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Chiapas

Dans les cuisines collectives du conseil de bon gouvernement

vendredi 16 mars 2012, par Mariana Mora

Témoignage traduit par Ángel Caído et publié en document annexe de L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste, essai de Raúl Ornelas Bernal, par les éditions Rue des Cascades (Paris, 2007).

Caracol IV Torbellino de Nuestras Palabras
(Tourbillon de nos paroles)
Ejido Morelia, en territoire zapatiste.

Emiliana ne s’éloigne pas même un instant du fourneau. C’est l’hiver, une brise glaciale menace de s’engouffrer par la porte du centre régional zapatiste et de refroidir le seul recoin chaud dans toute la bâtisse. Pour décourager le vent dans ses intentions, Armando, de corvée de cuisine aussi, cale un rondin de bois devant l’entrée et revient remuer les haricots qui mijotent dans un gros pot en aluminium prévu pour de grandes rations d’aliments. De son côté, Emiliana se charge d’attiser les flammes pour obtenir le plus de chaleur possible. À l’aide d’une petite cuillère en métal, elle rajoute généreusement du sucre dans le thé au citron qu’elle a préparé. C’est bientôt l’heure du repas de midi et la cuisine se remplira vite d’une trentaine de femmes et d’hommes tseltales, tojolabales ou tsotsiles venus au Caracol IV effectuer leur service d’une semaine au sein du gouvernement autonome zapatiste.

C’est la troisième fois qu’Emiliana participe au conseil de bon gouvernement. Jeune femme peut-être âgée de vingt et un ans, elle est déléguée de sa commune autonome, qui porte le nom de Primero de Enero (« 1er Janvier »). Elle dit qu’elle est tsotsile mais que sa famille est allée vivre dans un village tzeltal, ce qui fait qu’elle parle deux langues mayas. Elle porte des pantalons noirs légèrement ajustés, un chemisier bleu ciel et une pelisse chinée. Un léger foulard lui sert de mantille pour se protéger du froid. Ses épais cheveux sont relevés en arrière, mais il s’en échappe régulièrement une mèche fournie qu’elle passe son temps à remettre en place et qui lui cache un œil. Le regard franc, elle respire l’enthousiasme de quelqu’un qui s’est lancé dans quelque chose de nouveau. Assise sur une chaise taillée dans un tronc d’arbre, elle nous fait part de ses impressions devant ses nouvelles responsabilités.

« Au début, je ne voulais pas accepter ce cargo (cette responsabilité). Je pensais que je ne pourrais jamais y arriver, mais à force on m’a convaincue. Moi, je disais que je ne m’en sortais pas trop avec les chiffres et que c’est tout juste si je sais lire et je parle mal le castilla (nom que les indigènes donnent à l’espagnol parlé au Mexique). Mais les compañeros me disaient que bien sûr je pouvais et que la seule chose dont j’avais besoin, c’était d’en avoir envie et que ça me plaise, parce que ici on apprend de tout. »

Toute la semaine, elle est restée de permanence dans les bureaux du conseil de bon gouvernement où affluent des groupes d’habitants des communautés indigènes tseltales, tojolabales et tsotsiles de la région, qu’ils soient zapatistes ou affiliés à d’autres partis ou organisations, venus demander au conseil de résoudre des conflits. Rien que les premiers jours, Emiliana a eu à écouter l’exposition de cas des plus variés : un conflit agraire opposant une organisation paysanne non zapatiste et une nouvelle localité de l’EZLN ; une coupe d’arbres sur une colline d’un village voisin, en violation flagrante des accords passés par cette région en matière de protection de l’environnement ; plusieurs affaires de divorce et même un viol. Mais cela ne s’arrête pas là, bien d’autres personnes sont venues pour régler des litiges. Un représentant de la mairie « officielle » (c’est-à-dire de l’État mexicain) d’Altamirano, responsable des travaux publics et des services, est venu négocier l’aménagement d’un chemin situé en territoire zapatiste. Un fermier retraité qui a encore sa maison à Altamirano est venu demander un permis pour récupérer trois hectares de ses anciennes terres. Et les dirigeants d’une organisation paysanne ont fait le voyage jusqu’au Caracol IV pour tenter de résoudre un problème de terres zapatistes limitrophes avec celles d’un village qui dépend de leur organisation. Sans compter les membres de la commission d’enseignement autonome qui sont passés déposer un rapport sur l’état d’avancement d’un nouveau manuel de lecture et d’écriture en tseltal, en tojolabal et en tsotsil, ainsi que les membres de la « commission de technologie appropriée » qui sont venus demander dans quelles communautés ils devaient se rendre pour y installer les W-C secs qu’ils ont construits dans leurs ateliers.

Emiliana dit avoir la tête qui lui tourne du tourbillon d’informations dans lequel elle s’est vue plongée en quelques jours. Elle ne sait pas encore comment assimiler le tout et admet volontiers qu’assumer le gouvernement d’une manière très « autre » constitue un défi incroyable. Ici, le gouvernement zapatiste remplit ses fonctions en marge des institutions mexicaines. L’autonomie est inséparable de la résistance, de sorte que les projets éducatifs et ceux de technologie appropriée, de santé et de production agricole sont mis en place sans aucun soutien financier et sans l’aide des institutions du gouvernement officiel. En termes de droit, le gouvernement autonome et par conséquent les communautés indigènes zapatistes ne font ni plus ni moins qu’usurper les attributions du gouvernement local du Chiapas, attendu qu’ils existent parallèlement à la mairie d’Altamirano (distante de sept kilomètres à peine) et qu’avec le temps ils assument bon nombre de fonctions qui relèvent de la municipalité officielle.

Le gouvernement autonome, c’est-à-dire le conseil de bon gouvernement et sa commission de vigilance ainsi que les différentes commissions de gestion ne se contentent pas de résoudre des conflits dans le cadre de la transformation des rapports sociaux au niveau local, mais assurent également la coordination des différentes tâches que s’est données l’autonomie indigène. La construction des infrastructures des différents villages est supervisée par la commission de technologie appropriée, tandis que la commission d’enseignement se charge d’élaborer un système éducatif plurilingues et interculturel en rupture totale avec le modèle pédagogique des écoles officielles. La création d’un système de santé autonome veut fondre en une seule pratique les savoirs considérés traditionnels des sages-femmes et les enseignements de la médecine occidentale. Enfin, c’est la commission de production, de la terre et du territoire qui supervise la mise en place d’une production autonome visant à améliorer le niveau de production alimentaire, tout en assumant la tâche ardue consistant à trouver de nouveaux débouchés pour la production de café et de miel, de même que pour l’artisanat et le bétail.

Comme dans le cas d’Emiliana, les délégués détachés au conseil de bon gouvernement effectuent dans le cadre de leur « tournée » un service qui s’étend d’un dimanche à un autre. Au cours de cette semaine de travail, ils se chargent de problèmes de gestion, de la résolution de conflits et de l’application des accords pris collectivement pour déléguer aux représentants qui prendront la relève les tâches en suspens. À la fin de leur semaine, ils regagnent leur village respectif pour y reprendre les travaux quotidiens : aller chercher de l’eau potable, s’occuper des enfants, récolter le café de la collectivité, participer aux assemblées du village, débroussailler les abords du potager où poussent les frijoles (les haricots), préparer les tortillas (les galettes de maïs), bref, les innombrables tâches qui garantissent la survie de leurs communautés. Cinq semaines plus tard, ils devront à nouveau se transformer en ce corps collectif qui applique les décisions des peuples zapatistes.

Cependant, être le gouvernement et agir en tant que tel va plus loin. En effet, les conseils de bon gouvernement sont aussi un lieu de formation politique dont l’enjeu est également la construction rotatoire d’un pouvoir collectif. C’est sans doute la première leçon qu’a retenue Emiliana, qui a accepté de participer au conseil après avoir pris conscience des possibilités qui s’offraient à elle en vivant dans une communauté zapatiste.

« Avant, moi, je travaillais à Comitán (la ville la plus proche, ancien comptoir colonial où la plus grande partie de la population, qui détient le pouvoir politique et économique, n’est pas indigène), parce que je pensais que mon village n’avait plus rien à me proposer. Je suis partie travailler pour une dame. Je pensais qu’en ville je me formerais en tant que personne. J’ai commencé à faire la bonne, je nettoyais la maison, je cuisinais pour ma patronne et je travaillais aussi dans une boutique d’artisanat qu’elle avait dans le centre de Comitán. Mes parents ne voulaient pas que je m’en aille, mais moi, je pensais qu’en ville j’allais apprendre plein de choses. Seulement, on me traitait très mal, comme les autres employées d’ailleurs. Ils nous criaient que nous n’étions que de maudites sales Indiennes, des sales Indiennes feignasses, des sauvages. On ne nous donnait presque rien à manger et on nous faisait travailler des tas d’heures en plus. Un jour, j’en ai eu assez d’être traitée comme ça. Personne ne m’avait jamais humiliée de cette manière, dans mon peuple on ne traite pas les gens comme ça. C’est pour ça que je suis rentrée dans ma communauté et que j’ai accepté ma responsabilité, mon cargo, dans le conseil. »

Emiliana représente la nouvelle génération de jeunes qui ont grandi dans le zapatisme. Ils avaient dix ans quand a eu lieu le soulèvement armé du 1er janvier 1994 et ils sont maintenant en âge de commencer à assumer des responsabilités au sein d’un gouvernement indigène autonome et rebelle. Dès 1996, date à laquelle l’Armée zapatiste a signé avec le gouvernement fédéral les Accords de San Andrés concernant les droits et la culture indigènes, les bases de soutien zapatistes ont commencé à appliquer d’elles-mêmes ces accords dans les faits (accords qui, bien que signés, n’ont toujours pas été reconnus ou respectés par le gouvernement mexicain). Si les mots sont bien synonymes de l’action, comme c’est le cas dans les langues mayas, alors le simple fait d’accorder sur le papier une série de droits culturels, et notamment celui à l’autodétermination des peuples et à leur autonomie, suffit largement pour commencer à exercer ces droits.

C’est ainsi qu’à partir de 1996 les assemblées communautaires et régionales zapatistes commencèrent à désigner des personnes pouvant remplir de telles fonctions, en se fondant en partie sur leur capacité à prendre des initiatives mais surtout sur leur disposition à servir leur peuple. C’est ce qui a lieu, à différents niveaux d’organisation et de façon plus ou moins achevée, dans trente-huit communes autonomes zapatistes, dont la zone d’influence recouvre un tiers de l’État du Chiapas. Les premiers postes attribués au sein du gouvernement autonome ont d’abord concerné la commission de la terre et du territoire, chargée de répartir les terres reprises aux grands propriétaires après la guerre de 1994 et d’y installer des familles, ainsi que les conseils autonomes, chargés de faire appliquer les accords pris par les assemblées des communes autonomes.

À partir de 2003, les conseils autonomes et les commissions respectives de chaque village ont été rassemblées dans cinq « Caracoles » (escargots), ayant chacun leur conseil de bon gouvernement, créés précisément dans le but de servir à la coordination des fonctions de gouvernement entre différentes communes autonomes – le Caracol IV, par exemple, concerne sept de ces communes –, de manière à renforcer la construction de l’autonomie et à influer plus fortement sur les rapports sociaux et politiques au niveau local. Dans cette étape, la nouvelle génération de zapatistes a joué un rôle déterminant. Tandis que, dans les années qui ont précédé 1994, la formation politique des jeunes s’effectuait « dans la montagne », en tant que miliciens ou en assumant un rôle politique au sein de l’organisation de l’armée rebelle, aujourd’hui, l’un des lieux privilégiés pour obtenir un bagage politique est le conseil de bon gouvernement, dans la commission de vigilance et dans les différentes responsabilités à occuper dans les communes autonomes. Le fait est que, dans les communautés zapatistes, la plupart des femmes et des hommes âgés de plus de seize ans occupent une responsabilité, au niveau communautaire ou régional, au service de l’autonomie. Emiliana raconte que tous les jeunes adultes de son village ont un travail, que ce soit comme responsable d’un collectif qui fait le pain, comme responsable du potager collectif, comme promoteur ou promotrice de santé, comme responsable de la technologie appropriée ou comme délégué de l’enseignement autonome.

Pourtant, treize ans après le soulèvement zapatiste, les conditions sociales et économiques sont encore très difficiles pour les jeunes générations, car la construction de l’autonomie indigène zapatiste s’effectue dans une réalité se caractérisant par le manque de possibilités de croissance. En effet, dix ans après l’entrée en vigueur de l’Alena (Accord de libre-échange nord-américain), il est devenu plus rentable d’aller travailler un mois dans l’industrie pétrolière de l’État de Tabasco et d’acheter le maïs dont on a besoin pour survivre que de travailler pendant toute une année un hectare de la milpa, les plantations des indigènes mayas. Alors même que les bases de soutien zapatistes travaillent des extensions de terres reprises lors de la guerre de 1994 et possèdent donc une base matérielle leur permettant d’améliorer leurs conditions de vie, un tel paradoxe fait que l’économie agricole tout autour des territoires zapatistes est à ce point dégradée que la survie relève d’un défi quasi insurmontable. L’émigration s’impose donc toujours plus comme une solution séduisante pour les jeunes indigènes du territoire sous influence zapatiste. Durant toute l’année, plus du tiers des jeunes des communautés indigènes de la région d’Altamirano travaillent comme saisonniers dans le secteur hôtelier de Cancún et de Playa del Carmen. Des milliers de jeunes Choles, Tseltales, Tojolabales et Tsotsiles, zapatistes et non zapatistes, font le maçon sur toute l’étendue de la Riviera Maya, le littoral touristique.

Pour des femmes jeunes comme Emiliana, il y a aussi le service domestique. La ville retrouve aujourd’hui le rôle qu’elle a joué pendant des siècles aux yeux des habitants de la campagne et redevient ce lieu prétendument prospère où un membre d’un village indigène peut parvenir à sortir de la misère et de l’exploitation, endémiques en milieu rural. Cependant, l’expérience d’Emiliana lui a démontré le contraire, aussi a-t-elle choisi de rentrer dans son village, en dépit des obstacles et des contradictions qui existent tant à la ville qu’à la campagne.

Emiliana exerce depuis relativement peu de temps la responsabilité qui va être la sienne au sein du conseil de bon gouvernement pendant un total de trois ans, mais elle parle de sa décision en faisant preuve d’un grand discernement. Elle sait qu’une base matérielle est essentielle pour que la pratique de l’autonomie permette aux gens d’améliorer leurs conditions de vie, mais simultanément elle pense qu’avoir des terres ne suffit pas pour que l’attitude envers les indigènes du Mexique et le traitement qu’ils subissent changent réellement. Cette redistribution matérielle doit en effet s’accompagner de pratiques d’autogouvernement et il faut donner un nouveau sens au fait d’être indigène. Elle a choisi de faire ce pari aussi bien comme partie de sa formation en tant qu’individu que comme partie d’une construction collective.

Elle conclut par une réflexion toute personnelle notre rencontre dans la cuisine collective du Caracol IV : « Je me suis rendu compte que c’est ici que je peux apprendre le plus de choses et que je peux être le plus utile à mon peuple. Je m’étais trompée en pensant que le savoir n’était qu’en ville et que dans mon village je ne pouvais rien apprendre de nouveau. Mais pour être un bon gouvernement, nous devons apprendre et écouter. C’est beaucoup plus difficile, mais je suis ici pour servir mon peuple. Moi, j’ai des responsabilités dans le conseil de bon gouvernement pour que plus jamais un kaxlan (un non-indigène) ne traite de “sale feignasse d’Indienne” une jeune comme moi. »

Mariana Mora
San Cristóbal de Las Casas,
novembre 2006.

Traduit par Ángel Caído.

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