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Notes anthropologiques (LIX)

vendredi 16 avril 2021, par Georges Lapierre

La civilisation de l’argent opposée à la civilisation du don
« Parquoy, je di que, qui voudroit ley amplifier ceste matiere, il se presente un beau sujet, tant pour louër et exalter l’art d’escriture, que pour monstrer combien les nations qui habitent ces trois parties du monde, Europe, Asie et Afrique, ont de quoy louër Dieu par-dessus les sauvages de ceste quatriesme partie dite Amérique : car au lieu qu’eux ne se peuvent rien communiquer sinon verbalement : nous au contraire avons cet advantage, que sans bouger d’un lieu, par le moyen de l’escriture et des lettres que nous envoyons, nous pouvons déclarer nos secrets à ceux qu’il nous plaist, et fussent-ils esloignez jusques au bout du monde. » (Jean de Léry)

À la fin des notes anthropologiques précédentes, j’en étais arrivé en conclusion à la reconnaissance de deux modes de vie sociale, un mode reposant sur le don, l’autre reposant sur l’argent. Ces deux modes de vie en société sont, tous les deux, l’expression de la pensée, l’un est la réalisation de la pensée en tant que pensée non aliénée, l’autre, la réalisation de la pensée comme aliénation de la pensée. Je me montrais moins optimiste que Hegel ou que Marx en me disant que la non-aliénation de la pensée ne pouvait pas se présenter comme un aboutissement de l’aliénation. Nous retrouvons cette idée d’une fin glorieuse de l’aliénation dans la non-aliénation, comme un fleuve débouchant dans la mer, au centre des religions monothéistes, juive, chrétienne et musulmane, toutefois ces religions ont l’intelligence de présenter cette fin glorieuse de l’aliénation dans le giron de la pensée subjective comme un au-delà dont elles garderaient la nostalgie. Les mouvements millénaristes ont pris au mot ces religions de l’au-delà en cherchant à réaliser sur terre le paradis qu’elles ne pouvaient promettre que dans l’au-delà d’une nostalgie.

La plus abjecte « nostalgie » dérobe la « nostalgie du paradis », a écrit Mircea Eliade en avant-propos de son livre Images et symboles, dans lequel l’auteur se livre à la fois à une critique du positivisme et de la psychanalyse selon Freud pour retrouver derrière l’homme d’aujourd’hui l’importance occulte des mythes dont celui du paradis : « La désacralisation ininterrompue de l’homme moderne a altéré le contenu de sa vie spirituelle, elle n’a pas brisé les matrices de son imagination : tout un déchet mythologique survit dans des zones mal contrôlées. [1] »

Hegel et Marx ne se contentent pas de retrouver l’idée toute chrétienne d’une fin de l’aliénation contenue dans le mouvement même de l’aliénation, ils en apportent une démonstration qui se voudrait logique. Hegel et Marx se confrontent tous deux (et nous avec eux) à ce qui pourrait bien être un aboutissement de notre histoire : la primauté sans partage de l’argent et, avec lui, de l’activité marchande reposant sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Arrivés à une telle extrémité nous ne pouvions que nous attendre à une révolution. Il se trouve que l’argent donne malheureusement raison à l’idéalisme hégélien comme au matérialisme de Marx : la matière connaît l’art de résoudre dialectiquement l’opposition des contraires, c’est même cette disposition qui définirait la matière, contrarier cette résolution des oppositions au cœur de la matière a des effets destructeurs considérables (cf. bombes atomiques), ce qui nous conduit à supposer que contrarier l’opposition enfermée dans l’argent aurait des effets destructeurs tout aussi considérables. Au passage, il n’est pas sans intérêt de noter la coïncidence qui existe entre cette réflexion théorique sur l’argent vu comme matérialisation de l’idée et les recherches scientifiques contemporaines concernant la matière et ses secrets aboutissant à la fission nucléaire.

L’argent a résolu la séparation qui existait dans la société entre ceux qui étaient riches de la pensée et ceux qui en étaient dépossédés. Il met la pensée à portée de toutes les bourses. Il met la pensée à la portée de tous. Grâce à l’argent, nous pouvons tous nous emparer de la pensée dans sa fonction sociale. Avec la Révolution française qui mettait fin à l’existence d’une classe sociale détentrice de la pensée, l’humanité avait fait un bond en avant et tous les espoirs étaient permis. La séparation au sein de la société, autant dire au sein de la pensée, se trouvait résolue grâce à l’argent et à l’activité marchande déchaînée dont il était le moteur. C’est ce que nous pourrions appeler l’idéalisme hégélien critiqué par Marx : l’argent ne résout l’opposition des contraires qu’en apparence.

L’argent, la pensée ainsi matérialisée, n’a résolu la séparation qu’en apparence, c’est le matérialisme de Marx. La société est désormais séparée entre riches et pauvres, entre ceux qui possèdent de l’argent et ceux qui en sont dépossédés. En ce sens, Marx a raison contre Hegel, l’argent et l’activité marchande dont il est le moteur ne mettent pas fin à l’aliénation ni à la séparation dans la société, c’est-à-dire dans la pensée ; une nouvelle classe sociale est née, celle des riches : la bourgeoisie. Marx s’attend donc à une prochaine révolution faite par les travailleurs qui, elle, mettra fin à l’existence de la bourgeoisie, détentrice, grâce à l’argent, de la pensée (qui supprime le travail du travailleur-esclave en vue de l’échange marchand). L’argent a eu raison de Marx et nous en revenons à Hegel. Les riches ne forment pas une classe de la pensée, ils sont seulement une classe de l’argent, c’est l’argent qui pense à leur place. En tant que détenteurs d’argent nous nous trouvons liés au monde créé par l’argent, nous sommes solidaires de ce monde. L’argent n’est pas seulement une idéologie, il est plus qu’une idéologie, il est un point de vue sur le monde, il véhicule toute une vision du monde, toute une cosmovision, celle de l’apparence.

C’est l’argent, la pensée de l’échange matérialisée, qui s’est chargé de résoudre l’opposition sociale entre les possédants et les dépossédés. La pensée est devenue un besoin impératif pour tous, l’argent est devenu un besoin impératif pour tous, et nous connaissons à nouveau un rapport immédiat entre le besoin et sa satisfaction et ce rapport immédiat entre besoin et satisfaction est désormais un rapport immédiat à la pensée. L’argent nous offre un rapport immédiat à l’argent, c’est-à-dire à la pensée comme apparence ; ce rapport immédiat à la pensée comme apparence nous permet de satisfaire nos besoins biologiques et même humains, pendant que nous y sommes. Surtout humains et seulement humains. Avec l’argent pauvre du salaire, nous sommes tous des possédants et nous sommes tous dépossédés. C’est ce rapport immédiat à la pensée qui nous en dépossède. Nous ne connaissons de la pensée que l’aliénation de la pensée. Toutefois, ce n’est pas rien, nous disent les riches. Même si elle nous échappe, l’activité générique, l’activité générant l’humain, l’activité de la pensée a bien lieu. L’activité de l’argent, c’est-à-dire l’activité de la pensée sous sa forme aliénée, aboutit bien à l’activité sociale de l’échange de tous avec tous, mais sous le mode de l’aliénation de la pensée. Face à ce mode d’échange, il existe toujours, tant il est ancré dans l’humain, un autre mode d’échange qui, lui, ne serait pas étranger à la pensée de celui qui échange, c’est l’échange reposant sur le don.

Dans les sociétés marchandes du premier monde, gouvernées par l’argent et les banques, j’ai été amené à constater la fragilité de l’autre héritage, de la civilisation du don, qui se maintenait tant bien que mal dans les interstices d’une société entièrement vouée à l’activité marchande. Pourtant c’est au moment où les derniers bastions d’une autre vie, qui émergeaient encore, faisaient irrémédiablement naufrages qu’est apparu tout un réseau souterrain, peu visible, reposant sur une autre façon d’être ensemble, cherchant à inventer des rapports qui ne soient plus perturbés et dévoyés par l’argent. C’est la part humaine dans une société vouée à l’argent

Dans d’autres sociétés, bien qu’elles soient les cibles de la conquête marchande, la civilisation du don survit encore parmi bien des peuples indigènes, et parmi tous ceux qui n’ont pas coupé définitivement avec leurs racines, un peu comme une survivance obstinée, une réminiscence, un reliquat des temps anciens, une vie sociale pérenne qui persiste dans ces temps troublés de désagrégation et de décomposition. Cette présence sourde d’un autre monde possible en résistance apporte une autre perspective à une vie sociale perpétuellement en crise du fait de l’aliénation de la pensée — une perspective qui reste encore, bien que lointaine, dans le domaine des possibles.

La présence des Indiens zapatistes dans ce retranchement que représentent les montagnes et les cañadas du Chiapas, au Mexique, pourraient bien rappeler cette résistance et cette persistance d’une façon de vivre face à la pénétration de l’argent. Dans cette confrontation entre les deux faces de la pensée, la non-aliénation et l’aliénation, rien n’est véritablement acquis. La détermination zapatiste ainsi que leur lucidité focalisent la résistance des peuples et offrent par sa consistance une alternative possible aux expressions du mécontentement social en temps de crise. On sent bien que les insurgés face à la crise sociale en Bolivie, Équateur, Chili, Colombie, face au déchaînement de l’argent, sont à la recherche d’une alternative. Peut-on trouver une solution tout en restant dans le monde de l’argent, sans avoir à basculer dans l’inconnu ? Vouloir changer le monde tout en gardant l’argent signifie que l’on cherche à garder la notion d’État et de pouvoir, c’est l’illusion politique qui consiste à vouloir changer les conditions de la vie sociale sans en changer la cause.

Ces considérations me conduisent à me confronter à la réalité de la pensée se présentant sous deux aspects opposés, celui de la pensée sous sa forme non aliénée et celui de la pensée sous sa forme aliénée, et ces deux aspects de la pensée coexistent tout en étant incompatibles. La critique de l’argent existe, c’est ce que j’appellerai la civilisation du don et cette civilisation du don se déploie encore dans les interstices du monde de l’argent. Elle n’est pas contenue dans le devenir de la civilisation de l’argent, elle existe comme une forme de civilisation qui résiste toujours au processus de l’aliénation de la pensée engendré par l’argent. Elle résiste à la pénétration et à l’avancée de la civilisation de l’argent. Et parfois, quand nous pensons que tout est perdu, la civilisation du don renaît de ses cendres.

En vivant dans le monde de l’argent, nous pouvons bien avoir la nostalgie d’un état originel de la pensée, de la pensée comme non-aliénation de la pensée. Toutefois il faut se dire que l’aliénation ou le monde de l’aliénation se nourrit de cette nostalgie. Cette aspiration secrète est en quelque sorte le moteur psychologique du monde de l’aliénation. Toutefois ce serait une erreur de penser que ce monde vise sa propre fin. Cette nostalgie d’un Éden peut bien se trouver au cœur de l’aliénation et en être le moteur occulte, elle se trouve réduite à l’état d’âme du croyant et le croyant peut bien croire que son salut se trouve dans le monde de l’aliénation comme dans sa fin ultime. Chaque marchandise porte en elle cette nostalgie. Nous en connaissons tous la vanité. Chaque marchandise porte la promesse d’un Éden à jamais englouti.

Une certaine lucidité, un certain souci de clairvoyance, me conduit à appréhender ainsi les deux côtés de la réalité, celui de l’aliénation de la pensée opposée à celui de la non-aliénation et ne rien espérer de l’aliénation. Pourtant il y a bien un lien qui unit ces deux aspects. L’aliénation de la pensée est le procès d’une dépossession, d’un éloignement de la pensée dans l’apparence, dans la matière, dans l’objet, c’est un processus d’objectivation de la pensée, cela bien que la pensée reste subjective et ne puisse jamais se réduire à l’objet. C’est bien cette idée de connaître Dieu qui conforte Jean de Léry [2], le cordonnier protestant, face aux Tupinamba, qui vivent peut-être selon l’esprit, mais sans le connaître. Thevet [3] en remettra une couche : le chrétien est riche de son élection divine et de la certitude d’une rédemption à venir.

L’idée peut bien s’éloigner et se donner à connaître grâce au procès d’aliénation, être, en quelque sorte, l’objet de la pensée (cf. Hegel), mais elle ne se réduit pas à l’objet. La marchandise ne peut en aucune manière se trouver réduite à un objet, elle est tout le procès d’objectivation, elle porte en elle tout le procès d’objectivation, tout le procès de la pensée comme aliénation de la pensée. Elle est un aboutissement, le paradis devenu visible. De la même façon, l’argent n’est pas un objet comme un autre, il est la pensée dans ses œuvres, créatrice de marchandises, créatrice de paradis. L’aliénation est un processus : le mouvement créateur de la pensée poursuivant son objet. Une fois qu’elle a créé son objet, c’est l’objet, porteur en lui de toute la pensée, qui agit : pour le chrétien, Dieu est la pensée dans ses œuvres ; comme l’argent est la pensée dans ses œuvres pour les athées. Nous pouvions espérer qu’une fois arrivé à sa fin le procès de l’aliénation retournât à son point de départ : la pensée comme non-aliénation (c’est l’idée chrétienne de la rédemption). Il n’en est rien et je ne vois pas pour quelles mystérieuses raisons la pensée comme aliénation retournerait à son commencement, dans son giron, comme l’espèrent encore les chrétiens, les musulmans ou les juifs, même si l’aliénation contient bien en elle toute la pensée — elle contient en elle la pensée subjective mais comme aliénation (la pensée objective n’est que l’aliénation de la pensée subjective, la forme que prend la pensée subjective une fois aliénée). La pensée subjective ou pensée du sujet est une nostalgie dans le monde de l’aliénation, seulement une nostalgie. Elle en est à la fois le moteur et son au-delà. En général, le juif, le chrétien et le musulman ont parfaitement saisi que leur vie de croyants se réduit à une espérance qu’apporte la foi au monde de la pensée comme aliénation de la pensée.

La civilisation de l’argent a donné une réalité à l’espérance religieuse. Le sacrifice demandé au juif, au chrétien ou au musulman trouve sa récompense en ce monde, pas seulement dans l’au-delà auquel s’attachent encore les fondamentalistes. Le sacrifice donne accès aux marchandises, à chacune et à chacun selon son mérite. Il donne accès à l’esprit du monde. Ce n’est pas mal, même si à travers la possession d’une marchandise ou de l’argent nous ne sommes qu’effleurés par l’esprit du monde, le doux passage d’une nostalgie.

Si nous nous arrêtons à cette réalité de la pensée partagée entre non-aliénation, qui est un état originel de la pensée, et aliénation qui est un procès de la pensée séparée de son état originel par des circonstances qui lui sont étrangères (du moins nous pouvons toujours le supposer) comme l’ascendant d’un peuple sur un autre, nous sommes alors conduits à choisir notre camp : ou nous cantonner dans le monde de l’argent (sans espoir de retour), ou sauvegarder coûte que coûte un état originel et résister dans un combat sans répit au procès de l’aliénation.

La découverte d’un nouveau monde au XVIe siècle a brusquement confronté ces deux réalités, ou ces deux aspects d’une même réalité. Jean de Léry, à la différence de bien des anthropologues d’aujourd’hui, ne se dérobe pas à cette confrontation et, dans son livre Histoire d’un voyage en terre du Brésil, il décrit, sans porter de jugements de valeur intempestifs, les mœurs dont il est le témoin tout en s’interrogeant sur les différences profondes qui opposent les deux mondes, celui des Tupinamba et le sien. Pour lui, cette opposition entre les deux mondes en présence est irréductible, il y a eux et nous. J’apprécie cette idée et j’y vois une réelle lucidité jointe à une grande honnêteté intellectuelle. « Pour eux pas de salut », dit-il en bon protestant, il serait vain de chercher à les évangéliser. Une telle radicalité nous change des positions qui se feront jour peu après et qui consisteront à prendre soin des âmes de ces pécheurs invétérés qui s’ignorent : tout le procès d’évangélisation qui va suivre la découverte du nouveau monde et qui se poursuit obstinément de nos jours — procès auquel les chrétiens, qu’ils soient catholiques, protestants ou bien marxistes, prennent une part active.

Marseille, le 14 avril 2021
Georges Lapierre

Notes

[1Eliade (Mircea), Images et symboles. Essais sur le symbolisme magico-religieux, Gallimard, « Tel » n° 44, éditions Gallimard 1952, renouvelé en 1980 (p. 25).
« Or les nostalgies sont parfois chargées de significations qui engagent la situation même de l’homme ; à ce titre, elles s’imposent aussi bien au philosophe qu’au théologien. Seulement on ne les prenait pas au sérieux ; on les trouvait “frivoles” : l’image du Paradis perdu lâchée tout à coup par la musique d’un accordéon quel sujet compromettant d’étude ! C’est oublier que la vie de l’homme moderne fourmille de mythes à demi oubliés, de hiérophanies déchues, de symboles désaffectés. La désacralisation ininterrompue de l’homme moderne… »

[2Jean de Léry, Histoire d’un voyage en terre de Brésil, Bibliothèque classique, Livre de poche n° 0707.

[3Thevet (André), Les Singularités de la France antarctique (1557), Éditions Chandeigne, 1997.

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