechichi, l’herbe aux rêves perdus

vendredi 11 mai 2018, par Fabrice Kilanovic

Accéder à l’au-delà par le rêve, voilà une croyance qui remonte aux premiers âges de l’humanité. Au Mexique comme dans d’autres parties du monde, les peuples originaires ont développé plus d’une mythologie à ce sujet. Cependant, la consommation de plantes sacrées pour y parvenir n’est pas une pratique très répandue. Certaines recherches affirment que c’est le cas des Chontales des Hautes Terres avec Zacatechichi.

Qu’en est-il donc du mystérieux pouvoir de l’Herbe des rêves ?

Zacatechichi (Calea Ternifolia ou Calea Nelsonii pour les botanistes) est une plante sylvestre de la famille des Asteraceae qui pousse au Mexique, dans les États de Morelos, Michoacán, San Luis Potosí et Oaxaca, au niveau des zones humides et ensoleillées inférieures à 300 mètres d’altitude sur des arbustes ramifiés allant de 50 centimètres à 3 mètres. Son nom provient de la langue náhuatl. Ses feuilles rugueuses, aux bords dentelés et au dos finement poilu, ont une forme ovale et pointue, et ses fleurs — qui sortent en septembre — ont l’aspect d’une trompette (blanche à la base et jaune dans la partie supérieure). Les historiens mexicains relatent que dans l’État d’Oaxaca, les curanderos (guérisseurs) l’ont longtemps utilisée pour ses propriétés curatives. Plus précisément dans la région de la Chontal Alta, où ses noms sont dans la langue vernaculaire Thiepelakano et en espagnol Zacate amargo et Hoja madre entre autres, son usage physique s’étendrait de la fièvre à l’asthme en passant par les nausées, la diarrhée, les maux d’estomac, le manque d’appétit, les coliques et l’affection de l’appendice. Mais c’est par rapport à l’usage mental que sont réputés en faire les Chontales de la Sierra (à distinguer des Chontales de la Costeña) que pour ma part je me suis intéressé à elle. En effet, lorsque l’on trouve des articles à son sujet sur internet [1], on apprend que les Chontales de la Sierra la consomment pour stimuler leur activité onirique, et ce dans un but à caractère religieux puisque sa consommation leur permettrait au sein des rêves d’entrer en contact avec certains esprits et certaines divinités qui, par ce moyen, pourraient leur révéler diverses informations (connaissances médicinales, localisations de personnes perdues, décisions à prendre dans leur vie quotidienne…). Ainsi Zacatechichi porte-t-elle aussi les noms de Hoja de Dios et Hojas de prodigiosa.

Son usage consiste premièrement à se retirer dans un lieu silencieux pour boire une infusion préparée avec ses feuilles séchées, son goût étant extrêmement amer (ce qui serait là la marque de ses propriétés magiques aux dires des Chontales de la Sierra), c’est en y ajoutant du miel que l’infusion devient supportable. Deuxièmement, quelques minutes plus tard, juste avant d’aller dormir, les effets de l’infusion sont à intensifier en fumant ces mêmes feuilles séchées. Le tout est censé entraîner une somnolence progressive, de légères hallucinations visuelles (vivacité des couleurs) et auditives ainsi qu’une augmentation du rythme cardiaque (effets confirmés en laboratoire). Selon les témoignages, ce serait quand la personne commencerait à entendre en elle-même les battements de son cœur qu’apparaîtraient les premières perceptions hypnagogiques. Au réveil, les détails des contenus oniriques seraient plus faciles à se remémorer ; d’autre part, leur netteté, leur durée et leur significativité s’en trouveraient renforcées. Quelques sites en ligne dédiés à la vente de psychotropes [2] ont par conséquent rebaptisés Zacatechichi sous le nom de Hierba de los sueños, assurant aux internautes la possibilité accrue d’expérimenter le rêve lucide qui — il faut le préciser — reste une hypothèse psychologique qui n’a encore jamais été avérée scientifiquement.

Les recherches en anthropologie culturelle ayant trait au domaine des rêves sont relativement nombreuses [3], les croyances et les pratiques religieuses qui lui sont associées ne sont pas rares, une grande quantité de peuples tout au long de l’histoire humaine en ont effectivement fait un des domaines privilégiés de l’accès aux expériences spirituelles. Certains anthropologues comme Edward Burnett Tylor ont en l’occurrence estimé que le rêve pourrait être à l’origine du religieux via l’animisme [4] ; d’autres comme Géza Róheim n’ayant pas hésité à émettre la théorie selon laquelle le rêve pourrait même être au fondement de la culture [5]. Toutefois, si on en mesure la proportion par rapport à toutes les traditions religieuses du rêve, de telles pratiques impliquant l’usage de plantes sont très peu répandues, le seul autre exemple connu en Amérique du Nord semble être Artemisia, auquel s’ajoutent Brugmansia Arborea en Amérique du Sud, Silene Capensis, Entada Rheedii, Uvuma-Omhlope et Mukanya Kude en Afrique subsaharienne, et Kawa Kawa en Polynésie [6]. La tradition chontale est donc suffisamment exceptionnelle pour être soulignée. Cela dit, les dernières études sérieuses sur la question remontent au début des années 1990, l’enquête la plus approfondie datant quant à elle de 1979 avec l’ouvrage Plantas de los Dioses : Orígenes del Uso de Alucinógenos de Richard Evans Schultes et Albert Hofmann. Ce fait anthropologique était par conséquent assez inédit pour que j’entreprenne une expédition dans la Chontal Alta, ne serait-ce que pour vérifier sa persistance en ce début de XXIe siècle.

Les Chontales tirent leur appellation des Nahuas qui à l’époque préhispanique désignaient sous ce vocable tous les groupes étrangers (il existe une population indigène du même nom dans l’État de Tabasco bien qu’elle n’ait aucun rapport avec ceux de l’État d’Oaxaca). Eux-mêmes se nomment dans leur langue Slijuala xanuc’ [7]. Celle-ci appartient à la famille linguistique hokana (du groupe joca-meridional et plus spécifiquement du tronc yemapacua) à l’instar de certains idiomes de l’État mexicain de Basse-Californie du Nord, du Honduras et du Nicaragua [8]. Les Chontales de la Sierra parlent un dialecte quelque peu différent de celui des Chontales de la Costeña, encore qu’il faille préciser que très peu de gens le maîtrisent aussi bien qu’au siècle dernier, il n’est pas enseigné dans les écoles et peu de livres dans ses termes circulent.

La région de la Chontal Alta — ou Chontal de la Sierra — est une des quinze aires linguistiques de l’État d’Oaxaca, elle se situe près de l’isthme de Tehuantepec au sud-est de l’État et comprend quatre municipios : Santa Magdalena Tequisistlán (21 communautés), Santa María Ecatepec (8 communautés), Asunción Tlacolulita (4 communautés) et San Carlos Yautepec (27 communautés) [9], elle s’étire de 175 à 2 440 mètres d’altitude. Les indigènes chontales (en comptant ceux de la Chontal de la Costeña, répartis quant à eux sur les municipios côtiers de Santiago Astata et San Pedro Huamelula) sont actuellement un peu plus de 7 000. Hormis la route internationale qui relie la ville d’Oaxaca à Tehuantepec et qui permet d’accéder aux localités chontales qui la bordent, les voies d’accès aux différents lieux de la Sierra Chontal sont pour le moins difficiles à emprunter : étroites et à flanc de ravins, souvent abruptes, très caillouteuses, sujettes aux éboulements et aux inondations, elles sont peu parcourues sur de longues distances par les locaux, si ce n’est les trois compagnies de transports en commun qui permettent de relier San Matías Petacaltepec et Santo Domingo Chontecomatlán à Tehuantepec presque chaque jour (si le nombre de passagers est suffisamment important pour partir), ce qui représente des voyages d’au moins cinq heures. Les seuls à sillonner l’ensemble de la Sierra fréquemment sont en fait les prêtres catholiques de la mission des OMI (Oblatos de María Inmaculada), domiciliés à Santa Magdalena Tequisistlán ; sans leur accueil et leur transport, cette investigation aurait été beaucoup plus compliquée à réaliser. Mises de côté les difficultés pratiques, la Sierra laisse voir une infinité de collines toutes plus verdoyantes les unes que les autres, parsemées de pins, de manguiers et de magueyes (dont la culture pour la production du mezcal accapare l’activité de la grande majorité des paysans chontales quand ils ne se consacrent pas à leurs milpas). Passé 1 500 mètres d’altitude, on aperçoit à l’horizon les reflets de l’océan Pacifique. Ses nuits nous offrent un ciel scintillant d’étoiles absolument magnifique, auxquelles répond la phosphorescence des lucioles. Quant aux Chontales eux-mêmes, je ne saurais trop les remercier pour leur disponibilité, leur intérêt pour l’étranger, leur hospitalité et leur générosité.

Mon principal objectif était de rencontrer quelques-uns des membres de l’Omticha (Organización de Medicos Tradicionales Indigenas de la Chontal Alta), organisation fondée en 1990 par une trentaine de curanderos locaux afin de remédier au manque de services étatiques en matière de santé. Hélas, j’ai découvert sur place que, n’ayant jamais eu de soutien politique et économique, l’organisation a été dissoute il y a une dizaine d’années. Le siège administratif qu’elle occupait à Santa María Ecatepec n’existant plus, il a donc fallu partir à la recherche des guérisseurs et des gardiens de la mémoire chontale sans savoir où ils se trouvaient. Heureusement, grâce à la coopération des habitants, un carnet d’adresses s’est peu à peu constitué.

En ce début de mai 2018, sur une période d’une semaine, et ce en pleine effervescence religieuse due à la fête de la Santa Cruz que célèbrent l’ensemble des Chontales catholiques (les diverses communautés comprennent également des pentecôtistes et des témoins de Jéhovah), j’ai eu l’opportunité d’interroger des personnes issues de dix communautés différentes (Santa Magdalena Tequisistlán, El Camarón, La Reforma, Santa María Ecatepec, San Juan Acaltepec, San Lorenzo Jilotepequillo, San José Chiltepec, Santa María Zapotitlán, San Matías Petacaltepec et Santa Lucía Mecaltepec) et plus particulièrement cinq Chontales connus pour avoir des savoirs médicinaux et/ou traditionnels considérables. Mes cinq interlocuteurs (quatre hommes et une femme) connaissaient effectivement nombre de plantes médicinales de la région, l’un d’entre eux a d’ailleurs participé à un inventaire réalisé par des chercheurs de l’Universidad Nacional Autónoma de México, ils reçoivent des patients très régulièrement, certains n’ont pas manqué de me conter quelques légendes (dont la plus emblématique, celle de Fane Kansini dit « Tres Chuparrosas », l’être mythique qui durant la guerre contre les Zapotèques au XIVe siècle aurait permis aux Chontales de recouvrer leur liberté), deux d’entre eux « lisent » encore les causes des maladies dans les œufs comme le faisaient leurs prédécesseurs, et mon interlocutrice m’a fait part de quelques rêves prémonitoires qui ont été largement déterminants pour sa trajectoire personnelle.

Malheureusement, la conclusion de ma petite recherche est totalement décevante : aucun des individus que j’ai questionnés ne connaît l’herbe sacrée dénommée Zacatechichi, Zacate amargo, Thiepelakano, Hoja madre ou Hoja de Dios, et personne dans la Chontal Alta n’utilise quelque herbe que ce soit pour rêver plus intensément et accéder au monde des esprits. On m’a bien montré quelques plantes à l’apparence et aux effets physiques en partie semblables, dont la confondante Trovador ou Tronadora (surnommée Chocolatillo) mais aucune trace de ladite « Herbe des rêves ». Triste nouvelle pour l’anthropologie des religions.

J’aurais aimé qu’on m’explique le mythe de l’origine de son pouvoir, quels gestes étaient autorisés et lesquels étaient interdits pour la cueillir, la préparer et la consommer, s’il y avait des lieux et des moments particuliers pour s’en servir, quelles sensations corporelles provoque-t-elle, quel genre de pensées engendre-t-elle, quelles informations ceux qui en prenaient cherchaient-ils à recevoir, quelles divinités permettait-elle de rencontrer et comment celles-ci se manifestaient-elles, si son usage n’était réservé qu’à certaines personnes et s’il n’était qu’individuel, s’il y avait des dangers pour ceux qui l’utilisaient sans la connaître, si les rêves faits après l’avoir ingérée pouvaient être racontés ou s’ils devaient rester secrets, si ces mêmes rêves possédaient un système d’interprétation qui leur étaient propres, s’il y avait une initiation pour apprendre à bénéficier de ses effets. Il semble bien que nul n’en saura jamais plus rien. Les documents en ligne qui traitent de son histoire affirment que son usage onirico-spirituel était limité à la Chontal Alta, il faudrait quand même vérifier s’il n’en reste pas quelque chose du côté de la Chontal de la Costeña, les deux sous-groupes ayant toujours conservé certaines relations.

Que s’est-il passé entre les derniers écrits datant d’il y a vingt-cinq ans et aujourd’hui pour qu’une telle coutume ait disparu du savoir traditionnel serrano-chontal ? Les guérisseurs avec lesquels nous nous sommes entretenus me l’ont avoué à regret : la plupart des connaissances et des pratiques sacrées se sont perdues en même temps que l’usage de la langue, le plus vieux d’entre eux (soixante-quatorze ans) étant de la première génération à avoir dû y renoncer, notamment forcé par les instituteurs de l’époque à abandonner la langue des anciens au bénéfice de l’espagnol. Le fait est que nos interlocuteurs ont moins été formés à la médecine traditionnelle par leurs ancêtres que par les réseaux indigénistes qui se sont développés depuis le milieu des années 1990 dans le but de promouvoir et organiser la régénération culturelle des peuples originaires en Amérique latine. Ils ont participé à beaucoup de rencontres sur le sujet, ont suivi des cours de botanique, lu des pléthores d’ouvrages, et ce n’est donc pas vraiment par transmission intra-ethnique qu’ils ont acquis ce qu’ils savent. Dans la Chontal Alta comme ailleurs, les méfaits de l’uniformisation nationaliste et les injonctions du « progrès » libéral ont causé bien des dégâts culturels, ce sont des pans entiers de la culture humaine qui sont tombés aux oubliettes durant le XXe siècle.

Était-ce sous la chaleur diurne des parties basses de la Sierra ou au milieu des vents frais qui traversent les nuits de ses parties hautes ? Était-ce un jour d’hiver ou d’été ? Était-ce la quête d’un homme ou d’une femme ? Jeune ou en fin de vie ? Un rituel particulier a-t-il été accompli ? Était-ce seul ou à plusieurs ? Quelle révélation souhaitait-il obtenir ? Nous ne saurons jamais où ni quand, mais là, quelque part dans ces montagnes, un jour, quelqu’un a versé un peu d’eau bouillante sur quelques feuilles séchées, avant de grimacer sous l’effet du contact de sa langue avec ce mélange amer, puis il a regardé les couleurs de la vie chatoyer en aspirant la fumée d’un petit cigare aux vapeurs tout aussi âcres, s’est allongé, fermant les yeux pour mieux entendre son cœur tambouriner dans sa poitrine et, emporté dans un rêve mystique, pour la dernière fois dans l’histoire de l’humanité, il a recueilli au plus profond de son âme la sagesse des divinités chontales. Ce jour-là, la foi en Thiepelakano, l’herbe divine, s’est probablement perdue dans le monde des rêves pour l’éternité.

Fabrice Kilanovic

Notes

[3Pour un passage en revue rapide, lire Jama S., Anthropologie du rêve, éditions des Presses universitaires de France, collection « Que sais-je ? », Paris, 1997.

[4Tylor E. B., La Civilisation primitive, tome 2, traduit de l’anglais sur la deuxième édition (1873) par Barbier E., Ancienne Librairie Schleicher, Paris, 1920.

[5Róheim G., Les Portes du rêve, Payot, Paris (1952), 1973.

[6Informations recueillies sur le lien suivant :
9 hierbas que te ayudan a tener sueños lúcidos

[7Informations recueillies sur le lien suivant :
Etnografía de los Chontales de Oaxaca (Slijuala xanuc)

[8Informations recueillies sur le lien suivant :
Chontales de Oaxaca o Tequistlatecos

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