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L’autonomie, axe de la résistance zapatiste (I)

Du soulèvement armé à la naissance des Caracoles

dimanche 4 mars 2012, par Raúl Ornelas Bernal

Écrit à la fin de l’année 2003 au Mexique, cet essai de Raúl Ornelas Bernal a été traduit de l’espagnol par Ángel Caído et édité en 2007 à Paris par Rue des Cascades.

Donnant au processus social en cours au Chiapas sa dimension historique, dans la perspective ouverte par le mouvement paysan insurgé makhnoviste d’Ukraine et les collectivités agricoles d’Aragon, l’auteur entreprend l’analyse de la pratique des communautés zapatistes et en offre une utile synthèse.

Avant une nouvelle édition actualisée, en accord avec l’auteur et les éditions Rue des Cascades, nous publions ici, en cinq parties, le texte d’origine.

« Nous avions déjà un territoire sous notre contrôle et c’est pour l’organiser que se sont créées les communes autonomes. L’EZLN ne manquait pas d’idées sur ce qu’est un village organisé et libre. Le problème, c’est que l’on n’a pas affaire à un gouvernement qui obéit, mais à un gouvernement autoritaire qui ne t’écoute pas, qui ne te respecte pas, qui pense que les peuples indiens ne savent pas penser et qui veut nous traiter d’Indiens frustes et traîne-savates. Mais l’histoire les a tous remis à leur place et leur a montré que nous savions penser et que nous savions nous organiser. L’injustice et la pauvreté te font penser, te donnent des idées, te font réfléchir à comment les réaliser, même si le gouvernement ne t’écoute pas. »

Major insurgé d’infanterie Moisés, EZLN

Les lectures les plus diverses ont été faites de la lutte des communautés zapatistes du Chiapas. Les propositions avancées par ce mouvement social audacieux ont suscité bien des réactions, qui vont du rejet pur et simple à l’apologie sans réserves. Tout aussi nombreuses sont les analyses de commentateurs et acteurs politiques qui se montrent pour le moins sceptiques au regard de la lutte zapatiste, en particulier celles qui émanent de ce que l’on pourrait appeler la gauche communiste.

Une révision de telles analyses nous amène à constater un manque flagrant de connaissances quant aux propositions et aux réalités constituant l’essentiel du combat mené par les zapatistes. C’est l’objet de cette étude, où nous nous proposons de relever les aspects à nos yeux les plus importants de la construction de l’autonomie dans les communautés rebelles du Chiapas. Pour nous, le développement de l’autonomie explique la force et la vigueur de cette lutte menée depuis vingt ans dans les gorges de la forêt Lacandone et dont l’EZLN, l’Armée zapatiste de libération nationale, est une expression fondamentale, mais non la seule.

L’enjeu primordial de ce texte est de circonscrire les lignes générales du discours et de la pratique zapatistes touchant à l’autonomie, en traitant deux points : l’évolution de cette autonomie, du soulèvement zapatiste à la naissance des Caracoles, et les rapports entre autonomie et pouvoir. Cela fait, nous en tirerons quelques conclusions préliminaires concernant le développement du projet d’autonomie des communautés zapatistes.

Notre analyse participe de l’étude de « l’œuvre constructive des révolutions », en particulier des révolutions paysannes. Bien que ce texte ne mentionne que brièvement d’autres expériences historiques, notre travail s’est nourri de la relecture des luttes des paysans d’Ukraine (1918-1921) et de celles des paysans de l’Aragon et de la Catalogne (1936-1939), dont les tentatives de construire l’autogestion et l’autonomie présentent de grandes similitudes avec l’expérience zapatiste.

Au vu des progrès dans leur autonomie mis en évidence par neuf ans d’autogouvernement et par la création des Caracoles, nous pensons que l’on ne peut se contenter d’approfondir les intenses débats suscités dans le domaine de la théorie politique, mais qu’il est essentiel d’entreprendre l’analyse de la pratique des communautés zapatistes, en résistance depuis 1994. L’anniversaire « 20 et 10 » célébré par l’EZLN est pour nous un motif supplémentaire de le faire [1]. Disons tout de suite que cette étude est une première approche de la question, ce qui nous mène à accentuer plutôt ce qui relève de la construction de cette expérience d’autonomie ; les limites et contradictions d’un tel processus sont ici seulement évoquées, leur étude détaillée faisant l’objet d’une recherche en cours.

I. Les voies de l’autonomie

Aussitôt après leur soulèvement armé, le 1er janvier 1994, et les douze jours de guerre ouverte qui ont suivi, les zapatistes ont entrepris de tisser des réseaux de résistance avec la société civile et ont cherché à établir un dialogue avec les forces politiques et sociales de l’État du Chiapas et de l’ensemble du Mexique. La construction de l’autonomie occupe une place centrale dans cette dynamique : construire les bases permettant la survie des communautés a constitué la véritable force de la lutte zapatiste, faute de quoi la guerre larvée menée par le gouvernement mexicain serait parvenue à limiter considérablement l’ampleur de cette lutte.

Le premier élément que nous voudrions relever est l’évolution historique d’un tel processus d’organisation autonome. D’emblée, on ne peut que souligner la remarquable continuité entre la démarche et la pratique zapatistes en ce qui concerne la construction de l’autonomie.

De janvier 1994 à la naissance des Caracoles en août 2003, l’autonomie n’a cessé d’être conçue comme un projet réalisé par les populations civiles et dans lequel les militaires n’exercent qu’une fonction d’« accompagnement » – fonction sans aucun doute essentielle, mais qui part d’une volonté évidente de ne pas intervenir directement dans l’exercice du gouvernement. Dans toutes les déclarations fondamentales de l’EZLN et dans toutes les étapes cruciales de la construction des pouvoirs autonomes, les zapatistes ont signifié clairement que les tâches propres au gouvernement ne devaient pas être effectuées par l’armée rebelle. La création des Caracoles est un pas supplémentaire fait en ce sens. En effet, une fois consolidées les bases de l’autogouvernement, l’EZLN se dégage entièrement de toutes responsabilités gouvernementales, responsabilités qu’elle exerçait de fait (notamment dans la relation des communautés avec « l’extérieur »), et s’érige en gardien et garant de la construction de l’autonomie. Nous reviendrons sur ce point.

Bien que les pratiques d’auto-organisation soient très anciennes au sein des communautés indiennes du Chiapas, il est permis de situer la naissance des régions autonomes zapatistes en décembre 1994. Après une première tentative infructueuse de dialogue avec le gouvernement mexicain, et devant la fraude qui impose un candidat du PRI au poste de gouverneur du Chiapas, l’EZLN met fin à une trêve qui durait depuis bientôt un an et quitte ses positions dans la forêt et dans les montagnes pour rejoindre les territoires habités par les « bases de soutien » zapatistes.

Le 8 décembre est lancée la campagne « Paix avec justice et dignité pour les peuples indiens » et, couverts par l’avancée des troupes zapatistes, les habitants des lieux concernés annoncent la fondation de trente nouvelles communes qui recoupent les zones sous influence de l’EZLN au Chiapas. Comme on peut s’en rendre compte, la mise en place de cette autonomie recouvre un territoire étendu où vivent des centaines de milliers de personnes. Dès lors, durant huit ans, les « bases de soutien » de l’EZLN ont consacré leurs efforts conjugués au développement de leur autogouvernement et à l’amélioration de leurs conditions de vie et ont convié d’autres groupes à participer à cette expérience d’organisation autonome.

En dépit d’innombrables agressions – de l’offensive militaire de février 1995, dont le but était de décapiter l’EZLN, à celle de 1998, contre les communes autonomes –, ces instances autonomes n’ont cessé de travailler à la satisfaction des besoins essentiels des habitants des communautés zapatistes. De sorte que l’autonomie n’est ici ni seulement ni principalement un projet politique, mais bien un processus de création autogérée de la vie sociale dans ces communautés. Leurs plus grands mérites consistent à avoir « pu survivre à des persécutions, à un harcèlement et à une pauvreté rarement rencontrés dans l’histoire du monde. Mais pas seulement. Les conseils autonomes sont parvenus, avec le soutien fondamental des “sociétés civiles”, à mener à bien une tâche titanesque : construire les conditions matérielles de la résistance ». (Sous-commandant insurgé Marcos, La Treizième Stèle, cinquième partie.)

La formation et le fonctionnement des communes autonomes rebelles zapatistes (Municipios Autónomos Rebeldes Zapatistas, Marez) illustrent l’envergure de la lutte zapatiste sur le terrain de la transformation sociale. Ces municipalités rebelles reposent sur un regroupement territorial qui tient compte de liens historiques divers : l’appartenance à une ethnie, les travaux communautaires, la situation géographique, les relations d’échange. À la différence des divisions territoriales arbitraires des communes « officielles », les communes rebelles sont le résultat des affinités existant chez leurs habitants. Une telle rupture constitue un défi radical lancé au pouvoir, en ceci qu’il fait passer le conflit de la sphère politique à la question primordiale du contrôle du territoire. Les hauts magistrats les plus rétrogrades, au niveau local comme dans l’ensemble du Mexique, ont voulu répondre à ce défi en invoquant le « séparatisme » et les dangers d’une balkanisation que représente selon eux cette exigence d’autonomie. Il n’est donc pas inutile de rappeler que les zapatistes luttent « pour être reconnus comme indigènes et comme Mexicains ».

Le contrôle du territoire constitue un solide point de départ pour pouvoir construire l’autonomie à partir des communautés. En effet, par le retour aux instances traditionnelles de la vie communautaire, notamment les assemblées réunissant toute la communauté, et par leur transformation, les communes autonomes s’appuient sur l’unité élémentaire que représentent les communautés (hameaux, villages) d’où émanent des conseils de représentants regroupés à l’échelon municipal [2].

C’est la combinaison de différentes instances et formes de discussion, de représentation et de vigilance qui explique la vitalité de l’autonomie zapatiste.

La communauté est le socle de cette expérience d’autonomie, avec ses instances de discussion et de décision : la réunion de tous les habitants, les conseils de responsables et de représentants, et, là où ils existent, les autorités traditionnelles et les conseils des anciens. Contrairement à ce qui a lieu dans les cénacles politiques « occidentaux », il n’y a pas, dans les organes politiques des communautés indigènes, de séparation entre les problèmes qui y sont abordés : les questions liées au travail y sont traitées sur le même plan que les questions religieuses, les problèmes liés à la lutte ou les relations avec les autres communautés, etc. De même, il n’y a pas de « professionnalisation » des rôles : une rotation des tâches fait que la plupart des habitants de la communauté occupent une « charge » [3] à un moment ou à un autre.

La recherche du consensus occupe une place centrale dans cette dynamique : confrontés à une extrême pauvreté et à d’énormes difficultés pour assurer leur survie à court terme, les habitants des communautés ont vécu un long apprentissage sur la nécessité de parvenir à des accords comprenant la plus grande partie des habitants d’un territoire donné. Dans de telles conditions, la recherche du consensus est en fait spontanée : « Le travail collectif, la pensée démocratique et l’obligation de respecter l’accord de la majorité sont plus qu’une tradition en zone indigène, ils ont constitué la seule possibilité de survie, de résistance, de dignité et de révolte. » (Sous-commandant insurgé Marcos, Le Sud-Est en deux vents, une tempête et une prophétie, août 1992.)

En ce qui concerne les mécanismes de contrôle et de vigilance des représentants et responsables, deux points sont à relever. D’une part, les différentes « charges » [4] ne sont pas rémunérées, de sorte que la nomination à un poste n’entraîne aucune différence de statut social ou économique au sein de la communauté :

« Dans les communautés zapatistes, la charge d’être une autorité n’est en aucune façon rémunérée (pendant tout le temps qu’une personne est l’autorité, la communauté subvient à ses besoins), elle est conçue comme un travail effectué pour le bien de la collectivité et suit une rotation. D’autre part, il n’est pas rare qu’elle soit utilisée par la collectivité pour sanctionner la négligence ou le manque d’intérêt de l’un de ses membres. C’est ce qui arrive, par exemple, quand une personne vient très peu aux assemblées communautaires et qu’elle est punie en se voyant confié une charge comme agent municipal ou responsable de l’ejido. » (Sous-commandant insurgé Marcos, La Treizième Stèle, cinquième partie.)

D’autre part, en vertu du principe zapatiste de mandar obedeciendo, « commander en obéissant », on effectue une évaluation permanente du travail des représentants, qui sont en outre révocables et agissent généralement muni d’un mandat précis de leur communauté :

« En ce qui concerne leur relation avec les communautés zapatistes, le principe “commander en obéissant” a été appliqué sans distinction. Les autorités doivent veiller à ce que les accords des communautés soient respectés et elles doivent informer régulièrement de leurs décisions, le “poids” de la collectivité ainsi que le “bouche à oreille”, qui fonctionne dans toutes les communautés, constituant un gardien difficile à esquiver. Il n’empêche qu’il y en a quand même qui trouvent le moyen de tromper cette vigilance et de se laisser corrompre, sans que cela aille très loin cependant. Il est en effet pratiquement impossible de cacher un enrichissement illicite dans les communautés, les responsables étant châtiés en se voyant obligés d’effectuer des travaux pour la collectivité et de rendre à la communauté ce dont ils se sont indûment appropriés. Quand une autorité sort du droit chemin, se corrompt ou, pour employer un terme de chez nous, “está de haragán” [tire au flanc], on lui retire sa charge et elle est remplacée. » (Sous-commandant insurgé Marcos, La Treizième Stèle, cinquième partie.)

En partant des assemblées de la communauté, instances fortement imprégnées de ce que la théorie politique nomme la démocratie directe, un système de représentation est établi, qui rend possibles les tâches collectives. L’appartenance à une commune autonome est du ressort exclusif de l’assemblée de chaque communauté [5].

L’instance à l’échelon suivant est le conseil municipal, formé par les représentants des communautés qui font partie de la commune, assignés à certaines des « commissions » ou « comités » chargés de tâches précises : justice, questions agricoles, santé, éducation, culture et production, pour ne citer que les plus courantes. À côté de ces commissions, le conseil comprend un président, un vice-président, un secrétaire et un trésorier, chargés de la coordination [6].

C’est cette instance collégiale qui a fait tourner les communes autonomes depuis 1994. Petit à petit, les conseils autonomes se sont consolidés et ont assis leur autorité grâce aux actions qu’ils ont entreprises pour améliorer la vie quotidienne dans les communautés et à leur pratique de « bon gouvernement » – à savoir, une pratique qui privilégie la recherche d’accords plutôt que l’affrontement ou la répression et applique le droit « coutumier », qui préfère la réparation d’un préjudice à toute sanction.

En ce sens, les conseils autonomes ont joué un rôle crucial dans le développement de la lutte zapatiste. À l’intérieur des communautés, le projet d’autonomie a gagné en légitimité grâce à des actions en matière de santé et d’éducation, ainsi que sur le plan culturel et productif, qui ont permis d’améliorer les conditions de vie.

La propagande gouvernementale et les intellectuels soumis, mais aussi une partie de la gauche sociale-démocrate n’ont eu de cesse d’affirmer que la lutte zapatiste s’épuisait lentement, que les communautés souffraient aujourd’hui plus qu’avant le soulèvement et que l’EZLN était fortement divisée. En 2003 cependant, les zapatistes ont apporté différentes preuves de leur force et de leur unité, dont deux très significatives qui méritent d’être rapportées : en janvier, lors de la célébration de la neuvième année de leur soulèvement, une manifestation rassembla plus de vingt mille Indiens à San Cristóbal de Las Casas, tandis qu’en août on apprenait la création des Caracoles. En ces deux occasions, on a pu voir clairement le caractère unitaire et l’expansion de la lutte zapatiste au Chiapas. Et selon le commandant David :

« Aujourd’hui, le zapatisme est plus important et plus fort. Jamais au cours de notre histoire nous n’avions possédé la force que nous avons aujourd’hui. Il y a longtemps que nous avons franchi les limites de l’État sud-oriental du Chiapas, mais nous contrôlons aussi des communautés où campent les garnisons de l’armée fédérale et de la police de sécurité publique de l’État, et notre parole a pénétré aussi les casernes et ceux qui y vivent. Il n’y a là aucune vantardise. Nous nous bornons à le communiquer. » (Août 2003.)

Dans le cadre de leurs relations avec des communautés non zapatistes, les communes autonomes ont conclu des alliances locales avec des habitants et avec d’autres forces sociales et politiques que les leurs. Cela a permis notamment de contrecarrer en partie la stratégie contre-insurrectionnelle appliquée par les administrations chiapanèques et par le gouvernement fédéral, dont la tactique principale consiste précisément à fomenter les divisions au sein des communautés. Dans le même ordre d’idée, les conseils autonomes ont résisté aux agressions commises par les groupes paramilitaires et les ont dénoncées.

L’ouverture aux populations qui ne font pas partie de l’EZLN constitue un aspect essentiel de la résistance zapatiste. En effet, au lieu d’instaurer « leur » gouvernement, contrôlé directement par une force politico-militaire à qui les mobilisations et la guerre ont permis de conquérir un espace politique et territorial important, l’EZLN n’a cessé d’encourager l’implantation de gouvernements civils ouverts à la participation de l’ensemble des habitants de ces territoires. Les conseils autonomes ont ainsi pu se montrer comme une alternative véritable aux autorités « officielles », surtout là où le zapatisme est la force locale la plus importante [7].

Les communes autonomes ont repris les Lois révolutionnaires (voir tableau 2) proclamées par l’EZLN le 1er janvier 1994 comme référence fondamentale. En dehors de la relation entre l’armée et les responsabilités gouvernementales, qui constitue, comme nous l’avons dit, la pierre angulaire du projet d’autonomie zapatiste, l’application de ces lois s’est vue limitée par la situation de guerre larvée dans laquelle se déroule cette tentative d’organisation autonome. De telles dispositions ont tenu lieu de « programme », d’aspirations à réaliser peu à peu. Néanmoins, il est permis de relever des progrès notables obtenus par l’application de ces mesures.

En ce qui concerne la terre, après la récupération de terres qui eut lieu en 1994, il n’y a pas eu de nouvelles mesures en faveur des villages. Au contraire, les exactions des forces de répression et des groupes paramilitaires ont entraîné un déplacement de populations et une migration vers la forêt, où les conditions sont encore plus précaires. Malgré tout, les conseils autonomes ont continué d’encourager la propriété et le travail collectifs des terres.

La Loi des femmes est celle qui a eu le plus d’impact, au sein des communautés comme dans le reste du Mexique, mais aussi dans le monde entier. Étant donné les conditions d’oppression extrême dans lesquelles vivent les femmes indiennes, les dispositions prises par les zapatistes constituent une révolution dans les communautés : c’est toute leur structure économique, sociale et culturelle qui est remise en question. Comme l’EZLN l’a elle-même signalé, l’application effective de cette loi reste irrégulière et limitée, mais le seul fait d’avoir inclus les exigences primordiales des femmes dans un programme révolutionnaire a servi de catalyseur à une transformation accélérée qui alimente la vitalité de la lutte zapatiste. De même, la Loi des femmes constitue une véritable référence pour des individus et des forces politiques et sociales qui y ont vu un tremplin permettant d’instaurer des discussions sur les relations de genre dans leurs milieux respectifs.

Finalement, les actions menées dans le cadre de la santé et de l’éducation ont suivi les orientations des Lois révolutionnaires, qui déclarent prioritaires les services essentiels pour tous les habitants de la région. Il s’agit de problèmes particulièrement urgents, les communautés chiapanèques se trouvant parmi les plus marginalisées du pays [8].

(À suivre)

Raúl Ornelas Bernal
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Ángel Caído.

L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste
suivi de L’Autre Campagne : hypothèse plébéienne,
éditions Rue des Cascades,
« Les livres de la jungle », Paris, 2007.

Notes

[1Le 17 novembre 1983 est fondée l’EZLN et dix ans après, le 1er janvier 1994, a lieu le soulèvement zapatiste. EZLN : 20 et 10, le feu et la parole, le livre de Gloria Muñoz Ramirez (Nautilus, Paris, 2004) fournit des informations de premier plan sur la construction et sur l’évolution de l’EZLN.

[2Les Municipios Autónomos Rebeldes Zapatistas (Marez) se sont constitués en suivant l’exemple du processus qui aboutit à la création de l’EZLN comme une armée des peuples en lutte et non comme une guérilla « possédant une base sociale », ce qui fut le cas des guérillas mexicaines dans les années 1960 et 1970. Au premier stade de sa relation avec les communautés indigènes, l’EZLN a d’abord constitué pour elles un groupe d’autodéfense, puis des liens organiques se sont ensuite progressivement développés, un enrichissement mutuel ayant lieu sur tous les plans. Les communautés nomment des responsables locaux et régionaux qui font circuler les discussions et les propositions entre l’armée zapatiste et les communautés, tandis que les rangs des « miliciens » et des « insurgés » ne cessent de grossir. Une fusion s’opère alors ou, mieux, on assiste à une appropriation de l’organisation politico-militaire par les communautés : « C’est le début du long processus de transformation de l’EZLN d’armée d’avant-garde en armée des communautés indiennes, autrement dit en une des formes de lutte d’un mouvement indien de résistance qui la dépasse. » Ainsi, quand l’EZLN « s’imbrique avec les communautés, elle devient un élément de plus dans toute cette résistance, elle subit la contagion indienne et se subordonne aux communautés, les villages se l’approprient et même en prennent la direction » (Le Bot, 1997, p. 130). Cf. Muñoz (2004).

[3C’est le cas surtout en ce qui concerne les charges que l’on pourrait appeler « de représentation », d’autres « responsabilités » exigeant en effet une formation spécialisée, par exemple dans le cadre de la santé ou de l’éducation, où au mécanisme de rotation se substitue l’incorporation constante de nouveaux responsables.

[4En dehors des commandants, membres du Commandement général de l’EZLN, les représentants et représentantes des communautés sont appelés, dans leur majorité, encargados [responsables]. Plus que d’une « autorité », on est investi au sein des organes autonomes de responsabilités, de tâches à effectuer qui signifient un apport à la communauté de la part de la personne nommée.

[5Nous nous attachons surtout ici à dépeindre le fonctionnement « politico-social » des communautés, perspective qui pourrait donner d’elles une vision erronée. La construction de l’EZLN et des autorités autonomes a représenté une profonde transformation de ces communautés, où les aspects rétrogrades de la vie communautaire traditionnelle ont été critiqués et tendent à être dépassés. Deux de ces aspects méritent une mention spéciale : l’alcoolisme et l’oppression des femmes, deux des premiers obstacles que dut surmonter l’EZLN pour pouvoir continuer à se construire et qui occupent toujours l’attention des pouvoirs autonomes. De la même façon, la révolution zapatiste a contribué à transformer d’autres pans de la vie des communautés, comme l’éducation (auparavant assumée – quand elle l’était – par l’État), les habitudes alimentaires et sanitaires, le planning familial et les pratiques agricoles. En résumant, la communauté fournit un cadre potentiellement propice au travail en commun, mais l’autogouvernement constitue un projet qui transcende les limites géographiques et historiques de la communauté.

[6Cette description reste sommaire, car elle repose sur des témoignages de personnes ayant « visité » les communautés (et comprenant nos propres observations) ; étant donné la situation de guerre, l’EZLN a décidé de garder une relative discrétion sur la structure et les activités de ces conseils.

[7« Celui qui n’est pas reconnu, ici, c’est le gouvernement constitutionnel. Sinon, comment expliquer que les conseils [de bon gouvernement] ont plus de travail que ses fonctionnaires ? Les conseils s’occupent d’affaires dont s’occupait auparavant le ministère public. Maintenant, même s’ils ne sont pas zapatistes, les villages vont demander justice auprès des conseils. Alors, moi je dis que ceux qui ne sont pas légitimes, c’est eux. Nous, on est vraiment reconnus. » (Déclaration du major Moisés, Muñoz, op.cit.)

[8« Chargés de gouverner un territoire en rébellion, c’est-à-dire sans quelque appui que ce soit des institutions, et soumis aux persécutions et au harcèlement de l’armée fédérale, les conseils autonomes ont déployé leurs batteries dans deux directions essentielles : la santé et l’éducation. »
« En ce qui concerne la santé, non contents de construire des cliniques et des pharmacies (toujours avec l’appui des “sociétés civiles”, ne l’oublions pas), ils ont également formé des agents de santé et poursuivent des campagnes permanentes d’hygiène et de prévention des maladies au sein des communautés.
[…] Dans le domaine de l’éducation, dans des terres où il n’y avait pas d’écoles et encore moins de professeurs, les conseils autonomes (avec l’appui des “sociétés civiles”, je ne me lasserai pas de le répéter) ont construit des écoles, formé des promoteurs d’éducation et, dans certains cas, ont été jusqu’à créer leurs propres contenus éducatifs et pédagogiques. Manuels d’alphabétisation et livres de texte sont élaborés par les “comité d’enseignement” et par les promoteurs, accompagnés par des “sociétés civiles” qualifiés en la matière. Dans certaines régions (pas dans toutes, certes), on a pu faire en sorte que des petites filles assistent aux cours alors qu’elles sont traditionnellement exclues de l’accès aux connaissances, depuis les temps ancestraux. Bien que l’on soit parvenu à empêcher que les femmes continuent d’être vendues et à faire qu’elles puissent aujourd’hui choisir librement leur compagnon, il existe encore sur les terres zapatistes ce que les féministes appellent “discrimination de genre”. La Loi révolutionnaire des femmes est encore loin d’être totalement appliquée. » (Sous-commandant insurgé Marcos, La Treizième Stèle, cinquième partie.)

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