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Gustav Landauer
Appel au socialisme

mardi 26 mai 2020, par Renaud Garcia (Date de rédaction antérieure : 13 janvier 2020).

Gustav Landauer
Appel au socialisme

Traduit de l’allemand par Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet
Éditions La Lenteur, 2019
232 pages

Il est peu de textes alliant au même degré profondeur philosophique, acuité politique et beauté stylistique. Joyau de la littérature socialiste, l’Appel au socialisme de Gustav Landauer est de ceux-là. Né en 1870 à Karlsruhe, en Allemagne, Landauer fut un révolutionnaire sa vie durant, toujours à contretemps des tendances idéologiques de son époque. Lecteur de Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche, il est exclu de l’université à vingt-trois ans et considéré par les services de l’empire comme l’« agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical ». Il collabore à plusieurs journaux, participe à la fondation de théâtres populaires, essuie des peines de prison au tournant du siècle pour incitation à l’action révolutionnaire — temps pendant lequel il se livre notamment à la traduction des écrits du mystique médiéval Maître Eckhart. Par la suite, il se fera passeur décisif en langue allemande de textes de Proudhon, Kropotkine, Mirbeau, La Boétie, avant d’être à l’origine de multiples expérimentations (notamment le journal Der Sozialist) et groupements socialistes, dont le plus connu fut l’Alliance socialiste (qui aurait compté à son apogée une quinzaine de groupes de dix à vingt membres chacun). Commissaire à l’Instruction publique et à la Culture fortement impliqué dans la république des conseils de Bavière, Landauer meurt lynché par un groupement de corps francs en mai 1919.

Publié en 1911, l’Appel au socialisme est plus précisément une réécriture de deux allocutions prononcées en 1908, qui marquèrent la fondation de l’Alliance socialiste. Landauer lui-même le tenait pour le meilleur de ses écrits, rédigé dans une langue s’efforçant de conserver les marques de l’oralité. Il était donc grand temps que le lectorat francophone dispose d’une édition à la hauteur de la complexité du texte [1]. Comme on l’apprend du reste à la lecture de la monumentale thèse de doctorat qu’Anatole Lucet a consacrée au penseur allemand [2], l’œuvre de Landauer, correspondance comprise, est composée d’innombrables volumes auxquels l’accès en France était alors encore fort limité [3]. La présente traduction de l’Appel au socialisme confirme d’une manière éclatante la pertinence actuelle de la pensée du révolutionnaire allemand. Qu’y a t-il donc de si novateur dans ce texte vieux de plus de cent ans ? Voici quelques éléments susceptibles d’attiser la curiosité des lecteurs.

L’anarchisme : un socialisme culturel

Landauer appartient clairement à la tradition anarchiste par son rejet de l’État, un attachement au modèle fédéraliste d’organisation de la société ainsi qu’une critique constante de la propriété privée, au premier chef celle de la terre. La figure sans nul doute la plus importante pour lui reste Proudhon, qu’il considère dans La Révolution comme « le plus grand de tous les socialistes ». Précisément, le terme « socialisme » est dominant dans le registre lexical employé par Landauer. L’anarchie, dit-il dans le dixième des douze articles de l’Alliance socialiste [4], n’est « qu’un autre nom pour le socialisme, moins bon du fait de sa négativité et de son équivocité particulièrement forte ». Or ce socialisme anarchiste, sans nier en aucune façon les questions économiques, est en grande partie culturel. Là réside sa première spécificité.

Pour Landauer, les grandes institutions de la modernité industrielle que sont l’État centralisé bureaucratique et le capitalisme induisent des formes de vie collective dénuées d’esprit. Elles ne constituent pour l’essentiel que des néants que l’on prend pour des choses et ne réunissent le séparé qu’en tant que séparé (pour le dire à la façon de Debord). Leur fait défaut ce que le penseur nomme donc « esprit », l’un des concepts les plus difficiles et exigeants du texte. Pour en approcher la définition, on notera que « l’esprit est quelque chose qui vit de la même manière dans les cœurs et dans les corps animés des individus ; quelque chose qui jaillit de tous comme propriété fédératrice avec une nécessité naturelle et les conduit tous à l’alliance. » Sans ce ciment communautaire, dont les germes résident dans les profondeurs de l’individualité se redécouvrant liée fondamentalement à la communauté humaine, il n’est pas de société viable : uniquement ses contrefaçons, ses succédanés. Pour Landauer, lorsque l’esprit fait défaut s’élève, depuis le vide ainsi creusé, son simulacre : l’État. En d’autres termes, une mise en commun forcée, artificielle, ne disposant d’aucun élan authentique vers la communauté (que l’État repose sur la force, l’habitude de la soumission ou un prétendu assemblage de libertés individuelles en fonction d’un contrat social, comme dans le mythe libéral, ne change rien à l’affaire).

Le révolutionnaire allemand fustige ici les formes de vie partagée appauvries qu’il décèle dans son époque. Sa critique du philistinisme, autrement dit de l’individu obtus, aux intérêts pragmatiques étroits, incapable d’élans spirituels et esthétiques, quelle que soit sa classe sociale d’appartenance, retravaille à l’évidence des motifs nietzschéens et retrouve les accents du dramaturge Ibsen (on songe par exemple à sa pièce Un ennemi du peuple, montée en 1883, qui inspira fortement Emma Goldman). Cette critique n’épargne personne, depuis la bourgeoisie dominante jusqu’au prolétariat industriel. À ce sujet, certaines outrances incommoderont sans doute quelques lecteurs, mais il convient de rappeler qu’elles procèdent du registre d’expression choisi, celui de l’appel : une exhortation puissante qui vise à provoquer un effet bouleversant. Ainsi, sans pour autant exclure le vocabulaire de la conscience de classe, de la pauvreté et de la lutte organisée contre l’exploitation, Landauer le subordonne à celui du déclin culturel des peuples, du malheur et de l’ennui au travail, lesquels ne pourront être contrés que par le réveil de la volonté d’incarner un idéal communautaire. D’où un ensemble de définitions proprement culturelles du socialisme, telles que celle-ci : le socialisme est un « mouvement de culture, une lutte pour la beauté, la grandeur et la plénitude des peuples ». C’est donc en visant l’idéal d’un mode de vie radicalement autre que celui qui, chaque jour, entretient le capitalisme, que la possibilité d’une transformation sociale restera ménagée.

Landauer va certainement le plus loin dans ce sens dans ses adresses au prolétariat, dont la potentialité polémique mérite d’être longuement méditée : « Il n’y a de libération que pour ceux qui se mettent intérieurement et extérieurement en état de sortir du capitalisme, qui cessent de jouer un rôle et commencent à être des humains. » Position grosse de controverses, en effet. En premier lieu face à tout discours prônant la centralité de la lutte des classes, aujourd’hui comme hier. À l’époque de Landauer, le marxisme « orthodoxe », celui de Karl Kautsky, est l’idéologie officielle du SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne], le plus puissant parti socialiste en Europe au sein de la IIe Internationale. Cette doctrine, résumant les errements d’une science inféodée à une activité partisane, est soumise à un feu nourri tout au long de l’Appel. Les conceptions de Landauer s’en retrouvent précisées comme en creux, et avec elles celles de l’anarchisme dans son opposition à la philosophie de l’histoire marxiste.

Le marxisme, une philosophie de l’inaction ?

La vigueur des critiques adressées par Landauer au marxisme de son temps ne se comprend véritablement qu’à l’aune des bouleversements sociaux et économiques endurés par l’Allemagne dans les quarante années précédant la parution de l’Appel. Sous l’impulsion du chancelier Bismarck, l’Allemagne passe rapidement d’un État agraire à un stade industriel avancé, sous l’effet d’une modernisation accélérée des structures économiques. L’urbanisation explose, la marchandisation gagne de plus en plus de terrain, les inégalités de richesse se creusent, entraînant la dégradation des conditions de vie des classes pauvres. Dans ce contexte, alors que des auteurs comme Ferdinand Tönnies (Communauté et Société, 1887) ou Georg Simmel (Philosophie de l’argent, 1900) s’intéressent à ce qu’une civilisation mécanique fétichisant l’argent fait aux rapports humains (voire à l’« âme » humaine), la critique majoritaire à l’époque reste portée par la social-démocratie d’inspiration marxiste, dont Karl Kautsky est l’idéologue principal. Interprétation clé en main du marxisme (en dépit de la critique interne émanant du courant révisionniste porté par Eduard Bernstein), le programme socialiste propose à ses adhérents une vision du monde fondée sur l’antagonisme de classes et l’approfondissement historique des contradictions du capitalisme sous l’effet du développement des moyens de production.

Face à cette stratégie d’attente (la révolution n’adviendra que lorsque les conditions sociales et économiques seront mûres, tous les travailleurs se tenant alors en masse sur la même ligne de front), Landauer n’a pas de mots assez durs. On pourrait se contenter ici de quelques-unes de ses plus cinglantes imprécations et rejouer le vieux motif de l’opposition entre anarchisme et marxisme. Le marxisme serait, dit-il, « le sens philistin érigé en système », la « peste de notre temps » et la « malédiction du mouvement socialiste ». Ou encore la « fleur de papier sur la ronce adorée du capitalisme ». Marx lui-même ne sort pas indemne de tels feux, tancé pour sa fascination à l’égard du progrès technique : « Les vieilles femmes prophétisent à partir du marc de café. Karl Marx prophétisait à partir de la vapeur. » Mais il y a plus. En réalité, exprimer ce que le socialisme ne devrait pas être permet à Landauer de préciser sa propre conception. Il ne s’agira certainement pas, comme dans les théories des stades de l’Histoire, de s’en remettre à un quelconque déterminisme laissant libre cours à la destruction des vestiges du passé sous le rouleau compresseur du progrès des forces productives. Comme si, par une magie quelconque, devait se former ainsi la base matérielle du socialisme. À l’inverse, montre Landauer, un mouvement profondément soucieux du sort des travailleurs devrait les exhorter non pas à s’immerger plus avant encore dans l’antagonisme de classes (en demandant des droits, de meilleurs salaires, des conditions de travail protégées par l’État social), mais bel et bien à cesser de se penser et de se vivre seulement en tant que travailleurs.

On touche ici au point le plus difficile, et sans doute le plus passionnant, du discours de Landauer : les luttes syndicales, les revendications qui s’y font jour, s’avèrent absolument nécessaires et sont souvent défendues d’une façon héroïque éminemment respectable, dit-il. Pourtant, « tout cela ne conduit jamais qu’à faire tourner en rond dans les cercles contraignants du capitalisme ; cela ne peut jamais qu’approfondir le fonctionnement de la production capitaliste, jamais en faire sortir ». Actions syndicales, grèves, manifestations pour des hausses de salaire : tout cela peut être incarné avec bravoure par des travailleurs, des délégués sincères et combatifs ou encore des « cols blancs » en voie de précarisation, dont le rôle au sein des institutions du capitalisme demeure toutefois vil. À la lecture de tels développements, il est difficile de résister à leur actualisation sauvage, si l’on songe aux revendications les plus communes du mouvement contre la réforme des retraites : taxation des revenus financiers, relance de l’emploi pour préserver le « pouvoir d’achat », modifications du mode de cotisation. Le problème, d’un point de vue landauerien, tient à ce que, en faisant dépendre le financement des pensions de retraite sur les gains de productivité, on entérine l’aliénation subjective, la dépossession des métiers et la destruction des milieux nécessaires au développement de la croissance [5].

Éloge des syndicats se portant au secours de l’État social, à l’intérieur du cadre. Mais appel résolu à sortir du cadre en sapant la soumission aux idoles économiques, en premier lieu le fétiche-argent, le « sens devenu insensé de notre vie ». Dans ces pages, Landauer semble articuler avec une étonnante acuité un discours que les théoriciens du courant de la critique de la valeur [6] (Robert Kurz, Anselm Jappe) reprendront à partir des années 1990, en présentant quant à eux comme tout à fait novatrice une lecture d’un Marx « ésotérique » (critique du fétichisme de la marchandise et de la formation de la valeur par le travail abstrait) contre un Marx « exotérique » (philosophe déterministe des stades de l’Histoire et de la lutte des classes). Ce courant critique ne dit en effet pas autre chose : dans une société capitaliste pleinement développée, la lutte des classes ne se déroule pas entre une catégorie d’individus propriétaires du capital et une autre située en dehors du capital. En réalité, le capital devient un rapport social dans lequel tout le monde ou presque participe de la transformation globale du travail en argent, puis en capital accumulé. Si les rôles sont différents, il n’y a pas, aux yeux de Kurz par exemple [7], de différence fondamentale entre les capitalistes, que Marx appelle les « sous-officiers » du capital, et les ouvriers, qui trouvent également leur intérêt à la reproduction de ce système.

Terre et esprit !

Si Landauer appelle les prolétaires de son temps à rester cohérents dans leurs revendications pour de plus hauts salaires, c’est qu’il y voit une contradiction relativement à la critique du capitalisme. Encore une fois, la lutte pour de meilleurs revenus, autrement dit pour un partage plus équitable de la survaleur [8], est tout à fait légitime à l’intérieur du capitalisme. Néanmoins, elle ne conduit pas au-delà, pour la simple et bonne raison que les ouvriers qui réclameraient d’être mieux traités en tant que producteurs se voleraient eux-mêmes en tant que consommateurs : la hausse des salaires entraînerait un renchérissement du prix des marchandises. En réalité, seule la combinaison d’une pression syndicale pour augmenter les salaires et de groupements de consommateurs réunis en coopératives serait en mesure de mettre en difficulté le système capitaliste. Comme Kropotkine avant lui [9] mais sur des bases conceptuelles différentes, marquées notamment par la volonté de réadapter les institutions proudhoniennes (banque d’échange, crédit gratuit) à son époque, Landauer pense l’économie depuis la consommation. Les communautés doivent se ressaisir du sens de leur travail (car pour l’auteur il n’est pas de socialisme concevable sans travail, au sens de « faire avec les mains »), et le faire en fonction de leurs besoins. Dans cette mesure, le mouvement des coopératives a également pour charge d’amorcer un tournant culturel en ne « travaillant plus pour l’inauthentique, pour le profit et son marché, mais pour le besoin humain authentique, et lorsque la relation authentique et sous-jacente entre besoin et travail, la relation entre la faim et les mains, est rétablie ».

On laissera au lecteur le soin de découvrir sur tous ces points des pages denses et complexes. Deux points cruciaux méritent néanmoins d’être soulignés. Par ce changement d’accent depuis la production vers la consommation, Landauer est conduit à réviser fondamentalement le sens attribué à la notion de capital. Cessant de se loger dans la seule sphère de la production, le capital s’étend à la circulation et à la consommation. Il devrait ainsi lui-même constituer l’esprit au sein duquel le travail prend sens, au lieu d’être mécompris sous la forme d’un fétiche, le « fétiche-argent ». Dire cela, c’est pour Landauer replacer au centre du socialisme la question de la possession de la terre, en substituant le travail dans la joie sur une terre nôtre à la contrainte au travail sur une terre accaparée par un propriétaire. Affirmation fondamentale, qui montre combien l’économie ne saurait se soustraire sans funestes conséquences à son fondement physique (aux morceaux de nature physique retenus et possédés en commun), au risque de se transformer en pure spéculation abstraite, dépendante de néants que l’on prend pour des choses. La lutte pour le socialisme est donc lutte pour le foncier. Autrement dit, en des termes qui réactivent l’opposition traditionnelle entre anarchisme et marxisme sur la question paysanne, la question sociale est pour Landauer une question agraire. Au slogan de la révolution mexicaine — qu’il suit avec intérêt — « Terre et liberté », le révolutionnaire allemand ajoute sa vision culturelle : « Terre et esprit ! » sera le cri de ralliement socialiste.

Il est par ailleurs clair qu’en renversant le sens de l’économie et en repartant de la nécessité de travailler pour des besoins on se situe dans une perspective qui n’a plus rien de progressiste, si l’on admet comme Landauer que cette « poursuite neurasthénique et essoufflée du nouveau pour le nouveau » que constitue le progrès est le plus sûr indice de l’inculture qui se répand. Le socialisme ainsi présenté gardera alors nécessairement ses distances à l’égard du développement technique servant une production de masse sans fin assignable, et surtout en grande partie inutile. En de remarquables passages, l’auteur montre à quel point la rationalité capitaliste du « toujours plus » se confond avec une rationalité technique qui culmine en un monstrueux « auto-engendrement » de la technique (on ne peut que songer à Jacques Ellul à la lecture de ces lignes) — enserrant tout autant les ouvriers que les capitalistes dans sa logique absurde. En ce sens, il n’est probablement pas erroné de voir en Landauer un inspirateur possible pour les thèses les plus radicales du courant de la décroissance [10].

Expérimentation et sécession

L’Appel au socialisme doit en définitive être lu comme un appel à commencer le socialisme ici et maintenant, à la mesure des possibilités de chacun, et après s’être assuré auparavant de l’égale prise de conscience, chez tous les individus concernés, de la nécessité de rompre avec le déclin culturel et l’esclavage économique. Face à l’attentisme marxiste se manifeste donc un socialisme de la volonté, dont Landauer n’ignore en rien les difficultés de mise en œuvre, tout en ne renonçant jamais à l’idéal de transformation sociale. À ses yeux, le socialisme est tout à la fois possible et impossible partout et en toute époque. Il restera dans tous les cas impossible sans une résolution de faire sécession, sur le mode de l’expérimentation. Landauer, auteur révolutionnaire s’il en est, n’attend rien des révolutionnaires professionnels. Ce ne sont pas les révolutionnaires qui font les révolutions, mais les situations critiques. Lorsque des institutions dénuées d’esprit se voient rendues à leur inanité, alors seulement se forment des naturels révolutionnaires. Ainsi le socialisme culturel et communautaire de Landauer est-il fondé sur la formation de communautés par la séparation, où seront ménagés de nouveaux rapports humains à l’opposé des mécanismes d’aliénation capitaliste, du centralisme politique et de la bureaucratie.

Les coopératives de consommation fédérées, les expériences de monnaie fondante promues par l’économiste Silvio Gesell (bâties sur le principe d’une dévaluation de l’argent dès lors qu’il ne circule pas, afin d’éviter thésaurisation et spéculation), les banques d’échange, la reprise de terres possédées en commun afin de travailler en fonction des besoins, par la symbiose entre activité industrielle et activité agricole : tout un registre d’expérimentations sociales est concrètement présenté dans le texte principal de l’Appel et les trois tracts qui le suivent, afin de donner forme à une économie morale plutôt que purement marchande. Autrement dit, à un nouvel esprit social. On pourra néanmoins se demander comment de tels rapports, noués dans la séparation à petite échelle, pourraient avoir valeur d’exemple et faire retour vers de plus larges communautés. Comment pourraient-ils devenir les premières pierres d’une « commune de communes de communes » au lieu de s’achever dans un repli individualiste, à l’image de certaines tendances survivalistes de notre époque ?

C’est à ce point que joue à plein la dimension mystique (puisée chez Maître Eckhart) et inactuelle (au sens où elle se meut à contretemps et contre son temps) de la pensée de Landauer. Si les implantations communautaires doivent revêtir une valeur d’exemple et procurer un savoir qui « transporte avec lui l’envie, la passion et l’imitation », c’est parce qu’en son fond, lorsqu’il s’est détaché de la gangue des institutions déclinantes et du rôle qu’il est censé jouer en leur sein (un rôle de rouage), l’individu se rallie à la communauté elle-même : « À partir du caractère humain de l’individu, l’humanité reçoit son existence authentique, tout comme le caractère humain de l’individu singulier n’est que l’héritage des lignées infinies du passé et de toutes leurs relations réciproques. » Ce qui signifie, selon un énième paradoxe temporel, que le socialisme à venir ne sera jamais que la reprise dans la différence d’institutions communautaires anciennes (les communautés de foi jurée du Moyen Âge, l’obchtchina russe, la marche villageoise allemande, l’allmend suisse [11]), ces mêmes institutions que la conception matérialiste de l’Histoire a sans cesse rejetées comme des manifestations d’arriération, au lieu d’y trouver les « germes et les cristaux de vie de la culture socialiste qui vient ».

Habitants des villes ou des campagnes, travailleurs de l’industrie ou paysans, artistes et intellectuels : à toutes celles et ceux qui désespèrent de ce monde-ci et du peuple, l’Appel au socialisme continue de s’adresser. Ce texte majeur oscille entre la destruction de toute illusion consolante et un élan joyeux vers l’idéal d’une liberté réalisée en commun. En certains passages provocateurs (rédigés dans une langue biologisante douteuse), Landauer assume, dès 1911, que, par rapport à d’autres époques historiques, « nous sommes le peuple de la décadence, au sein duquel les pionniers et les précurseurs sont dégoûtés de la violence imbécile, de l’abandon et de l’isolement infamants des êtres humains singuliers ». Mais, dans le même temps, à ce profond désespoir social et culturel se mêle l’enthousiasme le plus exalté pour les commencements qui, toujours petits au début, auront valeur de précurseurs et mettront le plus de gens possible en mouvement afin de vivre un autre genre de vie. Typique de ce balancement, un passage du texte laisse entendre que le commencement de l’humanité mondialisée auquel assiste le révolutionnaire allemand pourrait aussi bien signer sa fin. À l’heure où les discours sur l’effondrement ont le vent en poupe et proposent, majoritairement, d’apprendre à mourir à l’ère de l’Anthropocène (comme l’exprime le titre du best-seller outre-Atlantique du vétéran de la guerre d’Irak Roy Scranton [12], l’Appel au socialisme se pose là encore en viatique : si effectivement « aucune époque n’a eu plus dangereusement sous les yeux ce que l’on se plaît à appeler la fin du monde », alors, montre Landauer, il faut rétorquer que « nous ne le savons pas et pour cette raison, nous savons que l’essai est notre tâche ».

Ce que le traducteur Jean-Christophe Angaut a résumé ainsi dans un article récent présentant le socialisme culturel et communautaire de Landauer : « Dire qu’il n’y a rien à attendre de l’Histoire, ce n’est pas seulement révoquer la tentation de s’en remettre à l’Histoire, c’est aussi ne pas abdiquer devant le catastrophisme ambiant. [13] »

Renaud Garcia
Source : Ballast
13 janvier 2020

Notes

[1Ce que les édi­tions La Lenteur ont excel­lem­ment accom­pli à l’aide du tra­vail de Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, assis­tés par Aurélien Berlan.

[2Anatole Lucet, Communauté et révolution chez Gustav Landauer, ENS de Lyon, 2018.

[3On dis­po­sait ain­si, chez Sulliver, de l’essai La Révolution (1907) et de deux recueils parus aux édi­tions du Sandre, La Communauté par le retrait et Un appel aux poètes — ces der­niers ayant le mérite d’exister en dépit d’une tra­duc­tion très approxi­ma­tive. Surtout, récem­ment, un regain d’intérêt pour le par­cours et l’œuvre de Landauer s’est mani­fes­té par la paru­tion de l’excellent volume Gustav Landauer, un anar­chiste de l’envers, coédi­té en 2018 par les Édi­tions de l’Éclat et la revue À contre­temps, qui mêlait études sur Landauer et tra­duc­tions ori­gi­nales magis­tra­le­ment menées par Gaël Cheptou.

[4Un texte repro­duit en fin de volume dans la pré­sente édi­tion.

[5Ce qu’avaient du reste déjà vu Matthieu Amiech et Julien Mattern lorsqu’ils écri­vaient en 2004 Le Cauchemar de Don Quichotte : un livre qui, dans ses grandes lignes, n’a mal­heu­reu­se­ment pas pris une ride.

[6La cri­tique de la valeur, ou wert­kri­tik, entend aller au-delà de Marx en ce qui concerne la cri­tique de l’é­co­no­mie capi­ta­liste. Ce cou­rant consi­dère le capi­ta­lisme non plus seule­ment comme un rap­port social mais comme « une forme his­to­rique de féti­chisme ». L’acteur cen­tral du capi­ta­lisme y est le capi­tal lui-même (et non le pro­lé­ta­riat ou la bour­geoi­sie), que nos rap­ports sociaux ali­mentent. Il importe dès lors non plus de libé­rer le tra­vail du capi­tal, tenu pour un « fait social total », mais de se libé­rer du tra­vail (NdlR).

[7Voir la tra­duc­tion récente de La Substance du capi­tal, L’Échappée, 2019.

[8Ou plus-value (NdlR).

[9Voir Pierre Kropotkine, Agissez par vous-mêmes, Nada, 2019.

[10Voir le texte de pré­sen­ta­tion sur Landauer rédi­gé dans cette pers­pec­tive par Anatole Lucet, dans l’ouvrage Aux ori­gines de la décrois­sance, L’Échappée, Le Pas de côté, Écosociété, 2017.

[11Un all­mend désigne, pour la Suisse, une terre com­mu­nale, exploi­tée col­lec­ti­ve­ment par des pay­sans (NdlR).

[12Learning to Die in the Anthropocene : Reflections on the End of a Civilization, City Lights Publishers, 2016.

[13Jean-Christophe Angaut, « Le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Gustav Landauer », Actuel Marx, n° 66, août 2019, p. 114.

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