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Coronavirus

mercredi 18 mars 2020, par Raoul Vaneigem

Contester le danger du coronavirus relève à coup sûr de l’absurdité. En revanche, n’est-il pas tout aussi absurde qu’une perturbation du cours habituel des maladies fasse l’objet d’une pareille exploitation émotionnelle et rameute cette incompétence arrogante qui bouta jadis hors de France le nuage de Tchernobyl ? Certes, nous savons avec quelle facilité le spectre de l’apocalypse sort de sa boîte pour s’emparer du premier cataclysme venu, rafistoler l’imagerie du déluge universel et enfoncer le soc de la culpabilité dans le sol stérile de Sodome et Gomorrhe.

La malédiction divine secondait utilement le pouvoir. Du moins jusqu’au tremblement de terre de Lisbonne en 1755, lorsque le marquis de Pombal, ami de Voltaire, tire parti du séisme pour massacrer les jésuites, reconstruire la ville selon ses conceptions et liquider allègrement ses rivaux politiques à coups de procès « proto-staliniens ». On ne fera pas l’injure à Pombal, si odieux qu’il soit, de comparer son coup d’éclat dictatorial aux misérables mesures que le totalitarisme démocratique applique mondialement à l’épidémie de coronavirus.

Quel cynisme que d’imputer à la propagation du fléau la déplorable insuffisance des moyens médicaux mis en œuvre ! Cela fait des décennies que le bien public est mis à mal, que le secteur hospitalier fait les frais d’une politique qui favorise les intérêts financiers au détriment de la santé des citoyens. Il y a toujours plus d’argent pour les banques et de moins en moins de lits et de soignants pour les hôpitaux. Quelles pitreries dissimuleront plus longtemps que cette gestion catastrophique du catastrophisme est inhérente au capitalisme financier mondialement dominant, et aujourd’hui mondialement combattu au nom de la vie, de la planète et des espèces à sauver.

Sans verser dans cette resucée de la punition divine qu’est l’idée d’une Nature se débarrassant de l’Homme comme d’une vermine importune et nuisible, il n’est pas inutile de rappeler que, pendant des millénaires, l’exploitation de la nature humaine et de la nature terrestre a imposé le dogme de l’anti-physis, de l’anti-nature. Le livre d’Éric Postaire Les Épidémies du XXIe siècle, paru en 1997, confirme les effets désastreux de la dénaturation persistante, que je dénonce depuis des décennies. Évoquant le drame de la « vache folle » (prévu par Rudolf Steiner dès 1920), l’auteur rappelle qu’en plus d’être désarmés face à certaines maladies nous prenons conscience que le progrès scientifique lui-même peut en provoquer. Dans son plaidoyer en faveur d’une approche responsable des épidémies et de leur traitement, il incrimine ce que le préfacier, Claude Gudin, appelle la « philosophie du tiroir-caisse ». Il pose la question : « À subordonner la santé de la population aux lois du profit, jusqu’à transformer des animaux herbivores en carnivores, ne risquons-nous pas de provoquer des catastrophes fatales pour la Nature et l’Humanité ? » Les gouvernants, on le sait, ont déjà répondu par un OUI unanime. Quelle importance puisque le NON des intérêts financiers continue de triompher cyniquement ?

Fallait-il le coronavirus pour démontrer aux plus bornés que la dénaturation pour raison de rentabilité a des conséquences désastreuses sur la santé universelle — celle que gère sans désemparer une Organisation mondiale dont les précieuses statistiques pallient la disparition des hôpitaux publics ? Il existe une corrélation évidente entre le coronavirus et l’effondrement du capitalisme mondial. Dans le même temps, il apparaît non moins évidemment que ce qui recouvre et submerge l’épidémie du coronavirus, c’est une peste émotionnelle, une peur hystérique, une panique qui tout à la fois dissimule les carences de traitement et perpétue le mal en affolant le patient. Lors des grandes épidémies de peste du passé, les populations faisaient pénitence et clamaient leur coulpe en se flagellant. Les managers de la déshumanisation mondiale n’ont-ils pas intérêt à persuader les peuples qu’il n’y a pas d’issue au sort misérable qui leur est fait ? Qu’il ne leur reste que la flagellation de la servitude volontaire ? La formidable machine médiatique ne fait que ressasser le vieux mensonge du décret céleste, impénétrable, inéluctable où l’argent fou a supplanté les dieux sanguinaires et capricieux du passé.

Le déchaînement de la barbarie policière contre les manifestants pacifiques a amplement montré que la loi militaire est la seule chose qui fonctionnait efficacement. Elle confine aujourd’hui femmes, hommes et enfants en quarantaine. Dehors, le cercueil, dedans la télévision, la fenêtre ouverte sur un monde fermé ! C’est une mise en condition capable d’aggraver le malaise existentiel en misant sur les émotions écorchées par l’angoisse, en exacerbant l’aveuglement de la colère impuissante.

Mais même le mensonge cède à l’effondrement général. La crétinisation étatique et populiste a atteint ses limites. Elle ne peut nier qu’une expérience est en cours. La désobéissance civile se propage et rêve de sociétés radicalement nouvelles parce que radicalement humaines. La solidarité libère de leur peau de mouton individualiste des individus qui ne craignent plus de penser par eux-mêmes.

Le coronavirus est devenu le révélateur de la faillite de l’État. Voilà au moins un sujet de réflexion pour les victimes du confinement forcé. Lors de la parution de mes Modestes propositions aux grévistes, des amis m’ont remontré la difficulté de recourir au refus collectif, que je suggérais, d’acquitter les impôts, taxes, prélèvements fiscaux. Or, voilà que la faillite avérée de l’État-escroc atteste un délabrement économique et social qui rend absolument insolvables les petites et moyennes entreprises, le commerce local, les revenus modestes, les agriculteurs familiaux et jusqu’aux professions dites libérales. L’effondrement du Léviathan a réussi à convaincre plus rapidement que nos résolutions de l’abattre.

Le coronavirus a fait mieux encore. L’arrêt des nuisances productivistes a diminué la pollution mondiale, il épargne une mort programmée à des millions de personnes, la nature respire, les dauphins reviennent batifoler en Sardaigne, les canaux de Venise purifiés du tourisme de masse retrouvent une eau claire, la bourse s’effondre. L’Espagne se résout à nationaliser les hôpitaux privés, comme si elle redécouvrait la sécurité sociale, comme si l’État se souvenait de l’État-providence qu’il a détruit.

Rien n’est acquis, tout commence. L’utopie marche encore à quatre pattes. Abandonnons à leur inanité céleste les milliards de banknotes et d’idées creuses qui tournent en rond au-dessus de nos têtes. L’important, c’est de « faire nos affaires nous-mêmes » en laissant la bulle affairiste se défaire et imploser. Gardons-nous de manquer d’audace et de confiance en nous !

Notre présent n’est pas le confinement que la survie nous impose, il est l’ouverture à tous les possibles. C’est sous l’effet de la panique que l’État oligarchique est contraint d’adopter des mesures qu’hier encore il décrétait impossibles. C’est à l’appel de la vie et de la terre à restaurer que nous voulons répondre. La quarantaine est propice à la réflexion. Le confinement n’abolit pas la présence de la rue, il la réinvente. Laissez-moi penser, cum grano salis, que l’insurrection de la vie quotidienne a des vertus thérapeutiques insoupçonnées.

17 mars 2020
Raoul Vaneigem

Messages

  • Aquí una reseña del artículo :
    https://vicentegutierrezescudero.wo...

    Enhorabuena por el texto desde el norte de España

    V

  • Bonjour,
    Merci à Raoul Vaneigem pour ce texte dont chaque mot fait significativement écho aux paroles muettes qui habitent nombre d’entre nous, tissant ainsi les fils d’un nouveau récit culturel commun, apte à nous délivrer de l’hystérie.
    Et lorsque ce vent de folie aura passé, on découvrira probablement que la « dangerosité » n’était pas un attribut du virus, mais de notre façon d’appréhender le vivant en général, et la maladie en particulier. On découvrira que des connaissances vitales sur le vivant ont été sciemment muselées et enterrées pour permettre aux « managers de la déshumanisation mondiale » de proclamer que notre salut dépend d’eux et de leur « science ». On découvrira que leur « science » nous a interdit de faire l’expérience de qui nous sommes vraiment, nous les êtres humains, et interdit d’expérimenter pleinement notre puissance, aussi bien de vie, de création que de guérison. Nous découvrirons la nouvelle science passionnante qui s’élabore dans les marges. Nous ne pouvons donc que nous réjouir si effectivement nous parvenons à nous garder collectivement « de manquer d’audace et de confiance en nous ». Merci à vous d’avoir publié ce texte.

  • « Le coronavirus est devenu le révélateur de la faillite de l’État. Voilà au moins un sujet de réflexion pour les victimes du confinement forcé. Lors de la parution de mes Modestes propositions aux grévistes, des amis m’ont remontré la difficulté de recourir au refus collectif, que je suggérais, d’acquitter les impôts, taxes, prélèvements fiscaux. Or, voilà que la faillite avérée de l’État-escroc atteste un délabrement économique et social qui rend absolument insolvables les petites et moyennes entreprises, le commerce local, les revenus modestes, les agriculteurs familiaux et jusqu’aux professions dites libérales. L’effondrement du Léviathan a réussi à convaincre plus rapidement que nos résolutions de l’abattre. »
    Comment peut-on tenir de tels propos alors qu’il est évident que partout dans le monde les Etats renforcent leur domination

  • Cher Simon,

    Les « évidences » se discutent. Lire ce texte de Louis de Colmar, « Stratégie d’autoconfinement de l’État et de l’économie » :

    https://lavoiedujaguar.net/Strategi...

    Pour « la voie du jaguar »,
    amicalement

  • et Dieu (!) sait qu’il le lui faut pour supporter le poids de ce qu’on lui fait porter. « Nous sommes en guerre » martèle un président de la république qui a pris soin de nous apprendre à... nous laver les mains avant qu’un plumitif conseiller en com ne lui révèle les vertus de l’anaphore. En guerre, certes, « ils » le sont depuis des décennies contre tout ce qui entrave leur inextinguible soif de profits et tous ceux (et celles, voir le sort fait pas nos héros en uniformes aux marcheuses nocturnes le 8 mars) qui ont l’outrecuidance de défendre des acquis sociaux durement gagnés. Vive les 60h par semaine et la journée de 12h : l’OMS s’inquiétera plus tard des conséquences sur la santé de ceux qui y seront contraints. Ne serait-il pas possible d’embaucher ?

    « L’agriculture manque de bras » ... laquelle ? Celle qui produit des fraises et des tomates insipides fordées au néon et hors sol ? qui entasse deux cents ou trois cent mille poules qui après avoir pondu quelques centaines d’oeufs seront broyées vivantes pour fabriquer des boîtes de pâtés pour chats et chiens qui, accessoirement, permettront à nos retraités désargentés de se nourrir...

    En guerre, le capitalisme financier l’est contre les peuples, qu’on dresse les uns contre les autres, qu’on bombarde allégrement, dont on pille les ressources naturelles, contre toute forme de droits et qui ne connaît que seule loi : celle du marché, du profit.

    Il ne manque pas d’alliés, à commencer par les media qui reprennent en choeur les couplets à la rhétorique ampoulée d’un pouvoir méprisant, arrogant et cynique, dépassé par les événements et dont les palinodies seraient risibles si elles n’étaient pas odieuses, secondés par une opposition « responsable » qui reprend à l’unisson le vieux refrain de l’union sacrée... comme en 14 !

    Oui, ce virus a bon dos.

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